Edito
Le luron – Coluche – Desproges22/10/2025
Il est de coutume de parler d’une période charnière quand on souhaite revenir sur une date ou une époque. Il n’est pas certain que ce terme puisse pleinement s’appliquer aux années que nous allons aborder. Cependant, elles auront malgré tout marqué un changement sur lequel nous allons revenir.
Quand on évoque la France et sa culture, on y associe une forme d’humour parfois corrosif voire provocateur. Cet humour a connu un âge d’or, qu’on pourrait situer entre le milieu des années 70 et celui des années 80. Petit retour dans le temps. En ce milieu des années 80, trois figures de l’humour trônent sur le podium du rire : l’imitateur et chanteur Thierry Le Luron, le fameux Coluche et, dans une moindre mesure, Pierre Desproges.
1985-1986 est en effet marqué par deux disparitions et une création. En 1985, Coluche, comique adulé de la France entière, crée Les Restaurants du cœur, œuvre caritative permettant de mettre des denrées alimentaires à la portée des plus démunis. L’année suivante, le même Coluche trouve la mort dans un accident de moto, dans les Alpes-Maritimes. La même année disparaît le non moins célèbre et talentueux Thierry Le Luron. Le monde du spectacle entre en deuil. Ce ne sont pas de simples figures du comique qui disparaissent, mais une partie de l’âme de la France de cette époque. Deux personnalités, deux artistes d’exception.
Tous deux deviennent célèbres dans les années 70, Le Luron un peu plus tôt que Coluche. Ils incarnent non seulement l’esprit d’une époque – pardon pour le cliché – mais également le fameux stéréotype qu’on accole volontiers aux Français : frondeurs, râleurs, contestataires, gouailleurs. Les deux hommes sont aussi des figures fédératrices, Coluche encore davantage que Le Luron. Tous deux représentent les deux facettes d’un comique à la française, formant une sorte de Janus médiatique. Les deux artistes se dissocient par leur style et par la sensibilité politique. Coluche se rattache à la gauche. Rien d’exceptionnel à cela dans le monde du spectacle, à ceci près qu’il est réellement issu des milieux populaires et qu’il donnera un visage concret à son engagement pour les plus démunis. Le Luron, quant à lui, serait plus proche de la tendance conservatrice des Français. L’artiste n’épargnait pas pour autant la droite qu’il brocardait tout autant que la gauche. Les Français gardent encore aujourd’hui en mémoire ses imitations de Giscard d’Estaing, tant reprises par la suite. Mû par une verve juvénile, une moquerie acerbe et un talent polymorphe d’imitateur sans pareil, Le Luron emportait une immense adhésion du public. Coluche, de son côté, porté par un charisme exceptionnel et adepte de la provocation, décoche des piques acérées et se fait le porte-voix des mécontentements des Français. Il devient une icône. Populaire sans être démagogue ou populiste – même si d’aucuns le lui ont reproché – il impose sa présence au point de se porter candidat à l’élection présidentielle en 1981. Une entreprise audacieuse, commencée comme une farce mais à laquelle il prendra goût. Il se retire cependant de la course face à une cabale médiatique et en prenant conscience que les sondages le créditaient d’intentions de vote assez faibles.
Le Luron, de son côté, n’a jamais envisagé de franchir le pas de la carrière politique. Il respirait trop l’amour du spectacle. Par ailleurs, le monde de la scène et celui de la politique lui proposaient un terrain de jeu – et de chasse – infini dont il aurait eu bien du mal à se priver. Plus encore que Coluche, Le Luron désirait à tout prix se faire aimer du public, au-delà du narcissisme inévitable propre aux artistes, par ambition autant que pour compenser une insolvable solitude
Eu égard à leur immense popularité, la disparition de ces deux piliers du rire crée donc un vide que rien ne vient combler. Les journalistes, en dépit de la propension parfois agaçante de leur métier, n’ont jamais tenté de désigner un successeur à Coluche, tant l’aura dont il était nimbé rendait – et rend encore – toute comparaison hasardeuse. En revanche, la presse a tenté de le faire pour Le Luron. Ainsi, Laurent Gerra, à ses débuts, lui fut souvent comparé. Si une similitude peut partiellement s’envisager – le talent de Laurent Gerra étant indiscutable –, on ne saurait pousser l’analogie très loin. D’une part, parce que les textes que Bernard Mabille écrivait pour Le Luron étaient en général plus fins que ceux de Laurent Gerra et de ses auteurs ; d’autre part, parce que Le Luron était un véritable chanteur. Il était passionné par l’opérette qu’il interprétait à la perfection, au point que Charles Aznavour avait commencé à lui en composer une. Mais le public n’a guère suivi Le Luron sur cette voie : le goût avait évolué, et l’opérette appartenait déjà à un genre jugé désuet.
Mai 1986, c’est aussi l’année du triomphe d’une figure moins populaire mais fort appréciée tout de même : Pierre Desproges. Adepte du comique de mots, littéraire dans l’âme, amoureux de la littérature classique, il se fait connaître par ses chroniques sur France Inter. Le tribunal des flagrants délires, ainsi que les plus personnelles Chroniques de la haine ordinaire, lui apportent le succès. Il publie également des livres : Vivons heureux en attendant la mort ou encore Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis.
Desproges se singularise par rapport à ses deux homologues – et rivaux. Il n’apprécie pas les sanctifications indues ni les hypocrisies de son milieu. Ainsi, il consacre une chronique à égratigner Le Luron. Ce dernier voulait à tout prix être reçu dans la très populaire émission 7 sur 7, animée par la célèbre journaliste Anne Sinclair. Or il était de notoriété publique que la présentatrice et l’imitateur ne s’appréciaient guère. Anne Sinclair et son mari de l’époque, Ivan Levaï, étaient proches de Mitterrand. Or, le Président était la bête noire de l’imitateur. Desproges ne manque donc pas de fustiger cette contradiction.
Il dressera également un portrait au vitriol de l’entourage de Le Luron dans une autre chronique. Le Luron avait cependant reconnu le talent d’écriture de Desproges, puisqu’il lui avait demandé d’écrire le fameux sketch de l’interview de Giscard d’Estaing. Ce sketch avait relancé la carrière de Le Luron après un bref passage à vide.
Mais Desproges ira plus loin : détestant par nature l’exhibition, fût-elle celle des bons sentiments, il brocardera les artistes participant aux Restos du cœur dans une chronique intitulée Les restaurants du foie. Il entre bien sûr une part de provocation et de mauvaise foi dans la chose, mais il faut croire l’auteur sincère : il n’avait rien à y gagner. Desproges est revenu sur cette intervention dans une longue interview à Yves Riou et Philippe Pouchain, publiée sous le titre La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute.
Le monde de l’humour de l’époque était donc animé de personnalités exceptionnelles : l’image intellectuelle et littéraire de Desproges, la drôlerie gouailleuse de Coluche et la virtuosité mordante de Le Luron. En dépit des tentatives éparses de certains journalistes de décréter que tel ou tel humoriste serait « un nouveau Desproges » ou « un nouveau Le Luron », tous restent à ce jour inégalés.
De temps à autre, des météores traversent le ciel de l’humour français : le génie féroce de Didier Bénureau et son sens de la caricature, Dupontel, à ses débuts en 1992, avec des one-man-shows ahurissants de folie et de justesse ou, plus récemment, Christophe Alévêque, qui a eu quelques éclats. On citera encore le délirant Didier Super, un ovni qui a connu un succès relatif dans les années 2000. Mentionnons également le talentueux Élie Semoun, qui a su camper tout au long de sa carrière des personnages hilarants sur scène, sans oublier Pierre Palmade et Muriel Robin, qui marqueront de leur empreinte la fin des années 80 et une bonne partie des années 90.
Il faut malgré tout accepter que les planètes ne puissent pas toujours présider à l’apparition de monstres sacrés du rire. Dans l’absolu, tout reste possible, malgré deux écueils principaux : d’une part, de nombreuses formules ont déjà été rodées et éprouvées, et d’autre part, le comique des années 2010 a mis en valeur de nombreux sketchs de type stand-up, commençant par « vous avez remarqué ? », se centrant quasi exclusivement sur le quotidien et l’anecdotique : la clé USB insérée dans le mauvais sens, le jardin d’enfants, ce qu’on mange en premier dans un biscuit ou une crème dessert… On appréciera ou pas.
L’humour, loin d’être universel, est aussi affaire de génération. Vous esclafferiez-vous devant un spectacle de pétomanes ?
Nous reviendrons sur d’autres aspects et figures de l’humour français dans une chronique ultérieure. En attendant, nous vous laissons sur une phrase devenue mémorable de Pierre Desproges :
« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. »




