Edito du mois

Rien n'est jamais acquis!

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Décidément, nos ancêtres les Gaulois avaient bien raison qui craignaient que le ciel ne leur tombe sur la tête! Avec la décision de la très conservatrice Cour Suprême américaine, c'est chose faite! La nouvelle est tombée : l'interruption volontaire de grossesse n'est plus un droit fédéral aux Etats Unis. Désormais, chaque Etat américain sera libre d'interdire ou d'autoriser l'IVG, comme c'était le cas avant l'arrêté de 1973. Et le gouvernement est sans ressource, face à ce retour en arrière.

 

 

Michelle Obama, l'ex Première dame en Amérique, résume le sentiment des opposants à cette décision. Elle estime que l'annulation du droit à l'interruption volontaire de grossesse est un coup terrible porté aux droits humains. C'est la perte d'un droit fondamental qui ouvre la porte au retour "à une époque où les femmes risquaient leur vie en subissant des avortements illégaux, où le gouvernement les forçait à poursuivre des grossesses non désirées et les abandonnait après le terme."

Pour ce qui est de la France, les réactions ne se sont pas fait attendre. Ainsi pour la philosophe Elizabeth Badinter,[1] les femmes sont mises dans un état de dépendance épouvantable et elle continue : si le pays qui semble être à la tête des démocraties occidentales, c'est ça, alors, nous sommes en grand danger. Selon elle, les pays qui sont religieux, que ce soit musulmans ou chrétiens  en Amérique, sont en danger pour les libertés féminines. C'est un retour en arrière, non pas de 50 ans, mais de 150 et c'est insupportable. Il faut tout faire pour garder le cap de la séparation entre l'église et l'état.

Concernant la spécificité française, selon une autre philosophe, Camille Froidevaux-Metterie[2], cette décision outre atlantique nous incite à une immense vigilance. Notamment voir ce qu'il se passe avec le groupe des 89 députés du Rassemblement National qui ont été élus récemment à l'Assemblée nationale.On le sait, on l'a observé, c'est un parti qui vote contre les mesures visant à renforcer le droit des femmes, notamment au Parlement européen.

La liberté de disposer de son corps est une liberté récente qui est née du mouvement féministe des années 70 dont Simone de Beauvoir[3] , la philosophe auteure du Deuxième sexe paru en 1949, a été l'un des fers de lance.

Le 5 avril 1971 était publié le Manifeste des 343 qu'elle rédigeait avec l'avocate Gisèle Halimi[4], un texte historique du droit à l'avortement en France, signé de nombreuses femmes anonymes et publiques. Ce texte qui fait une dizaine de lignes va permettre aux signataires de déclarer qu'elles ont eu recours à l'avortement, interdit à l'époque selon une loi datant de 1920 et passible de la peine de mort sous le gouvernement de Vichy en 1942 car considéré comme un crime d'État. Il va faire le tour de la planète : "Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération pratiquée sous contrôle médical est des plus simples. Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre."

Deux ans plus tard, c'est au tour des professionnels médicaux de s'engager. Le Manifeste des 331 médecins qui prenaient le risque alors de se faire radier du Conseil de l'Ordre en déclarant qu'ils pratiquaient des avortements.

En 1974, le Président Valéry Giscard d'Estaing nomme Simone Veil[5] ministre de la santé qui n'aura de cesse de faire adopter  le droit à l'avortement. La loi Veil qui dépénalise l'IVG avant la fin de la dixième semaine de grossesse, est votée fin décembre 1974 et promulguée en janvier 1975. Face à l'enthousiasme Claudine Monteil[6], l'une des plus jeunes signataires du Manifeste, Simone de Beauvoir mettait en garde : N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilantes votre vie durant.

Ce droit à l'IVG semble en effet fragile encore aujourd'hui quand on sait que, chaque année, depuis 2005, une marche est organisée à Paris contre la Loi Veil.

Alors, la question se pose en France : faut-il inscrire ce droit dans la Constitution pour qu'il ne soit pas remis en question? Pour l'heure, la position du Président Macron  et celle de différents courants politiques semblent y être favorable.

Mais, comme Rien n'est jamais acquis à l'homme..., nous faisons nôtre la déclaration du célèbre poème de Louis Aragon[7] et restons sur nos gardes pour la suite de la réflexion!

 

 

© Sylviane Colomer – Centre International d'Antibes

 

Notes

[1]    Elizabeth Badinter (1944-   )  :  philosophe, femme de lettres, laïque affirmée, connue pour son engagement et ses réflexions sur le féminisme et, en particulier aujourd'hui, sur la condition des femmes immigrées.

[2]    Camille Froidevaux-Metterie (1968-  ) :  philosophe chercheuse , professeure de science politique française. Ses travaux portent sur les transformations de la condition féminine.

[3]    Simone de Beauvoir (1908-1986) : philosophe, essayiste et femme de lettres, considérée par les féministes comme une pionnière de la libération de la femme. Notre photo le livre de la collection Petite&GRANDE qui lui est consacré, propose de découvrir des femmes qui n'étaient pas destinées à entrer dans l'Histoire mais qui ont accompli des choses extraordinaires en écoutant leur coeur et en suivant leur rêve d'enfant.

[4]    Gisèle Halimi (1927-2020)  : avocate et femme politique franco-tunisienne. A milité pour la libéralisation de l'avortement et la criminalisation du viol.

[5]    Simone Veil (1933-2017) : rescapée des camps de concentration, Magistrate après la guerre, ministre de la Santé en 1974, ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville en 1993, Présidente du Parlement européen de 1979 à 1982, Membre du Conseil constitutionnel.de 1998 à 2007, entre en 2010 à la prestigieuse Académie française.

[6]    Claudine Monteil (1949-   ) est une diplomate française, historienne et biographe, qui a milité aux côtés de Simone de Beauvoir.

[7]    Il n'y a pas d'amour heureux, célèbre poème de Louis Aragon (1897-1982), journaliste, poète et romancier, un des maîtres du surréalisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes 

 

 

 

 

 

 

 

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