Littérature

Le bestiaire du crépuscule Scénario et dessin : Daria Schmitt Glénat, juin 2022

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Auteur de deux albums, Acqua Alta (2010) et L’arbre aux pies (2012), Daria Schmitt revient avec une œuvre marquante, préfacée par Philippe Druillet en personne, l’auteur de bandes dessinées psychédéliques des années 70, parmi lesquelles La nuit, la série des Lone Sloane, ainsi qu’une adaptation démesurée de Salammbô.

Pour qu’une personnalité aussi unique que Philippe Druillet1 s’intéresse à l’art d’une jeune consœur, c’est bien qu’elle doit mériter le détour. Citons Druillet : Lovecraft « a chuchoté à l’oreille de Daria, elle a su l’entendre. Ils se sont compris. C’est RARE »

On ne présente plus Howard Phillips Lovecraft, dont l’œuvre a marqué le fantastique d’une griffe inimitable. Inventeur d’entités venues d’une autre dimension, il imagine le Grand Ancien Cthulhu, être de cauchemar résidant dans les profondeurs de l’océan. Derrière la réalité conventionnelle, œuvreraient des créatures très anciennes et inhumaines attendant leur heure afin de régner sur le monde ou de le détruire. Telle est l’atmosphère des récits de Lovecraft. Daria Schmitt n’a pas opté pour une adaptation pure et simple de nouvelles de l’auteur britannique mais a choisi de le mettre en scène directement dans une histoire et un décor loufoques et inquiétants. Imaginez que Lovecraft soit le gardien d’un parc public. Sauf que Lovecraft se nomme Providence et sera accompagné d’un chat doué de parole, Maldoror. Tous deux doivent veiller sur les visiteurs d’un parc public qui subit les interventions de l’étrange et du fantastique.

« C’est la nuit que le parc se montre sous son vrai jour » affirme Providence. Et le « vrai jour » du parc s’avère de plus en en plus cauchemardesque à partir du moment où le gardien trouve un livre singulier au fond de l’étang du parc . Ce livre attire des créatures défiant la raison :  yeux entourés de filaments, carpes géantes qui sortent du lac, ou, plus burlesque, une barbe à papa se muant en pieuvre, qui effraie les visiteurs.

 Le choix esthétique de l’auteur retient l’attention : le personnage principal, en noir et blanc, est assis au milieu de fleurs gigantesques d’une couleur oscillant entre le bleu et le vert, alors que des papillons aux longues pattes traversent la scène. Ce contraste structure l’album entier. Les personnages « normaux » et les décors seront représentés en noir et blanc, tandis que les créatures émanant d’une autre dimensions seront en couleur.

La galerie des personnages n’a pas été négligée : directrice férue de management, trois vieilles dames à la fonction peu claire mais qui ont tout des Moires, enfants turbulents jouant où il ne le faudrait pas, sans compter le chat Maldoror et ses commentaires sarcastiques. Attardons-nous un instant sur la directrice. Par son excentricité, ce personnage accentue la bizarrerie et le ton décalé du récit : toujours en tenue d’équitation, montée sur son cheval, niant les phénomènes surnaturels se manifestant dans le parc, elle se veut moderne, manager à la pointe de son métier et de son statut. Son vocabulaire foisonne d’ « espace vert », « communication », « impact auprès du public », et « culture d’entreprise. » En dépit de ce verbiage, le personnage se montre sur le tard plus attachant qu’on ne le croirait. Le choc entre la personnalité lunaire du gardien et la rigidité managériale de la directrice, d’une part, et les déformations et métamorphoses induites par les créatures lovecraftiennes engendrent une atmosphère  unique, oscillant entre fantastique et humour.

Petit bémol : des dialogues un peu empruntés par moments. En revanche, la maestria du dessin emporte l’adhésion : c’est tout simplement époustouflant. Un talent graphique aussi marqué, qui jamais ne  se fige et demeure narratif, entraînant le récit dans son sillage, ne court pas les rues. L’auteur allie le fantastique à l’humour décalé et bon enfant, dramatisant le quotidien et humanisant  Lovecraft sans rien ôter de la fascination qu’exercent les  cauchemars de l’écrivain. A cet égard, précisons que la nouvelle ayant inspiré Daria Schmitt s’intitule L’étrange maison dans la brume. Dans une belle mise en abîme, l’artiste inclut le récit lui-même dans son album en l’illustrant. Ainsi, le texte de Lovecraft devient à la fois la source et les ramifications du Bestiaire du crépuscule. Au final, un récit drôle et original, aux planches fascinantes qu’il serait dommage d’ignorer.

 

 

© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes

 

1. Son style se caractérise par des dessins aux formes anguleuses, étranges, à l’atmosphère épique et fantasmagorique. Bref, Druillet devient un représentant d’une forme de contre-culture bien qu’elle soit devenue aujourd’hui quasiment mainstream.



 

 

 

 

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