Edito du mois

Lors de l’élection présidentielle, plus de 55% des voix sont allés vers les extrêmes. La France irait-elle si mal ?

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La déroute, ou plutôt l’humiliation subie par les partis politiques traditionnels qui, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy avaient gouverné la France s’est accompagnée d’un succès historique des extrêmes. Que s’est-il passé en France pour que ce vote ait à ce point attiré les Français lors du premier tour de l’élection présidentielle ? Au soir du dimanche 10 avril, avec plus de 55 % des suffrages, c’est une large majorité qui s’est exprimé en sa faveur. A en croire les résultats la France irait donc mal, si mal ?

On a plutôt envie de dire que la France est fidèle à elle-même et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.  Cela fait belle lurette que le pays est plongé dans une sorte de spleen tenace. Au baromètre du pessimisme, les Français occupent année après année le podium. Et ce, depuis des décennies. Au cours des années 1990, les mots "morosité" et "sinistrose" employés dans les médias, caractérisaient clairement l’état d’esprit qui régnait alors en France et que les observateurs étrangers incrédules avaient fini par appeler « Le mal français ». Eux ne cessaient de saluer à la fois l’art de vivre à la française,  notre patrimoine et nos services publics qui ensemble, contribuent à faire de la France un pays attractif hors de nos frontières, et font la compétitivité de notre pays en matière d’investissements internationaux. Cet attrait français a encore été souligné, tout récemment, par le dernier bilan de Business France publié le 13 mars 2022. A la veille de l’élection présidentielle et alors que la France se débattait pour freiner la pandémie, on apprenait que 2021 aurait battu des records. Elle aura enregistré une augmentation des investissements étrangers, par rapport à 2020, de 32 % avec 1607 projets en cours dont près d’un tiers concerne le secteur industriel. Un résultat 9% supérieur à celui de 2019, et qui porte la hausse à 44% depuis 2016.

La France attire, la France séduit bien davantage les étrangers que nos concitoyens1. Intéressons-nous au bilan de la gestion de la pandémie, décrié en France alors que les chiffres montrent qu’il est loin d’être catastrophique et que notre pays s’inscrit parmi les moins à plaindre. Paul Krugman, le prix Nobel d’économie 2008, allant jusqu’à saluer la France qui selon lui, est le pays occidental qui a le mieux su gérer la crise due au Coronavirus.
Au-delà de l’action gouvernementale qui a été menée, il convient de rappeler que la France était davantage prédisposée à déclencher les mesures car elles s’inscrivaient dans ce qui constitue son patrimoine culturel, son ADN : les Français plébiscitent un Etat central fort, interventionniste, qui doit veiller aux intérêts de la collectivité et qui s’appuie sur le modèle social (français) patiemment créé depuis 1945. Cette dualité a pu et a su contenir la crise qui risquait de se déclencher. Les entreprises ont été massivement aidées. Les prêts garantis par l'Etat (PGE), sont devenus un outil financier qui a permis de soutenir plus de 700 000 entreprises pour plus de 145 milliards d’euros. Soutenir les plus fragiles, les plus faibles, ceci constitue la fonction même de l’Etat qui crée et met œuvre des dispositifs pour la mener à bien. Cet objectif s’est vérifié totalement ici.  Les bénéficiaires des PGE ont été à 99% les très petites entreprises (TPE) ou les petites et moyennes entreprises (PME), cumulant 77 % des montants accordés. L’autre mesure phare décidée en mars 2020 a été l’Activité partielle bénéficiant aux salariés et aux entreprises. Elle permettait aux entreprises impactées ou fermées à cause de la pandémie de mettre au chômage leurs salariés qui était alors, pris en charge par l’Etat à hauteur de 84% de leurs salaires nets tout en restant chez eux. Ces deux dispositifs principaux, auxquels se sont ajoutés d’autres plus ciblés, ont permis à la France de sauvegarder son tissu économique, de ne pas déplorer un niveau de faillites important, de poursuivre la baisse du chômage et de ne pas rater le rendez-vous de la reprise qui s’avère dynamique en France. Pour l’année 2022, le FMI prévoyait le mois dernier une hausse du PIB français de 2,9%. La croissance y serait moins impactée par la guerre en Ukraine que dans d’autres grandes puissances économiques

Si la France enregistre un taux de prélèvements obligatoires (47,5% du PIB), bien supérieur à la moyenne de l’UE, la politique de redistribution vers les ménages les moins aisés est une des caractéristiques de notre pays qui en 2020 a redistribué 31% de son PIB. Ce qui fait de la France, selon l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), la championne du monde en la matière, devant la Finlande, la Belgique et le Danemark. Cette politique redistributive avait déjà permis de limiter les dégâts sociaux lors de la crise de 2008.

La dernière menace qui pèse sur les ménages est la nouvelle inflation. Il faut remonter aux années 1980 pour trouver une hausse des prix semblable. Le pouvoir d’achat est devenu le thème porteur des rendez-vous électoraux d’avril et de juin. L’érosion du pouvoir d’achat était un des éléments déclencheurs du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018. Mais là encore, tous les chiffres montrent que la France ne s’en sort pas si mal. Ainsi en mars 2022, la France enregistrait une inflation annuelle de 5,1% alors qu’elle atteignait respectivement 11,9% aux Pays-Bas, 9,8% en Espagne, 9,3% en Belgique, 7,6% en Allemagne et 7,6% en Italie.

Pour quelles raisons en France plus de 55% des voix se sont portées sur les extrêmes alors que l’ensemble des indicateurs nous inciteraient à relativiser notre mécontentement au regard des bilans des années tumultueuses que nous venons de traverser ? Difficile, donc, d’y apporter des justifications objectives comme le soulignait encore récemment, en 2019, Hervé Le Bras dans son livre Se sentir mal dans une France qui va bien. La société paradoxale

Cette dérive vers le vote extrême s'auto-alimente renforçant un sentiment de détérioration de la société alors que notre pays, bien que traversant des turbulences inédites, mérite beaucoup plus d'entente et surtout d'indulgence comme le disait si bien le regretté Bernard Maris.  

 

© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes 

Note

1. Quelques jours après la parution de notre article, l'actrice iranienne Zar Amir Ebrahimi a eu des mots qui résument parfaitement ce spleen français. Elle les a prononcés le samedi 28 mai 2022, lors de la cérémonie de clôture de la 75e édition du Festival de Cannes, au moment de recevoir le Prix d'interprétation féminine pour le film Holy Spider d'Ali Abbasi: "La France, ce pays exotique et paradoxal, ce pays heureux où les gens adorent être malheureux".

 
Image : résultats proclamés par le ministère de l'intérieur

 

 

 

 

 

 

 

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