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Disparition de Pierre Bordage, maître de la science fiction
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Pierre Bordage est mort, emportant avec lui un peu de space opera et de science-fiction à la française. Quoi de mieux pour saluer respectueusement son départ que de revenir sur quelques aspects de la culture geek ?

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Nul besoin d’être un spécialiste de Bordage pour se douter qu’il était infiniment imaginatif, ce que confirme a minima la lecture de sa notice biographique sur Wikipédia. Au départ, il était un jeune homme animé d’un mysticisme peu accepté par son éducation catholique. En effet, tout le paradoxe d’une institution religieuse oscille entre désir de susciter l’intérêt  -sinon  la vocation- et nécessité de régulation, créant parfois des bornes étroites. Enfant et adolescent, Bordage meuble ces espaces confinés de son imagination fertile : une pincée d’infini face au cagibi. Déjà, il écrit en esprit avant de le réaliser en acte.

Il suffit de lire quelques romans de Bordage pour se rendre compte de qui il était. Je ne vous en parlerai pas comme un spécialiste mais comme un lecteur partiel et partial. Deux œuvres, les premières de sa production, sont souvent citées : Wang et Les guerriers du silence. Le premier relève d’une dystopie tandis que le deuxième ressortit au space opera. Wang relate les aventures d’un jeune Chinois bloqué dans une entrave d’ Europe orientale paupérisée, entre un Occident riche et une Russie soviétique indigente. Le héros est recruté en tant que soldat au sein de jeux uchroniques rejouant des batailles du passé. Wang devient un stratège et une véritable star. Les deux tomes vous entraînent dans une sorte de Game of Thrones uchronique et de fantasy militaire. Dix ans avant la publication de Hunger Games et bien avant sa transposition à l’écran, Bordage fait mieux et voit plus grand. Entendons-nous bien, la dystopie, la lutte contre l’oppression, les batailles et la révolte sont des thèmes rebattus n’appartenant à personne. Malgré tout, on est frappé de la singularité de l’oeuvre de Bordage face à l’aspect simplet de Hunger Games. Remarque subsidiaire évidente : l’âge auquel on découvre une œuvre joue sur son appréciation. Bref, Wang m’avait enthousiasmé. En comparaison, Les Guerriers du silence, que j’ai lu bien plus tard, n’a pas eu le même effet. Le deuxième volume, notamment, fait apparaître un défaut pénible que bien des lecteurs ont souligné. Bordage dispose en effet d’une capacité stupéfiante à créer des personnages bien campés qu’on a envie de suivre, pour les délaisser un chapitre ou deux après leur apparition. Engendrer des caractères comme Victor Hugo les alexandrins est un indéniable atout. Alors, pourquoi le gâcher en les faisant disparaître parfois plus rapidement que dans Game of Thrones ? On touche sans doute ici à une limite du talent de Bordage. Saluons malgré tout une imagination profuse et une puissance créatrice incontestable  qui ont valu à l’auteur son ascension au ciel des geeks !

Plus largement, notre époque a vu s’accomplir non seulement la revanche mais la consécration de la culture geek, en quelques étapes bien marquées notamment dues au cinéma et aux séries. Le triomphe du Seigneur des anneaux et de Harry Potter au cinéma, puis de Game of Thrones ont entériné une culture autrefois négligée voire méprisée, au point qu’elle en devient un nouveau standard. Les lauriers récoltés par Stranger Things dès la première saison confirment le rayonnement de la geekerie internationale. Même Donjons et dragons devient mainstream, au grand étonnement des vieux de la veille. On a beau savoir que, tôt ou tard, une culture minoritaire sera aspirée par capillarité au sein de la culture légitime, y assister de son vivant étonne toujours.

Au sein de ce nouvel élan, des Français ont apporté leur pierre à l’édifice. Car tout ne repose pas sur les Américains ou même les Japonais. Petit florilège. Place tout d’abord à un tandem novateur, Roland Topor et René Laloux, créateurs, en 1973, du film d’animation La planète sauvage, d’après le roman éponyme de Stefan Wul, dans lequel les hommes sont devenus les esclaves d’une race de géants extraterrestres pacifiques. L’animation a vieilli mais conserve un parfum à nul autre pareil.

Les Français s’illustrent également dans le milieu du jeu de rôle. Ils créent un clone quasi parfait de Donjons et dragons en y apportant de légères modifications et des campagnes, dont une, Les 5 royaumes, originale par son aspect low fantasy, la magie sous sa forme classique étant quasi absente ou cantonnée à celle des druides.

Plus flamboyant encore, le très richement illustré Dragons repose sur le système de Donjons et dragons mais en présentant un monde original. C’est essentiellement par sa dimension graphique que ce jeu se détache. Des artistes telles que Shane ou Magali Villeneuve y déploient leur talent.

C’est enfin et tout récemment dans le monde du jeu vidéo que les Français ont brillé. Même si le titre de jeu de l’année lui a été refusé au motif que des séquences gérées par l'IA ont été incluses, l’éclat de ce jeu est largement reconnu hors de l’Hexagone.

Les Français montrent donc qu'ils ne sont pas en reste de par leur capacité à se faire pleinement acteurs de la fantasy et de la science-fiction sous tous leurs aspects. Si cette culture avait explosé plus tôt et avait connu un écho plus favorable auprès du grand public, la richesse et la diversité de la production française serait plus marquante encore aujourd’hui. Mais après tout, impossible n’est pas français.

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