Littérature
Dernière visite chez le roi Arthur de Michel Pastoureau Seuil, 2023, réédition juin 202503/04/2026
Nous avons eu l’occasion d’évoquer Michel Pastoureau dans le cadre d’une fiche pédagogique mais également dans notre section Coup de Coeur. L’historien revient sur son parcours et évoque les circonstances de l’écriture et de la publication de son tout premier livre, quand il était jeune chercheur. Pastoureau a déjà évoqué certains pans de sa vie personnelle dans l’autobiographie Les couleurs de nos souvenirs. Désormais relativement âgé puisqu’il avoisine les 80 ans, il s’offre le luxe d’un regard rétrospectif d’où l’humour n’est jamais absent. Voici donc quelques éléments qui vous donneront, nous l’espérons, envie de le lire.
L’auteur dissémine des remarques concernant les sciences dures auxquelles [le public profane voue un culte, sans doute parce qu’elles lui sont le plus souvent inaccessibles] p.41 Il ne se montre d’ailleurs pas tendre avec la vulgarisation historique, brocardant [les passeurs d’histoire autoproclamés (…) vidéastes et youtubeurs s’adressant à des néophytes prêts à gober n’importe quoi ] p.140. Assez commodément, Michel Pastoureau se garde de citer le moindre nom. C’est dommage car il existe de la vulgarisation de qualité, laquelle ne s’en prend guère aux universitaires, contrairement à ce qu’affirme Pastoureau. On songe à Nota Bene, qui n’a jamais prétendu se substituer à un chercheur, pas même à un prof d’histoire. C’est ironiquement par la vulgarisation, fût-elle de haut vol, que Pastoureau a commencé sa carrière d’auteur. Il publie en 1976 Vie quotidienne au temps des chevaliers de la table ronde. Le livre rencontre un certain succès, même si l’auteur sera assez vexé de le retrouver des années plus tard en librairie de seconde main, assorti de la dédicace suivante (qui n’était pas de sa main) : [ en souvenir de notre petite chienne.] p.50
Pastoureau évoque également ses rencontres avec le public. Il se souvient d’avoir été pris à parti, en Bretagne, par des indépendantistes prêts à défendre leur patrimoine contre [ la centralisation « castratrice » de la République jacobine et les diktats du pouvoir central ] p.74 Le chercheur a été critiqué pour avoir manifesté un désaccord mais a véritablement scandalisé l’auditoire en rappelant qu’en héraldique, le motif de l’hermine n’était en rien l’apanage de la Bretagne. Comme quoi, certains thèmes continuent de déchaîner les passions. Et c’est incontestablement la passion qui a toujours animé le travail de recherche de l’auteur. Conscient d’avoir bénéficié de circonstances favorables, l’historien déplore combien, aujourd’hui encore, la recherche devrait être associée à une forme de souffrance là où lui y voit « un sport amateur », comme si le sérieux devait immanquablement s’associer au pénible. Tout dépend des circonstances et des motivations du chercheur mais comment contester que la passion devrait être l’élan premier ?
On apprend également que Pastoureau appartient à la vieille école française, de celle qui exige d’un conférencier qu’il parle sans lire de notes : [ il faut parler, ne jamais lire. C’est du moins ce que m’ont appris mes professeurs dans les grandes classes du lycée puis mes maîtres à l’Ecole des chartes et à la Sorbonne.] p.89 Cette tendance ne vaut pas au-delà du Danube puisqu’en Allemagne, où Pastoureau se rend fréquemment, on s’attend au contraire à ce que l’intervenant lise un document préparé, signe de sérieux et de compétence. Bien qu’apprécié outre-Rhin, Pastoureau s’amuse de ce décalage -idem aux Etats-Unis. [ Je passe pour un fumiste parce que je parle au lieu de lire.] p.90.
Pastoureau s’amuse à nous faire part de ses gênes et de ses phobies : sa timidité excessive qu’il juge maladive, sa hantise du téléphone, son manque d’aisance dans les réceptions où il se voit convié, ses rares bévues en tant que conférencier. Mais le plus intéressant, c’est quand il retourne à ses amours, à savoir l’histoire des couleurs. On y apprend que le Moyen Âge adore jouer sur l’homophonie des termes en les déclinant (p.127). Ainsi du vert, du vair (la fourrure), du verre (la matière), ver (le printemps, en vieux français), etc. L’historien affirme, au sujet de l’origine des tournois qu’aucun réel progrès n’a été accompli depuis les années 70. Loin de s’en affliger il trouve au contraire que cette part de mystère laisse la part belle aux hypothèses et à l’imagination. Après tout, cette dernière n’est-elle pas une qualité du chercheur ? L’auteur rappelle souvent que son goût pour le Moyen Âge a pour origine le cinéma et la littérature via Walter Scott et ses premières adaptations sur grand écran. De chevalerie, il est bien évidemment question dans l’ouvrage de Pastoureau. On y apprend que les récits arthuriens se sont stabilisés en quatre générations, ou que l’amour courtois n’inclut pas toujours l’amour physique, sauf peut-être dans le sud de la France. Mais les plus belles pages, les plus émouvantes, sont celles où l’auteur avoue que le plaisir a toujours été son moteur : [ à l’heure où de jeunes historiens se gargarisaient avec les textes de Foucault, Lacan, Barthes (…), moi, j’étudiais la symbolique de l’ours chez les Scandinaves et la vogue nouvelles des tons bleus au XIIème siècle (…) Je passais alors pour infantile ] p.150.
Maintenant que la vogue de la french theory est un peu moins prégnante, je vous laisse imaginer quelle approche retient l’attention de nos jours, des grands noms évoqués ou d’un chercheur qu’on jugeait fantaisiste. Cela dit Pastoureau reste conscient d’être un privilégié, héritier d’une solide culture classique venant de sa famille. Pour autant, reconnaissons-lui le mérite d’avoir maintenue vive cette flamme plutôt que de vivre sur des acquis.




