Edito du mois

Un petit parcours de l’imaginaire

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Parmi les multiples youtubeurs actifs sur la toile, il en est qui raffolent des mondes imaginaires. Aussi aimerions-nous attirer votre attention sur deux d’entre eux, ALT 236 et Ad immensum. Le premier s’attarde sur des phénomènes de la pop culture et l’histoire de l’art qui relèvent de la fantasy, de l’horreur et du fantastique tandis que la deuxième se concentre sur la littérature de fantasy, le manga et le jeu vidéo. Les sujets abordés se croisent donc parfois mais diffèrent par leur approche. Ad immensum privilégie des formats relativement courts de 15 minutes maximum quand ALT 236 produit des vidéos de 45 minutes voire une heure. Tous deux partagent une même passion, et tous deux s’attachent à la création d’un habillage visuel et sonore rendant leurs productions immersives.

 

Un peu d’histoire

Le fantastique en France a longtemps été occulté par le succès et le prestige de la littérature réaliste du XIXème siècle. De grands noms de la littérature de ce siècle se sont cependant  permis des incursions dans le merveilleux et le fantastique : Prosper Mérimée et sa  Vénus d’Ille, Maupassant et Le Horla, ou  Théophile Gauthier et ses Contes fantastiques. Le merveilleux était admis à condition qu’il s’agisse d’une grande plume et que cela reste épisodique. De même, au cinéma, les œuvres imprégnées de fantastique demeurent rares. On citera La Belle et le Bête, de Jean Cocteau. Mais il s’agit de cas dispersés sans héritiers réels. L’essor de la Nouvelle vague a imposé un cinéma urbain et « intellectuel », où les relations de couple et le quotidien occupent tout l’espace. Or, le goût d’une littérature et d’un cinéma dits de genre, science-fiction et fantasy, a toujours existé. Afin de le satisfaire, les plus jeunes lecteurs se tournent vers la littérature et le cinéma anglo-saxons, prolixes en la matière. Le succès du Seigneur des anneaux de Peter Jackson, adaptation des romans de Tolkien, ainsi que la saga Harry Potter ont changé la donne. Conséquence inévitable de cette diffusion à grande échelle : la fantasy et la science-fiction sont devenus mainstream. Désormais, de jeunes générations ayant grandi au contact de ces œuvres affichent et partagent ce goût par le biais de youtube.

Un bel apéritif

Ad immensum, Pauline de son vrai nom, n’est présente sur le web que depuis 2020. Elle fait néanmoins preuve d’une belle productivité. Petit échantillon des mondes abordés : Tolkien, bien sûr, mais également Berserk, Full metal alchemist, Silent hill, Dune.

Passionnée de littérature de fantasy, de bestiaires fantastiques et de jeux vidéos, Ad immensum nous propose des capsules d’une durée standard, enrichissantes et soignées sur le plan visuel. Elle fait partie des youtubeurs français, tels Mestre Thibault et Le Savoir des anneaux, qui consacrent de belles vidéos à la Terre du Milieu. Pauline s’attarde évidemment  sur le monde du Seigneur des Anneaux, mais également sur la plus belle des œuvres du même auteur, le Silmarillion.  Les vidéos s’attardent sur un personnage, un artefact ou un des événements tragiques qui parsèment le plus grand récit mythologique du XXème siècle. La particularité d’Ad immensum réside dans son approche. Lorsqu’elle évoque le monde de Tolkien, elle privilégie une forme essentiellement narrative plutôt qu’analytique.

Complément instructif à la chaîne : une série  consacrée au bestiaire fantastique, variée et de qualité.  Elle propose également des live consacrés à des jeux vidéos. Très représentative de sa génération,  Pauline fait s’entrecroiser le monde vidéoludique et la littérature de genre comme faisant partie d’un tout.

Elle s’intéresse également à la création littéraire contemporaine car elle a tout récemment traité le thème de la fondation SCP. Il s’agit d’un collectif d’auteurs de science-fiction ayant créé un univers à la X-files. Originellement anglo-saxonne, cette fondation comprend une aile francophone où nos auteurs peuvent démontrer leur talent.

Ad immensum propose des vidéos plaisantes, pas trop longues, élégamment illustrées. En un mot, voici une belle porte d’entrée dans les mondes imaginaires de la culture populaire propre à séduire les plus jeunes. L’aspect visuel soigné, conjugue  images choisies et musiques propices à l’ambiance recherchée.

Le plat de résistance

Nous pénétrons maintenant dans une autre monde, celui de Quentin Boëton, alias ALT 236. Très cultivé, aussi à l’aise dans la pop culture que dans l’univers plus savant de l’histoire de l’art et de la littérature au sens large du terme, Quentin est un arpenteur de l’imaginaire absolument unique sur youtube. A la fois vidéaste et compositeur, il produit de longues vidéos, solidement documentées et intelligemment commentées. Entrer dans une vidéo d’ALT 236 revient à parcourir une page d’encyclopédie vivante. Non content de proposer un contenu d’une grande richesse, Quentin compose de la musique électronique. Cette dernière constitue l’habillage sonore de ses vidéos mais également une playlist à part entière de sa chaîne.

Amoureux du visuel et du narratif,  ALT 236 aborde également le monde la bande dessinée. Du sombre et délirant  Requiem d’Olivier Ledroit au manga Blame en passant par une interview de Rosinsky, le dessinateur de Thorgal. Incontestablement, le travail du vidéaste couvre un spectre aussi large que varié.

La chaîne se subdivise en filières aux noms poétiques : Stendhal syndrome, Labyrinthes, Maelstrom, Prisme. Analyses de films ou d’oeuvres picturales, musiques d’ambiance, récits fantastiques de son invention, le choix ne manque pas. La science-fiction côtoie le fantastique, donnant ainsi naissance aux vidéos francophones les plus originales et les plus fascinantes du web. Artiste complet à la fois narrateur, commentateur et compositeur, ALT 236 déploie ainsi une palette que bien peu proposent. Que vous cherchiez une musique planante, un récit fantastique original, une analyse circonstanciée et personnelle d’un peintre ou d’un film de genre, vous trouverez toujours votre content.

Soyons clair, ALT 236 n’affectionne guère les atmosphères « feelgood » : ambiance sombre, mondes oppressants, univers parallèles inquiétants, cauchemars imaginés par Giger, l’artiste créateur du visuel de la série des Alien, ont sa préférence.

Nous l’avons dit, ALT 236 n’hésite pas à s’aventurer sur les rivages de l’histoire de l’art, et aborde aussi bien des peintres slaves méconnus aux univers foisonnants, tel Belksinsky, que de références connues de tous. Il a dernièrement consacré une vidéo à la célébrissime Île des morts de Böcklin.  La vidéo relate l’enquête qu’a menée Quentin, ses investigations sur l’oeuvre de Böcklin, la découverte d’un site recensant toutes les version de L’île des morts, la recherche de l’auteur de ce site, un Français vivant désormais aux Etats-Unis, et même l’interview de cette personne. Les diverses analyses du tableau de Böcklin sont jalonnées d’extraits de l’interview du Français expatrié. Ne passez pas à côté de ce travail exceptionnel. Que vous connaissiez ou pas le monde ou l’artiste dont il est question, vous trouverez de nouvelles informations, une nouvelle vision, un nouvel éclairage.

Les vidéos d’ ALT 236  se présentent sous la forme d’une encyclopédie alternative de l’imaginaire, très variée dans les thèmes abordés, originale et personnelle dans le ton. Il ne s’agit pas de simples récapitulatifs de lectures ou d’une réécriture de Wikipédia ou d’Universalis mais bien d’une vision personnelle du thème ou de l’oeuvre traitée. Le ton du propos témoigne d’un fait majeur : ce savoir et ces commentaires qui nous sont dispensés proviennent d’une appréhension singulière. Comme le disait Jean-Laurent Cochet, acteur et enseignant formant des comédiens : il faut que le texte passe par son interprète. De même, le discours tenu sur les mondes imaginaires passe par le vidéaste. Il ne nous récite pas une leçon, il nous livre une interprétation.

Nous n’avons qu’effleuré la palette d’ALT 236. Les récits de l’invention de l’auteur, qu’il narre sur la chaîne Prisme, une vidéo consacrée aux sondes spatiales, bien d’autres choses encore vous attendent. L’inventivité de Quentin paraît sans limite. Découvrez son monde, et prenez-y plaisir.

Nous nous sommes limités à la présentation de deux vidéastes en raison de l’intérêt qu’ils nous paraissent susciter mais ils sont loin de représenter des cas isolés. Faire un pas dans ce monde; il vous mènera à découvrir bien d’autres créateurs francophones fascinés par les mondes de l’imaginaire. Vous y trouverez à chaque fois cette fameuse french touch si reconnaissable. Cliquez et surfez en prenant votre temps, attardez-vous sur de longues vidéos à l’occasion. Le contenu en ligne ne va pas disparaître, vous avez le temps.

© Olivier Dalmasso - Centre International d’Antibes –

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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