Littérature

Katiba

Présenter Jean-Christophe Rufin, c’est présenter un homme qui a vécu - et qui vit - plusieurs vies à la fois. Un homme à la croisée de plusieurs chemins et, puisqu’on parle de littérature, qui suit ces grands hommes du XXème siècle tels André Malraux ou Antoine de Saint Exupéry, à la fois gens de lettres, et témoins de leur temps.

 

Concernant JCR, on peut évoquer tour à tour sa vie de médecin dans divers hôpitaux parisiens de renom ou sa longue carrière - entamée en 1976 en Erythrée - comme médecin humanitaire au chevet de pays à l’agonie. On peut également le présenter sous sa facette d’homme d’action où s’entremêlent politique, diplomatie et action humanitaire : Vice-président de MSF ;ancien président d'Action contre la Faim; Administrateur de l’association Première urgence au Kosovo ; on peut citer son rôle à la tête de la mission française en Bosnie-Herzégovine qui aboutit à la libération de 11 otages aux mains des Serbes . A cela s’ajoute une carrière dans des ministères et ambassades françaises. Depuis 2007, JCR occupe le poste d’ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.

Si cela ne suffit pas pour occuper une vie, ajoutons encore, que JCR est en outre, diplômé du prestigieux Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po) dont il a été, par la suite, professeur pendant plus de 10 ans.

080619-ruffin-m_241Mais si la France le connaît, c’est en tant qu’homme de lettres. Prix Goncourt à deux reprises, élu à l’Académie française en juin 2008. Ses essais et surtout ses romans sont, lors de leur sortie, à ranger parmi les événements culturels du moment.
Leur lecture font penser à Malraux, à St Exupéry mais on pourrait aussi ajouter à Joseph Kessel , à Ernest Hemingway ou à Georges Orwell. Les romans de JCR, toujours d’une grande intelligence, se nourrissent de son propre vécu et se font l’écho des enjeux inhérents aux soubresauts et aux multiples chaos de notre monde actuel.

katiba_317Katiba n’échappe pas à la règle. Ambassadeur au Sénégal depuis bientôt trois ans, JCR connaît parfaitement le contexte géopolitique de la zone. Il nous associe donc à la découverte de ce qui se joue dans la région de l’Ouest du Sahara, dans cette immensité désertique, grande comme l’Europe, située à cheval entre les territoires de la Mauritanie, du Mali, du Niger et de l’Algérie.
Ce désert incontrôlable est parcouru par des Touaregs, par des touristes aventuriers mais aussi par des trafiquants de toutes sortes, et, depuis peu, par des groupes de combattants islamistes, fédérant les ressentiments envers les pouvoirs en place dans ces pays, et envers l’occident, (rappelons que leur menace a obligé l’organisation du Rallye Paris-Dakar à annuler sa 30è édition en 2007, puis à se transporter en Amérique du Sud).
Eparpillés dans l’immensité de cette mer de sable, les djihadistes se regroupent dans des Katibas, des camps de combattants salafistes galvanisés par le nouveau statut que leur organisation a acquis en 2006, lorsqu’elle a obtenu de Ben Laden, le droit de porter le nom d’Al-Quaida au Maghreb Islamique (AQMI). Ce nouveau front anti-occident vise tout naturellement les anciennes puissances européennes dans la région, au premier chef, la France.

Katiba relate pas à pas, la partie serrée qui va se jouer entre djihadistes insaisissables, tapis dans leur désert et services de renseignement de divers pays, au fur et à mesure que se met en place la préparation d'un acte terroriste de portée internationale au cœur de Paris.
JCR balaie de son stylo-caméra, les différentes scènes internationales où les protagonistes déroulent simultanément leur action. Suivant chronologiquement les événements, il nous place en séquences courtes, alertes, au plus près des acteurs. C’est un va et vient constant entre le désert, ses bivouacs à la belle étoile, mais aussi ses luttes sans merci entre salafistes pour contrôler AQMI, et les rues de New York et de Paris où des agents secrets n’hésitent pas à se transformer en SDF pour les besoins de leurs filatures.

C’est bien 2010 que nous dépeint Katiba. La même modernité globalisée. La guerre froide de L'affaire Farewell a laissé place à un monde nouveau. Les espions y sont, maintenant, des sous-traitants appartenant à des agences privées aux noms évoquant davantage les compagies d'assurances que l'univers de Ian Fleming. Le GPS a transformé le désert devenu un univers où se mêlent les époques : l’iPod y côtoie le Moyen-âge ["Lui, le brillant informaticien qui maîtrisait mieux que quiconque le vol des signes dans l’espace virtuel, lui qui savait comment faire traverser les mondes à des messages électroniques, il se prêtait à l’opération la plus ancestrale, la plus lente mais aussi la plus sûre qui soit : acheminer les mots de la bouche d’un homme à l’oreille d’un autre, en envoyant un messager au galop sur une monture." p287] cher aux djihadistes ["L’univers salafiste est médiéval, mais d’une manière que les Occidentaux ne peuvent pas comprendre. Ils y voient un retard, une panne d’évolution alors qu’il s’agit au contraire d’une prescience de l’avenir. Pour les fondamentalistes, le temps ne s’écoule pas, il s’enroule et revient à ses origines, aux combats de l’Islam à ses débuts. Le destin de l’humanité est de revivre ces heures décisives, de rejouer les mêmes affrontements. Ainsi seront amplifiées et renouvelées les victoires, annulées et vengées les défaites". p285]

Le monde de 2010, est celui de l’après Bush, celui de l’administration Obama, moins disposée à se laisser piéger par des croisades simplistes contre le Mal ; C’est celui de la crise économique ; celui de l’état de dénuement de la diplomatie française (ce qui, convenons-en, est un aveu osé venant de Monsieur l’ambassadeur au Sénégal, lui-même) ; celui des difficultés d'intégration des jeunes issus de l'immigration, en particulier pour certains jeunes musulmans, universitaires brillants ou paumés des cités mais tiraillés de la même manière par l’antinomie de leur double culture, se cherchant, fantasmant leurs racines, croyant revenir à elles, se restructurant à travers une foi mal gérée, succombant en réalité à une idéologie fascisante prônant un changement ultra radical et violent des sociétés. ["Hassan et Tahar étaient des fils de la banlieue, stéphanoise pour l’un, lilloise pour l’autre. Un parcours classique : échec scolaire, deal, arrestation, détention préventive, rencontre d’un prédicateur, conversion et enfin engagement dans un groupe déterminé au sacrifice. Ils avaient beau être passés au tamis de la formation salafiste , il restait chez eux un côté joyeusement brutal, provocateur et hâbleur qui rappelait leurs années de cité." p284]

En définitive, avec Katiba nous suivons une enquête internationale dans toute sa complexité, une intrigue palpitante, avec ses rebondissements, menée de main de maître. C'est aussi, à travers le personnage de Yasmine, une belle histoire qui bénéficie de tout le talent de narrateur de JCR. On reconnaît également, par moments, le professeur de Sciences Po nous invitant à une leçon de géopolitique. Loin de l’Afghanistan et de l’Irak mais tout près de l’Europe, se joue depuis peu une partie essentielle dans la lutte contre une idéologie globalisante qui, sous couvert de justifications théologiques, entend imposer une lecture particulière de l’islam. Ce salafisme extrémiste, replié sur lui-même, s'oppose radicalement à l'autre islam, celui des lumières. Un islam modéré et universaliste, influencé par les civilisations grècque et romaine, qui régna jadis jusqu’en Espagne et, en avance sur son temps, fut même, le précurseur de notre Renaissance.

Ce très beau livre qui nous captive dès le départ, est bien plus qu'un roman d'espionnage. Ses 393 pages contribueront également à faire de votre temps libre de l'été 2010, un temps utile.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

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