Edito
Gérard Oury et Jean-Luc Godard, l’art de faire cohabiter les deux cinémas français03/04/2026
Profitons de ce mois d’avril 2026, pour nous souvenir d’une grande figure du cinéma populaire français et commémorer les 20 ans de la disparition de Gérard Oury. Gérard Oury (né le 29 avril 1919 et décédé le 20 juillet 2006 à Paris) fut l’un des réalisateurs les plus importants d’un cinéma résolument populaire et commercial, un cinéma qui était à son époque complémentaire du cinéma de recherche proposé par la nouvelle vague. Tous deux représentaient un cinéma français vigoureux en ces années 1960, et acclamé tant en France qu’à l’étranger.
Cinéma d’auteur et Cinéma populaire constituaient à l’époque, la richesse de l’offre du cinéma français. Les pouvoirs publics, conscients du devoir envers le 7e art hérité des Frères Lumière, avaient réussi à faire cohabiter les aspirations de ces deux genres, comme nous le verrons plus tard. Pour ce qui est de la comédie et de l’action Gérard Oury, fut incontestablement le réalisateur le plus en vue. Mais au-delà du rire et du spectacle son œuvre constitue aussi une excellente porte d’entrée pour découvrir la culture française.
Gérard Oury, une vie marquée par l’histoire
Avant de devenir réalisateur, Gérard Oury (de son vrai nom Max Gérard Houry) commence sa carrière comme acteur. Pendant la Seconde Guerre mondiale, très vite, sa vie est prise par le tourbillon de l’histoire en raison de ses origines juives. Il doit quitter Paris et la zone occupée par les nazis puis s’exiler en Suisse. Cette expérience de l’exil et de la guerre influencera profondément son travail.
Après la guerre, il revient au cinéma, mais c’est derrière la caméra qu’il connaît un immense succès. Il devient rapidement un spécialiste d’un genre très apprécié en France, la comédie. Gérard Oury devient dans les années 1960 une figure essentielle du cinéma français. Grâce à ses comédies populaires, il a su toucher un très large public. Le succès de Gérard Oury repose sur un humour simple, visuel, avec des intrigues faciles à comprendre qui le rend très accessible. Ses films utilisent : des situations comiques efficaces, des personnages très typés, des malentendus et des quiproquos où son acteur fétiche, le grand acteur comique Louis de Funes, rejoint par Bourvil, excellaient. Ainsi La Grande Vadrouille (1966) restera pendant des décennies le film ayant eu le plus d’entrées en France avec plus de 17 millions de spectateurs(1) . Un an auparavant, ce même binôme avait fait, ses preuves dans Le corniaud (1965) réalisant près de 12 millions d’entrées. Les succès continueront en 1969 avec La folie des grandeurs où Yves Montand donnera la réplique à Louis de Funès et en 1973 avec Rabbi Jacob, l’un de ses plus grands succès où Gérard Oury s’appuie avec humour sur les clichés et les différences culturelles et religieuses.
En 1982, toujours marqué par la seconde guerre, Gérard Oury réalise L’as des as cette fois, les aventures comiques voient Jean-Paul Belmondo se joindre à l’univers d’Oury pour une histoire ancrée dans le contexte des Jeux olympiques de 1936 à Berlin et qui permet d’aborder l’histoire et le nazisme de manière accessible.
Les films de Gérard Oury ne font pas seulement rire : ils parlent aussi de la société française, des différences sociales, des relations entre les Français, de certains stéréotypes culturels et de certains épisodes historiques que le pays a traversés. Par exemple, La Grande Vadrouille, son plus gros succès, aborde la période sombre s’il en est, de l’Occupation de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, mais toujours avec ce même humour qui permet d’introduire des sujets historiques, graves de manière abordable pour le (très) grand public.
Oury et Zidi, Godard et Truffaut : Le double visage du cinéma français des années 1960
En France, le cinéma connaît depuis les années 1960 deux grandes tendances qui coexistent et se complètent : D’un côté le cinéma commercial, représenté par Gérard Oury, Claude Zidi(2) et d’autres, avec ses comédies populaires, ses films d’action, ses films familiaux programmés et conçus pour divertir et toucher un large public. Ce cinéma-là joue un rôle central tant dans l’offre grand public pour faire face au rouleau compresseur de Hollywood que dans la diffusion du cinéma français à l’étranger.
D’autre part, le cinéma d’auteur, porté par des réalisateurs comme François Truffaut, Jean-Luc Godard ou Agnès Varda, qui explore des thèmes plus complexes et cherche à innover artistiquement. Leurs films sont qualifiés de films d’auteur, ils sont bien plus exigeants et s’adressent à un public restreint car leur objectif n’est pas d’être en tête du classement au box-office mais d’être une œuvre artistique reconnue comme telle.
Les pouvoirs publics ont su très tôt faire cohabiter ces deux facettes du cinéma. Contrairement à certains pays où le cinéma commercial local ou américain domine totalement, la France a créé un écosystème permettant au cinéma d’auteur de s’épanouir sans être étouffé par le cinéma populaire. Cela a été rendu possible grâce à plusieurs mesures gérées par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC)(3) dont les plus importantes sont, sans doute, la création de la filière Art et Essai et l’Avance sur Recettes. La première permet au cinéma dit d’auteur de bénéficier de subventions et d’aides financières(4) notamment pour la distribution dans le réseau des salles de cinéma Art et Essai, favorisant ainsi, la projection de films moins commerciaux, pour donner une chance aux œuvres plus artistiques... et pas obligatoirement françaises, c’est ainsi que le cinéma italien fut plébiscité et qu’assez récemment, des cinématographies que l’on pourrait qualifier d’exotiques comme les cinémas iranien ou sud-coréen ont été très bien accueillis comme le furent précédemment les cinémas japonais ou brésilien.
La seconde, l’Avance sur Recettes, permet à des réalisateurs peu connus, ou n’ayant pas eu un parcours commercial d’accéder à des financements pour créer et expérimenter. Dans le montage financier indispensable pour réaliser leur film, l’Avance sur Recettes intervient. Après la lecture du scénario, elle peut décider d’accorder une aide financière que le réalisateur ne sera pas obligé de rembourser si les recettes de son film ne le permettent pas.
Ainsi, d’autres producteurs (5) encouragés par l’aide apportée par l’Avance sur Recettes, peuvent intervenir et compléter le financement du film. Ce dispositif qui s’affranchit de l’obligation plus ou moins garantie du succès commercial en salle, est déterminant pour la découverte de nouveaux auteurs et la sortie d’œuvres originales.
La France a su créer et maintenir jusqu’à aujourd’hui un équilibre bénéfique entre ses deux cinémas. Le public a pu rire avec Gérard Oury, comme il peut le faire de nos jours avec Bienvenue chez les Ch’tis (2008) ou Qu’est-ce qu’on a fait tous au Bon Dieu (2021). En parallèle, il a pu explorer des films d’auteur plus exigeants, découvrir des styles innovants, réfléchir à des questions sociales et artistiques, et enrichir sa culture générale.
Cet équilibre est unique et fait partie de ce qui distingue le cinéma français sur la scène mondiale. Les deux types de films se complètent, offrant à la fois divertissement et réflexion.
Notes
(1). La Grande vadrouille ne fut détrôné que par Titanic en 1997 après près de 40 ans de règne.
(2). Claude Zidi
(3). Le CNC a été créé le CNC, la date est importante car après les destructions dues à la guerre, le nouveau gouvernement chargé de reconstruire le pays n’a pas oublié le cinéma, menacé alors par l’invasion de films venus des Etats-Unis.
(4). Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’Etat ne finance pas le cinéma. C’est le dispositif de financement géré par le CNC qui distribue les aides grâce notamment à l’apport des chaînes de télévision, Canal+ en tête et aux recettes des salles de cinéma. Chaque spectateur contribuant modestement à travers la taxe sur les billets d’entrée prélevée et qui représente 10,72% des recettes de la billetterie de chaque cinéma.
(5). Les producteurs ne réalisent pas le film, qui est tourné pas le réalisateur ou réalisatrice, mais apportent le financement du film.




