Littérature
Qui après nous vivrez de Hervé Le Corre - Rivages/Noirs 202521/11/2025
Hervé le Corre, né en 1955 à Bordeaux, est un ancien enseignant de français, devenu l’un des maîtres du polar hexagonal. Avec son remarquable talent de conteur, il s’inspire au plus près des réalités de la France d’hier et d’aujourd’hui. On lui doit notamment deux romans1 d’une rare intensité ayant pour cadre la Commune de Paris. Avec « Qui après nous vivrez », Hervé Le Corre pose cette fois un regard non plus sur la France de jadis, où férocité et misère régnaient, mais sur la France de demain telle qu’il l’imagine si nous ne corrigeons pas nos excès. Une fiction dystopique donc, qui vaudra au lecteur de plonger dans des événements tout aussi impitoyables.
Hervé Le Corre fait débuter son propos quelque part en France, dans une grande ville de province, alors que le monde est en proie au délitement car nous sommes au tout début des années 2050 qu’il considère comme étant le moment-bascule. [Il est plus de 11h00 du soir et la fournaise de la journée stagne toujours dans l'air épais baratté par le ventilateur. Sur le balcon, monte vers eux, accumulée tout le jour, une chaleur dense comme si sous leurs pieds couvait un incendie. On entend les allées et venues des hélicoptères de la police, les faisceaux de leurs projecteurs balayant la nuit et la poursuite des pilotes fous qui contreviennent au couvre-feu.] P34 Rébecca et Martin viennent d’avoir leur petite Alice, bébé née par accident dans un environnement où le risque de chaos est de plus en plus prégnant. Pandémies successives, guerres à nos portes et l’inéluctable réchauffement climatique que les humains ont été incapables de maîtriser font peser un danger désormais palpable. [Quand elle se réveille, Martin se tient au pied du lit, le bébé dans les bras, un biberon à la main. Derrière lui, s'engouffrant par la porte, le jour et l'air déjà chaud où traîne une odeur de feu. Il sourit à la petite, qui pose une main sur la sienne, tétant avidement.
- Bien dormi ?
- C'est pas revenu, dit Martin. Plus aucun réseau ne fonctionne. Pas de téléphone, pas d'Internet. L'ordinateur ne se connecte pas. Il fait déjà 12° dans le frigo. Les autres fois, c'est revenu.
- Qu'est ce qui se passe dehors ?
C'est comme lors du black-out de 48, quelques points chauds, on dirait. Rebecca sort du lit et vient poser un baiser sur le front de la petite, concentrée sur sa tétine]P40
Comme pour les deux romans historiques cités plus haut, Hervé Le Corre met ici son talent de conteur au service de petites gens toujours sur le fil du rasoir, armés simplement de leur humanité pour affronter des événements d’une portée considérable qui les dépassent. [C'est donc en train de se produire, ce désastre global, après trente ans de guerres, de pandémies, de terres submergées, brûlées, désertifiées, irradiées, avec ces millions et millions de déplacés enfermés dans des camps.
Après l'invivable, le chaos ?
- Alors cette fois-ci on ne se relèvera pas ? Toute l’inquiétude est dans la question de Rébecca.
- J'en sais rien, soupire Aïssa. Sans l'épidémie, on s'en sortirait peut-être. C'est peut-être celle de trop.] P102 De son écriture dense, rythmée, acérée, Hervé Le Corre déploie les épisodes de vie qui ponctuent la résilience de ses personnages ballotés dans un monde soumis au chaos et dont les quelques moments de répit viennent rappeler ce qui a été à jamais perdu. [Début d'automne. Ciel bleu, transparent. Dans la clarté de l'air, tremblent et murmurent les feuilles des arbres. Une rivière chantonne. Il y a des femmes sur les rives. On n’entend rien d'autre que l'harmonie tranquille de ces voix mêlées dans la douceur de la matinée. Alice trouve l'instant presque parfait. Sa mère lui en a conté de semblables vécus durant son enfance, dans les années 20. Au bord de torrents, sous les étoiles, en montagne, au bord de l'océan à marée basse sur une immense plage déserte. Du bonheur en sursis, disait le père de Rebecca. L'écoute pas lui soufflait la mère à l'oreille. Profitons-en !] P178
Prenant comme point de départ de l’abîme les années 2050, Hervé Le Corre va retracer l’avenir de notre monde sur trois générations. Nous nous intéresserons à Alice devenue mère à son tour d’une petite Nour qui plus tard fera tout pour protéger sa fille Clara. À travers les trajectoires de personnages féminins, de mères rendues fortes par les épreuves qu’elles n’ont d’autre choix que d’affronter pour sauver leur progéniture l’auteur rend hommage à la femme qui incarne plus que jamais la prophétie du grand poète Aragon La femme est l’avenir de l’homme. Un homme à cause de qui tous les malheurs sont arrivés et qui continuent à les causer. [Alice allume une veilleuse pour rassurer la petite, puis s'aperçoit qu'elle s'est endormie. Elle la garde près d'elle, sa tête posée sur son bras. Elle tend l'oreille, essaye de deviner si l'attaque progresse, si les assaillants prennent le dessus. Il y a des femmes parmi les combattants, les hommes ici n'aiment pas en parler, mais tout le monde sait qu'elles sont redoutables. Abdel et ses amis plaisantent parfois à ce sujet, ils disent que ce ne sont pas de vraies femmes, seulement des femelles d'une autre race comme des guenons ou des truies et que Dieu interdit toute relation avec ce genre de créatures même par punition ou par vengeance.
Nour se réveille et s’assoit, écoutant le bruit sourd de la bataille. Elle interroge sa mère du regard.
- N'aie pas peur dit Alice, on ne risque rien.]P201
Les va et vient constants entre les époques qui ont vu tour à tour Rebecca, puis Alice et enfin Nour arc-boutées pour protéger leurs petites permettent à l’auteur de rappeler d’où nous venons et ce à quoi nous risquons d’être confrontés à notre tour si nous laissons germer les graines qui portent en elles la destruction de notre humanité. [Nour ne voyait aucune issue, aucune destination à cette errance dans les ruines d'un monde qui ne renaîtrait pas de ses cendres, tant il avait été méticuleusement détruit, avec une science instinctive du saccage, un talent toujours renouvelé du massacre, une obstination bestiale dans l'erreur. Elle avait lu qu'au début du siècle dernier, les humains avaient commencé à apercevoir le danger mortel qui les menaçait, mais les puissants et les riches avaient choisi d'ignorer les alarmes et continué de jouir de leur domination comme un soudard cannibale.
Nour regarda Clara qui traînait des pieds cent mètres plus loin courbée sous son gros sac, son fusil fixé dessus lui barrant les épaules. Elle lui demanda de l'attendre et la jeune fille s'arrêta et se tourna vers elle, ses yeux noirs soulignés par l'ombre de son grand chapeau. Elle attrapa une gourde et but une gorgée, puis la tendit à sa mère.] P271
Avec Qui après nous vivrez Hervé Le Corre étale la nouvelle réalité due à l’aveuglement des puissants. Des souvenirs épars, remontant à nos années 2020 rappellent aux personnages le monde d’avant, le nôtre aujourd'hui avant le chaos qui s'annonce. A ce propos, il faut dire en ce mois de novembre 2025, la responsabilité de nos dirigeants. Ils sont près de 200 à être attendus pour la COP3O à Belem (Brésil), appelés à ce nouveau rendez-vous au chevet de la planète en surchauffe, pour prendre les décisions courageuses qui s’imposent et qu’ils se refuseront sûrement de voter. Vingt-cinq ans plus tard, Hervé Le Corre nous guide à travers un monde définitivement saccagé. Un monde devenu monstrueux. La poignée de personnages que nous y suivons, y sont pris au piège. Leur instinct de survie façonne leur héroïsme au fur et à mesure des épreuves qu’ils se verront obligés d’affronter. Animés encore de justice, ballotés entre espoirs souvent déraisonnés et désillusions cruelles. Ils puiseront leurs forces dans leur farouche volonté pour s’en sortir, leur résilience et leur acharnement à se maintenir dignes malgré tout. Qui après nous vivrez2 est un magistral rappel à l'ordre et un formidable roman.




