Edito du mois

Hommage à Paul Veyne

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C’était un grand spécialiste de l’Antiquité gréco-romaine, professeur au Collège de France. Paul Veyne, l’immense érudit, est décédé le 29 septembre dans la petite ville de Bédoin à l'âge de 92 ans. A l’occasion de sa disparition, nous vous invitons à découvrir qui il était et en quoi consistait son approche de l’histoire.

 

Paul Veyne vient du sud de la France et, si ce méridional né le 13 juin 1930 à Aix-en-Provence a estompé son léger accent autant que possible pour ne pas faire tache parmi ses collègues parisiens, il a conservé de la Provence une ligne mélodique reconnaissable. A travers lui passait une connaissance infinie du monde antique. Si la Grèce et la Rome du lointain passé était sa spécialité, il pouvait à l’occasion s’exprimer également sur la Chine ancienne. Il savait, par ailleurs, lire  l’allemand et déchiffrer l’hébreu biblique.

La pensée de Paul Veyne a marqué l’enseignement de l’histoire antique, du moins à haut niveau. Quelque huit ans avant sa mort, il avait publié une autobiographie : Et dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas. L’ouvrage a permis de mieux connaître le parcours de celui qui s’était livré à Laure Adler en 2015 dans A voix nue, sur France Culture. On y apprenait comment la découverte d’un tesson de poterie antique avait suscité sa vocation. Souhaitant, au départ, devenir archéologue, il ne peut que constater son manque de compétence lors des fouilles qu’il organise. Dès lors, il se dirigera vers la recherche historique proprement dite. Celui qui disait écrire des livres sur ses sujets de recherche « pour se laver la tête de toutes les idées fausses » qu’il s’était forgées, va devenir une voix des plus singulières dans le monde des historiens. 

L’originalité de sa pensée

La grande force de Paul Veyne consiste à nous parler des Anciens non pas comme des semblables d’un autre temps mais bien comme des individus autres, immergés dans un monde aux critères culturels et aux mœurs fort différents des nôtres. Des mécanismes de pensée, des attitudes nous paraissant naturels diffèrent de ceux des hommes de l’Antiquité. À commencer par le sens même du mot « citoyen ». La discours moral qui accompagne ce terme de nos jours diverge de celui du monde antique. En effet, le citoyen devait se comporter en militant de la Cité, car là résidait la patriotisme antique ; ce citoyen antique a « des devoirs plutôt que des droits. » L’empire gréco-romain, p.122) Les riches, notamment, devaient en être le fer de lance. À cet égard, Veyne commente l’éthique que prône Platon :  « Platon ne doute pas de la supériorité des riches et de leur droit à commander. (…] ils ne vivront plus que pour la Cité, au lieu de s’obstiner à travailler. » (L’empire gréco-romain, p.118-119). Quant à l’empereur lui-même, l’historien en parle comme d’un « métier » à haut risque ; le bon empereur étant celui qui anticipe les désirs du Sénat pour lui faire croire que les projets du Prince et du Sénat concordent.

Mais il y a plus. Paul Veyne s’interroge parfois en même temps que le lecteur, questionne les textes, fait part de son scepticisme à l’occasion, de ses hypothèses de travail et des raisons qui le poussent à les adopter. À titre d’exemple, Paul Veyne fait partie des rares historiens à penser que la conversion au christianisme de Constantin ne reposait pas sur le seul calcul politique mais sur une foi sincère. Et c’est un athée convaincu qui énonce cette hypothèse, sensible cependant  à l’apport de la foi chrétienne, non pas sur un plan personnel, le sentiment de foi lui étant étranger, mais au point de vue de la civilisation. C’est l’objet de l’indépassable Quand notre monde est devenu chrétien. En effet, au contact de Michel Foucault, son collègue au Collège de France, Paul Veyne comprend qu’on ne peut pas penser n’importe quoi n’importe comment à n’importe quelle époque. Ce qui, de nos jours, pourrait relever de l’évidence n’allait pas de soi il y a 50 ans. Ainsi, ce qu’on appelle « amour », « couple », « pouvoir », « religion », ne met pas en action des mécanismes absolument identiques selon l’époque. Il n’existerait, selon cette vision, aucun invariant historique, chaque époque étant liée à une singularité irréductible. Paul Veyne explique qu’ayant pris conscience de cette donnée, il s’est senti libéré d’une vision de l’histoire qui, d’après lui, enfermait son travail dans des limites trop étriquées. Par voie de conséquence, il écrit dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes : « L’esprit de sérieux fait que, depuis Marx, nous nous représentons le devenir historique ou scientifique comme une succession de problèmes que l’humanité se pose et résout, alors qu ‘à l’évidence, l’humanité agissante et savante ne cesse d’oublier chaque problème pour penser à autre chose. » (p.49) Autrement dit, il s’agit de sortir de l’idée de direction univoque. En effet, une fois que le culte de  Jupiter et de tout le panthéon gréco-romain a été supplanté par le christianisme, plus personne n’y est revenu. Et même quand un empereur, Julien l’Apostat, a tenté de le faire, le processus n’a pas pris et n’a guère dépassé son règne. Il en va de même en science : une fois que la théorie du phlogistique ou celle des quatre humeurs ont démontré leur inanité, la communauté scientifique n’en a plus jamais fait mention, sauf comme jalons de l’histoire des sciences. Le cheminement de l’histoire serait donc discontinu et tout ne serait pas qu’affaire de forces de productions.

Ainsi, Veyne a embrassé le monde gréco-romain dans sa spécificité, sans chercher à tout prix d’équivalents dans une autre époque et, surtout, sans tomber dans le cliché des « leçons de l’histoire ». Là où  l’on taxe l’empire romain finissant (qui n’avait d’ailleurs pas conscience d’être sur le déclin) et son peuple de « décadent », Paul Veyne répond dans une interview: « Ils n’étaient pas décadents, c’étaient des fous furieux ! » Sans doute pourrait-on nuancer cette affirmation, car si au point de vue des mœurs, on peut en effet s’inscrire en faux contre le cliché que dénonce l’historien, au point de vue de la démographie et de l’organisation des rouages du pouvoir, il y aurait à redire.

Une œuvre protéiforme

Si l’on veut comprendre la vision de Paul Veyne, il est préférable de lire, en parallèle à l’ouvrage que nous citions plus haut, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Il s’agit d’un ouvrage plus savant encore dans sa forme, parfois un peu austère (l’auteur disait de façon un peu sévère que le langage qu’il y emploie est « à la limite du verbiage »). Toujours est-il qu’à la lumière des réflexions de le l’historien, nous comprenons la césure entre la dévotion antique, plus formelle qu’intime, et relevant d’un culte civil, et la dévotion judéo-chrétienne, caractérisée par une dramatisation intense et personnelle du fidèle face à un dieu exclusif, immense et jaloux.

Dans la mesure où le regard de Paul Veyne embrasse la totalité des mœurs antiques, on lira avec profit Sexe et pouvoir à Rome ou L’empire gréco-romain, que nous citions plus haut, compilation de longs articles. Voulez-vous savoir ce qu’était exactement le statut de gladiateur et à quelle fréquence ils combattaient, comment ils étaient perçus ? Ou encore les rapports conjugaux, mais aussi ceux entre le maître, l’esclave et l’affranchi, ou encore ce qu’était le culte impérial ou bien Palmyre du temps de sa splendeur, ou quel regard les Romains portaient sur les Grecs, peuple qu’ils avaient vaincu mais dont ils se voulaient les continuateurs et héritiers. Peu importe le sujet, vous ne vous ennuierez jamais en parcourant ces pages touffues car Paul Veyne, nous l’avons dit, s’interroge et laisse apparaître le fil de sa pensée. Pourquoi ? Parce que selon lui, une belle page d’histoire (d’ouvrage analysant l’histoire) est avant tout « une belle page de narration. » Et ce que nous narre Paul Veyne, c’est son regard et sa relation au monde antique. La connaissance intime des grands personnages de l’Antiquité, de Tacite à Constantin, mais aussi l’amour des textes anciens donnent corps à  cette lointaine Antiquité. Nous voici, nous lecteurs, conviés à un dialogue avec des ancêtres dont le portrait se dessine au cours de notre lecture.

L’activité de Paul Veyne a couvert d’autres domaines. Il a, par exemple, écrit un livre dédié à René Char et à ses poèmes. En outre, vers la fin de sa vie, il a participé à une nouvelle traduction de l’Enéide de Virgile.

Un monde qui ne pense pas comme nous

On pourra lire avec intérêt la thèse de Paul Veyne, Le pain et le cirque. Le concept principal autour duquel s’articule sa réflexion est le suivant : en un mot, l’empire romain est le monde du clientélisme (ni critique, ni éloge, simple fait) et du bakchich. Afin de tempérer cette guerre de l’intérêt de tous contre tous et le morcellement de l’économie, apparaît l’évergétisme. De quoi s’agit-il ? Tout simplement d’un mécénat public quasiment obligatoire pour un riche Romain, à savoir l’obligation de dépenser une partie de sa fortune en spectacles à l’usage du peuple. Une puissante règle tacite qui permet à l’empire d’assurer son homéostasie, son éclat et sa puissance. Mieux encore, l’évergétisme compense l’avidité prédatrice des grands patriciens et permet au petit peuple d’accepter une forme de domination en lui accordant des compensations. Quant au généreux donateur, le voilà exempt d’impôt sur la fortune s’il prodigue un faste dont le peuple profite. En somme, il s’agit d’une version possible de ce que le XVIIIème siècle appellera « l’intérêt bien entend », c’est-à-dire bien compris. L’évergétisme permet à un certain nombre d’empereurs d’être fort appréciés du peuple, du moins au début de leur règne, y compris les fameux Néron et Caligula. Dans un tel contexte, et malgré quelques épisodes de soulèvements populaires (Spartacus, Les Gracques), chacun essayait de tirer son épingle du jeu, non pas en rêvant d’un nouveau régime politique mais plutôt en essayant de se faire une place, aussi modeste soit-elle, dans cette hiérarchie.

Plus vous lirez Paul Veyne, plus l’Antiquité vous deviendra sinon familière, du moins compréhensible. Afin de mieux comprendre ce que je veux dire, prenons un exemple célèbre : la révolte de Zénobie, reine de Palmyre (dans l’actuelle Syrie), à la fin du IIIème siècle après le Christ. Si, 1000 ans plus tôt, Palmyre avait régné sur un empire ceinturant la Méditerranée (ça ne vous rappelle rien?), elle n’est à l’époque de Zénobie qu’un royaume de plus soumis à Rome. Sauf que Zénobie est ambitieuse, fort ambitieuse. Ne pouvant elle-même mener une guerre ou une révolte, elle fait frapper la monnaie de Palmyre à l’effigie de son fils, Wallhabat, en lui donnant le titre d’empereur. Or le véritable empereur romain, Aurélien, apprécie assez peu. Il est imprudent de défier ainsi l’empire, notamment quand ce dernier est gouverné par un ancien légionnaire. L’histoire, on s’en doute, se termine assez mal pour la téméraire Zénobie. Mais qu’ajoute Paul Veyne ? D’après lui, la reine de Palmyre ne rêvait pas d’un renouveau chimérique de l’empire palmyréen mais bien de devenir impératrice de Rome ! Autrement dit, dans la mentalité antique, on ne rêve pas de renverser un empereur pour instituer un autre régime -à quelques rares exceptions près- ou pour se déclarer indépendant mais bien pour occuper la place du dirigeant suprême. Les visions modernes et « romantiques » passent à côté de la mentalité des Anciens en ramenant tout à l’aune de critères contemporains.

Paul Veyne n’est ni le premier ni le seul à avoir étudié l’Antiquité. On citera son estimé et brillant collègue, Lucien Jerphagnon, historien et romancier, mais également Paul Grimal, Jean-Pierre Vernant, Jacqueline de Romilly, et tant d’autres encore. Mais peut-être est-il un des rares à avoir conservé sa vie durant une liberté de ton et une absence de dogme moins répandu qu’on ne le croirait. On parle d’un érudit qui, alors qu’il inaugurait une prestigieuse chaire d’histoire, avait « oublié » de remercier Paul Aron, ponte du monde universitaire, à qui il devait une aide certaine concernant sa carrière. Aucune mesquinerie de la part de Paul Veyne, plutôt un acte manqué. Notre homme n’a jamais eu un sens très aigu de la filiation maître-disciple, non pas par irrespect ou désir de contestation mais tout simplement parce que la sacralisation de ce lien, tout au moins dans le monde universitaire, lui était étranger.

A travers Paul Veyne nous parle d’Antiquité, un temps disparu qui forgea notre civilisation, une époque qui vit la constitution puis la désagrégation d’un empire. Tacite, Suétone et Dion Cassius sont des noms qui ne vous diront peut-être rien mais qui, après avoir lu Paul Veyne, vous deviendront familiers. Risquez-vous dans les Annales de Tacite et La vie des 12 césars, de Suétone. Un lointain passé prendra pour vous une autre résonance. Alors, vous vous imaginerez des péplums jamais réalisés, où votre fiction personnelle côtoiera la grande histoire, dialoguant sans fin avec le monde antique, le mettant en regard avec le nôtre. Vous rêverez, vous imaginerez et, ce faisant, vous penserez. En vous plongeant dans la singularité d’un monde disparu, vous comprendre le nôtre à la lumière de ce contraste. Pour le dire avec les mots de Marguerite Yourcenar, vous saisirez mieux « ce qui est semblable et ce qui diffère », à savoir l’essence de l’histoire.

 

© Olivier Dalmasso - Centre International d’Antibes 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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