Edito
Netflix, Disney+, Prime Video : de dangers potentiels à partenaires du cinéma français08/10/2026
En 2024 et 2025, le cinéma français a atteint respectivement 44,4 % et 37,7 % des parts du marché hexagonal, devançant le cinéma américain, crédité de 36,7 % puis de 37 %. Pour comprendre cette remarquable résistance face au rouleau compresseur hollywoodien qui, en Occident, s'impose presque partout ailleurs, il faut s'intéresser à l'environnement propice à l'épanouissement du 7e art, patiemment construit en France depuis 80 ans. Aujourd'hui, nous pouvons affirmer que les grandes plateformes de streaming sont en train de devenir des pièces maîtresses de cet écosystème.
Le socle de 1946
Cette résistance du cinéma français est due à un environnement favorable à l'épanouissement du 7e art, patiemment mis en place depuis plus de quatre-vingts ans et dont la devise pourrait être : « Le cinéma fait partie de notre patrimoine culturel, protégeons-le ! »
À la Libération, les pouvoirs publics, qui avaient pourtant tant à faire pour reconstruire le pays et l'État, décident de créer le Centre national du cinéma (CNC). L'idée fondamentale est déjà celle qui restera au cœur du système : l'État n'a ni les moyens ni la vocation de financer directement le cinéma. En revanche, il lui appartient de fixer des règles permettant au secteur de contribuer lui-même au financement de sa création.
La clé est trouvée et le dispositif ne cessera ensuite de se perfectionner : le succès d'un film doit alimenter, directement ou indirectement, le financement des films suivants. Ainsi, en 1948, naît la taxe sur les billets d'entrée, destinée à alimenter un fonds de soutien au cinéma. Quelques années plus tard, le dispositif Art et Essai commence à se mettre en place, ouvrant la voie à l'expression de la Nouvelle Vague.
Les bouleversements technologiques
Tout était pourtant à craindre avec l'arrivée de la télévision. Plutôt que de laisser ce nouveau média concurrencer librement le cinéma, ce qui aurait conduit à une cannibalisation du grand écran par le petit écran qui, à la fin des années 1960, s'installe progressivement dans tous les foyers, les pouvoirs publics choisissent de lui imposer des règles. La télévision française doit participer à l’épanouissement du cinéma français et non le mettre en danger.
Cette règlementation ne cessera d'évoluer au rythme des transformations du paysage audiovisuel, notamment avec la multiplication des chaînes et l'arrivée des télévisions privées. Aux règles de diffusion, comprenant par exemple l'interdiction de diffuser des films pendant le week-end afin de protéger la fréquentation des salles, s'ajoutent progressivement des obligations de contribution à la production cinématographique et audiovisuelle. TF1, M6 puis l'ensemble des acteurs intervenant dans la diffusion audiovisuelle sont ainsi intégrés au dispositif, avec des obligations variables selon leur statut et leur modèle économique. La télévision se retrouve donc non seulement encadrée, mais également transformée en l'un des principaux financeurs du cinéma français.
Avec la naissance de Canal+ dans les années 1980, le système va encore plus loin. Fidèle à la philosophie qui avait présidé à la création du CNC et aux politiques culturelles mises en œuvre depuis lors, l'État considère qu'un acteur dont l'économie repose en partie sur la diffusion de films ne peut le faire sans contribuer de manière importante à l'avenir du cinéma.
Canal+ devient ainsi un financeur majeur de la production française, en échange de droits de diffusion et d'une place privilégiée dans la chronologie des médias¹. Pour la première fois, une chaîne de télévision à péage devient un soutien structurel et essentiel de la production cinématographique française, constituant une nouvelle strate de l'écosystème.
Précisons que la construction de cet écosystème s'est heurtée à de nombreuses protestations. D'abord de la part des acteurs économiques ainsi mis à contribution², mais également de la part de certains partenaires étrangers. La France a dû mener un combat acharné pour imposer des règles souvent perçues, notamment par les Américains, comme une distorsion de concurrence. À ceux qui dénonçaient un protectionnisme culturel, les Français répondaient que la culture n'était pas une marchandise³. L'UNESCO finira par leur donner raison en 2005.
Netflix et les plateformes
Puis apparaît Netflix, bientôt suivi de Disney+, Amazon Prime Video et d'autres grandes plateformes américaines. Celles-ci arrivent avec un modèle mondialisé qui aurait, en théorie, pu rendre les frontières réglementaires françaises largement inopérantes.
Ces services, qui permettent à chacun d'accéder chez lui, à une offre quasi illimitée de films et de séries, n'allaient-ils pas faire voler en éclats tout l'édifice patiemment construit depuis l'après-guerre ?
L'heure du grand test a sonné, sans doute le plus important de tous. Et la France applique aux plateformes la même logique qu'aux acteurs apparus précédemment : si vous souhaitez accéder au marché audiovisuel français, vous devez contribuer à son financement et à sa création.
C'est ainsi que, depuis 2021, les services de vidéo à la demande par abonnement sont soumis au décret « SMAD »⁴. Pour ces services, la règle de base est simple : 20 % du chiffre d'affaires net réalisé en France doit être consacré à la création d'œuvres européennes ou d'expression originale française. Cette participation est portée à 25 % lorsque la plateforme souhaite diffuser au moins une œuvre cinématographique moins de douze mois après sa sortie en salles, bénéficiant ainsi d'une dérogation à la chronologie des médias.
Mais il n'est pas question pour les plateformes de dépenser cette contribution comme elles l'entendent. Elles doivent respecter une répartition précise entre les investissements destinés au cinéma et ceux consacrés à l'audiovisuel, la réglementation imposant qu'une part minimale soit dirigée vers le cinéma.
La France a ainsi su maintenir son cap et prolonger une idée qui s'est progressivement affirmée au fil des décennies : chaque nouvel acteur qui tire une valeur économique de l'exploitation des œuvres doit participer au renouvellement de la création.
C'est ainsi que ces entreprises, qui semblaient pouvoir mettre en péril le cinéma français, sont devenues à leur tour des contributeurs importants au financement et à la vitalité de la création française.




