Edito du mois

Après le covid, un cinéma français en convalescence

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Cela ne tourne plus rond au pays du cinéma. La décennie merveilleuse 2010-2020 qui avait vu la France du cinéma connaître une série de succès retentissants semble bien loin aujourd’hui. Depuis quelques mois, le cinéma est atteint d’un mal qui avait jusqu’ici épargné le pays le plus cinéphile d’Europe : la désaffection du public.

L’optimisme était pourtant de mise à la réouverture des salles en mai 2021 après 138 jours de fermeture, et ce, malgré des mesures contraignantes.  Ainsi pouvais-je avancer : [Aller au cinéma fait partie des habitudes culturelles intimement ancrées dans la population française qui, année après année depuis des lustres, se hisse à la première place des pays européens en matière de fréquentation. Cette fois encore, le cinéma en France s’en tire plutôt bien et les 96,6 millions de spectateurs correspondant aux 227 jours d’ouverture confirment une nouvelle fois l’amour des Français pour les salles obscures. Proportionnellement, seuls 36 millions de spectateurs manquent pour atteindre la fréquentation record de 2019. D’ailleurs, La France a bien mieux résisté à la baisse de fréquentation que les Etats-Unis et les autres grands pays européens.] (1)

Cependant, la dynamique s’est vite érodée et l’inquiétude a commencé à s’emparer du secteur tout au long de l’année 2022. Le 3 octobre, le nombre de spectateurs pour le mois de septembre dévoilé par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) ne laissait plus de doute. Les 7,38 millions d’entrées confirmaient un niveau de fréquentation calamiteux au regard des mois de septembre 2021 (9 millions) et de septembre 2019 d’avant Covid (10,8 millions).

Comment le pays leader en termes de fréquentation des salles de cinéma s’est-il retrouvé dans une telle situation ?

Un mécanisme ingénieux pour stimuler la fréquentation du cinéma

En mai 2014, j'écrivais : [Depuis des décennies, la France est le pays d’Europe qui compte la plus grande fréquentation cinématographique. Cette performance s’explique sans aucun doute par la relation toute particulière qu’entretient depuis toujours le pays des Frères Lumière avec le 7ème art et à la manière dont le cinéma s’est ancré dans la vie des Français. Mais l’explication tient surtout à la manière dont le cinéma français est traité chez nous par les pouvoirs publics. La gestion de ce secteur de la création culturelle remonte à très loin avec notamment le travail remarquable fait par André Malraux, ministre de la culture de 1959 à 1969. Depuis, un consensus national (rareté exceptionnelle qui mérite d’être signalée tant les Français semblent préférer les clivages) s’est naturellement fait autour de ce qui est devenu un modèle économique et réglementaire visant à préserver un environnement propice à la création cinématographique et à la fréquentation des salles obscures.(2)

Ainsi, une règlementation sévère encadrait la diffusion des films long-métrages sur le petit écran. Les chaînes privées ou publiques - à l'exception de Canal+ grand partenaire financier du cinéma français - n'étaient autorisées à programmer des films de cinéma, que les dimanches soir puis, les lundis, les mardis et les jeudis. Les jours interdis de films étaient par conséquent les mercredis, les vendredis, les samedis et les dimanches jusqu’à 21h00. Ce dispositif règlementaire était motivé par la volonté d’inciter les Français à aller au cinéma soit le mercredi, jour de sortie des nouveaux films, soit pendant le week-end. 

Cette règlementation, parmi beaucoup d’autres mécanismes tournés eux, vers la production ou la distribution, a maintenu la vitalité du cinéma français. Les pouvoirs publics ont ainsi évité que le petit écran français ne cannibalise le grand, contrairement à ce qui est malheureusement arrivé dans de nombreux pays. Le cas le plus affligeant est celui de l’Italie qui avait pourtant réussi jusque dans les années 1980 à devenir un pays leader mondial en matière de cinéma, alignant des films d’une qualité remarquable avec des actrices et acteurs mondialement reconnus, et dans des genres très divers y compris dans le western jusqu’alors domaine réservé d' Hollywood. (3)

La politique de diffusion très encadrée des films à la télévision comportait également un dispositif règlementaire concernant le temps nécessaire entre la sortie des films au cinéma, et le moment où les téléspectateurs pouvaient le voir chez eux. Ce qu’on appelle ‘’la chronologie des médias’’ faisait l’objet de négociations arbitrées par les pouvoir publics (4). Ceci, là encore, afin de préserver la faculté de l’œuvre cinématographique d’attirer son public vers les salles obscures, lieux essentiels au cœur de l’activité cinématographique.
Ce mariage de raison imposé par l’Etat entre télévision française et cinéma français comporte, en outre, une importante contribution financière fixée aux chaînes afin d'alimenter le financement de la production cinématographique nationale.

Comment expliquer ce désamour soudain ?

Evidemment, il y a un avant et un après la pandémie qui a impacté triplement la fréquentation des 6193 salles de l’hexagone.

En premier lieu, la fréquentation a été largement pénalisée par les mesures gouvernementales décidées pour tenter d’enrayer la propagation du Coronavirus. Après avoir été fermées pendant six mois, la réouverture des salles le 19 mai 2021, a été soumise à l’obligation du respect des jauges et des couvre-feux. Le 21 juillet, le passe sanitaire exigé à tout spectateur a provoqué une chute de plus de 42% du nombre d’entrées d’une semaine à l’autre.
La salle de cinéma a aussi pâti de l’appréhension que suscitaient les lieux publics clos. Crainte difficilement compatible avec les plaisirs qu’est censé procurer l’un des passetemps favoris des Français.

Cependant, on peut avancer une troisième raison pour expliquer le tout récent désamour entre les Français et leurs salles obscures. Un troisième impact qui s’apparente cette fois aux effets secondaires dus aux mesures sanitaires citées plus haut.

Fréquentation du cinéma : le mécanisme ingénieux a été détraqué

Les Français privés de cinéma durant 138 jours n’ont pas du tout été sevrés de films, bien au contraire. La pandémie a propulsé les plateformes de consommation de programmes audiovisuels communément appelées plateformes de streaming. Avec elles, on n’a plus eu affaire pendant "les jours interdits" aux quelques exceptions de Canal + mais à un flot ininterrompu de films arrivant tous les jours sur les écrans des foyers par une multitude de canaux. De plus, ceci intervenait alors qu’il y a depuis quelques années, un véritable engouement pour un format de produits cinématographiques qui s'est imposé désormais : les séries. Avec ces plateformes, finis les soirs sans films à la maison et les œuvres délivrées au compte-goutte certains jours de la semaine. Les spectateurs disposent aujourd'hui, d’un choix inépuisable. De sorte que nous vivons en France une situation bien pire que celle vécue par le cinéma italien lors de l’irruption de la télévision de Berlusconi (3) et (5). Les professionnels du cinéma l’ont d’ailleurs compris, eux qui sonnent l'alarme depuis quelques mois et s’élèvent contre cette profusion d’offres due aux plateformes qui retiennent les spectateurs potentiels chez eux. Ils les accusent de disloquer l’ingénieux dispositif patiemment élaboré pour stimuler la consommation de cinéma. Ainsi, le jeudi 6 octobre 2022, lors de l’appel à des Etats généraux du cinéma, l’actrice et réalisatrice Agnès Jaoui n’a pas hésité à qualifier la plus célèbre d'entre elles de ‘’drogue’’ : ‘’la drogue la moins toxique qui ressemble à un grand N rouge’’.

Mais la menace ne vient pas que des plateformes.  Elle s’accompagne, de surcroît cette année, d’une nouvelle offre venant des chaînes de télévision. Les voici débarrassées des règles de programmation ! Afin qu’elles soient aptes à affronter la concurrence des plateformes, les pouvoirs publics ont en effet, reconsidéré deux points essentiels de l’échafaudage qui gouvernait jusqu'ici, la politique de diffusion des films sur les chaînes de télévision : ‘’les jours interdits’’ et  ‘’la chronologie des médias’’. Ces deux règles viennent d'être supprimées ou réaménagées. Rien n’empêche désormais une chaîne de programmer un film le mercredi, le vendredi soir ou le samedi. Quant au nouveau dispositif régissant la chronologie des médias signée le 24 janvier 2022, il prévoit désormais que Canal+ peut diffuser un film 6 mois après la fin de son exploitation en salles (contre 8 jusqu’ici); Netflix peut le faire 15 mois après (contre 36 mois) ; Amazone Prime et Disney+ 17 mois (contre 36 mois) et les chaînes de télévision gratuites 22 mois après (contre 30 mois).

Le tout contribue à accroître encore le choix de consommation d'œuvres dans la sphère privée au détriment des salles obscures.

 

© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes 

 

Notes

[1]    Lire l'édito de janvier 2022

[2]    Texte tiré de l'édito "Il était une fois, le grand méchant Netflix et les trois petits cochons"

[3]    On se souvient que cette règlementation avait nuit gravement au projet de Berlusconi qui après avoir créé la Cinque en Italie puis la Cinco en Espagne avait lancé la Cinq en France mais devant l’impossibilité d’y transposer son concept de télévision avec une programmation tout azimut de films qui serviront à devenir des supports de publicités, avait préféré abandonner la France après quelques mois d’exploitation.

[4]   Après leur exploitation dans les salles de cinéma. Plusieurs supports (sortie en DVD et Blu-ray, Canal+, vidéo à la demande, télévision, SVOD, etc.) se succèdent au fil des mois, selon des critères particuliers comme le niveau de financement que chacun accorde à la production cinématographique ou le nombre d’entrées en salle.

[5]    Alors qu'en 2020 Netflix comptait en France 6,7 millions d’abonnés payants, elle a franchi en 2022 les 10 millions.

         

 Photo, capture d'écran du site du CNC qui lance sa campagne de promotion des salles de cinéma  Soutien à la création cinéma, séries, TV, jeu vidéo | CNC 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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