Littérature

Mademoiselle Baudelaire, Yslaire, Editions Dupuis, collection Aire Libre, avril 2021

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Un grand nom de la bande dessinée, Yslaire, nous revient au sommet de son art, et nous livre un riche album consacré à l’un des plus tourmentés et de plus célèbres poètes français, Charles Baudelaire. L’originilité, relative, consiste ici à narrer la vie de Baudelaire en grand partie par les yeux de sa muse et maîtresse, Jeanne Duval. Yslaire déclare que Baudelaire s'impose forcément comme une des plus grandes inspirations pour qui s'intéresse au XIXe siècle, mais il n'a jamais été question de faire un biopic. M'attaquer au mythe de l'artiste maudit crucifié par ses passions dévastatrices, c'est d'abord dépoussiérer l'image forgée par son époque en proposant une vision plus actuelle. Au-delà de cette déclaration assez convenue, on découvre un voyage où l’historique, l’artistique et l’onirique se mêlent.

Eclairages

Les albums à dimension biographique ne sont pas une rareté dans la paysage culturel franco-belge. Néanmoins, celui-ci retient notre attention essentiellement en raison de ses qualités esthétiques mais également par le choix du point de vue.

Le titre, un rien provocateur, ne renvoie pas à l’identité sexuelle de Baudelaire mais à l’influence de sa muse la plus célèbre bien qu’on ne sache que peu de choses à son sujet : Jeanne Duval est une comédienne et une demi-mondaine d’origine probablement créole ou malgache, aucune certitude n’existe à ce sujet. La relation amoureuse de cette femme et du poète, orageuse et passionnée, durera toute leur vie, y compris après leur séparation. Afin de comprendre l’influence que cette femme a exercée sur Baudelaire, il convient de donner quelques précisions historiques.

Au milieu du XIXème siècle, la France est puissante. Elle possède, tout comme l’Angleterre, sa grande rivale, un empire colonial. L’Occident cultive une attitude à la fois naïve, parfois cynique, souvent  paternaliste envers les peuples colonisés, tout cela se teintant parfois de racisme outrancier. Rappelons qu’à cette époque, le rayonnement culturel de la France n’est sujet à presque aucune contestation intellectuelle. Par ailleurs, les sciences sociale n’existent pas et l’ethnologie n’en est même pas à ses balbutiements, idem en ce qui concerne ce qu’on n’appelle pas encore la sociologie. En découle une conception du monde et de la différence culturelle plus naïve et plus binaire qu’aujourd’hui. Malgré tout, les différences intriguaient. Ainsi,  ce qui concerne les arts, la mode était à „l’orientalisme“ . Le terme lui-même englobait à l’époque tout le Moyen-Orient, du Maghreb à l’Egypte en passant par la Turquie, l’Iran ou, plus largement, la péninsule arabique. Cet exotisme fascine de nombreux artistes contemporains, et Baudelaire n’y fait pas exception. Mais chez lui, cet orientalisme se concentre sur les créoles. En effet, Baudelaire, ayant voyagé dans les îles Mascareignes (Réunion, île Maurice…) au temps de sa jeunesse, il en conserve un souvenir aussi vif qu’enchanteur. Le contraste avec la vie parisienne à laquelle il était accoutumé, le marquera profondément par le surgissent de parfums différents, de faciès différents, de lumières différentes.

Autre point fondamental, Baudelaire a reçu une éducation stricte et très croyante. Imprégné par le mysticisme plus que par le dogme, il se montre sensible à l’imagerie chrétienne, et à l’esthétique du culte. De nombreuses images et références bibliques ou issues de rites de la messe transparaissent dans Les Fleurs du Mal : „Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!“, est-il écrit dans Harmonie du soir. Mais le poète est aussi un esprit libre, attiré par les excès de toute sorte. Or pour un chrétien, les excès relèvent du péché, de la faute morale, et  écartent le fidèle du droit chemin. Ils mènent au diable, et donc à la damnation. Baudelaire, tourmenté et porté à la dramatisation par son tempérament, va s’identifier à Lucifer, l’ange déchu. Ainsi fusionnent l'exotisme et l'attrait de la damnation dans la poétique baudelairienne.

Une impasse ?

Yslaire veut adopter le point de vue de Jeanne Duval afin de narrer la relation que Baudelaire et elle ont entretenue. Parti pris devenu quasi conventionnel mais intéressant : on tombe en effet souvent des nues en apprenant comment se comportait un artiste envers son entourage, et non pas uniquement les femmes, dans sa vie quotidienne. L’égocentrisme féroce des artistes n’a rien d’une légende.  Cependant, ici, l’artifice ne permet que partiellement d’adopter le point de vue de la muse de Baudelaire  pour deux raisons. Premièrement, dans la mesure où les lettres de Jeanne Duval ne nous sont pas parvenues, il s’agit de  suppositions. De plus, sur le plan graphique, de nombreuses scènes sont en réalité présentées selon le point de vue du poète. On oscille donc en permanence entre la vision qu’Yslaire attribue à Jeanne Duval et les rêveries de Baudelaire. Il en résulte une oeuvre singulière, époustouflante au point de vue visuel mais qui peine à atteindre l'objectif qu’elle prétendait se fixer.

Par ailleurs, Yslaire va clairement trop loin : à l’en croire, Jeanne Duval aurait écrit certains passages des Fleurs du mal. Il s’agit là d’une allégation gratuite ne reposant sur aucune source.

Les femmes artistes et lettrées existent. On attend qu’Yslaire rende hommage à Elisabeth Vigée-Lebrun, immense portraitiste, ou à la célèbre George Sand, pour rester au XIXème siècle, ou encore à l’injustement méconnue et fort talentueuse Albertine Sarrazin. Mettre à l’honneur ne signifie pas réécrire. Si l’on est à la recherche d’une femme artiste capable d’en remontrer aux hommes, on ne peut que conseiller la lecture de la correspondance de Frida Khalo. Cette dernière ne mâche pas ses mots quand elle évoque les surréalistes et les existentialistes parisiens.

Ode à l’ange déchu

L’album est somptueux. Yslaire fait montre d’un talent de dessinateur de haute volée depuis plus de 20 ans maintenant. Mais cette fois, il s’est surpassé. Son approche, très clairement expressionniste, met en scène des délires visuels  baudelairiens, où le sexe de la femme se voit associé à la fois à la rose mais aussi au sang et à la vermine. Qui a en tête les poèmes les plus célèbres des Fleurs du mal ne peut qu’adhérer à ces choix esthétiques. Chaque rapprochement, chaque image, chaque représentation correspond aux textes de Baudelaire mais aussi à ce que nous savons de sa vie et de sa sensibilité, de ses goûts. N’oublions pas que Baudelaire était également traducteur et critique d’art. Son enthousiasme pour Wagner et Delacroix est connu par le biais de ses écrits. A ce sujet, une scène emblématique figure dans l’album. On y voit le poète en compagnie de sa mère, Madame Aupick, discuter au musée du Louvre. Le fils explique à la mère que son mari « n’entend rien à l’art » et que Delacroix « est le seul vrai peintre du XIXème siècle ». Il importe peu se savoir si cet échange a réellement eu lieu ou pas. Il faut au contraire en retenir l’essence, la signification profonde : il s’agit d’un manifeste esthétique baudelairien. Ce dernier adhère à la peinture voluptueuse et chaude de Delacroix, et non à l’art certes subtil mais plus sage d’Ingres.

Yslaire déploie tout son savoir-faire et son génie graphique : planches en noir et blanc, en sépia, en camaïeux, où tranchent le rouge du sang et du vin, pleines pages aux compositions ambitieuses dignes de véritables tableaux, passages narratifs, très dialogués, ou au contraire purement graphiques, sans la moindre réplique, clins d’oeil à l’histoire de l’art (La liberté guidant le peuple). Variété, maestria, expressionnisme puissant, tout nous invite à suivre la trajectoire d’un Baudelaire aussi réel que romancé.

Jamais Yslaire n’avait à ce point lâché la bride à son talent si vertigineux. Jamais sa puissance expressive ne s’était montrée aussi vive, variée et construite, aussi incroyablement cinématographique. Yslaire gagne sa place au panthéon des arts graphiques, aux côté d’un Bilal.

 

© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes

 

 

 

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