Edito du mois

Hommage à Jean-Claude Carrière

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Le 8 février 2021 nous quittait un grand homme de lettres français. Acteur, romancier, dramaturge, essayiste et scénariste, Jean-Claude Carrière a marqué de son empreinte le monde de la littérature mais aussi et surtout celui du cinéma, sans que le grand public connaisse aussi bien son nom que celui des prestigieux acteurs et réalisateurs auxquels il a prêté sa plume. Actif et entreprenant, Jean-Claude Carrière est à l’origine de la FEMIS, école de cinéma implantée à Paris.

Un talent protéiforme

Homme aux talents multiples, acteur et même réalisateur dans sa jeunesse, homme de lettres dans l’âme et, essentiellement, scénariste prolifique et talentueux, tel était Jean-Claude Carrière. Connu des cercles littéraires, du monde du spectacle et du public cultivé, Jean-Claude Carrière avait le génie de l’assimilation ou, pour mieux dire, de l’appropriation, encore que ce terme soit aujourd’hui malmené sans grande pertinence. Sa vaste culture littéraire issue de sa curiosité l'a mené à s’intéresser aussi bien au bouddhisme qu’à l’hindouisme ou à la Renaissance.

Ludique, curieux et universel, tels  seront les adjectifs qui qualifieront la personnalité que nous vous présentons.

Ludique parce qu’il ne se prend pas au sérieux et ne s’interdit rien, curieux parce que son désir de savoir embrasse la littérature mondiale, universel parce qu’il saisit ce que chaque grand texte littéraire a de singulier et nous le rend vivant et accessible. Si les textes sacrés et les monuments de la littérature avaient un représentant, Jean-Claude Carrière ferait un bon candidat. Ce n’est pas pour rien qu’il figure dans Entretiens sur la fin des temps, un livre  à destination du grand public paru en 1998, aux côtés d’Umberto Eco. Comme le titre l’indique, il s’agit d’un recueil d’entretiens entre un journaliste et quatre intellectuels, parmi lesquels les noms que nous venons de citer. Carrière a donc joué un rôle de vulgarisateur, de transmetteur, ou tout au moins de commentateur éclairé de notre époque. Il est également essayiste puisqu’il a publié plusieurs essais, consacrés à la paix, aux utopies et à la fragilité.

Jean-Claude Carrière a signé de nombreux scénarios de films devenus des classiques. On lui doit Cyrano campé par Depardieu, sous la direction de Jean-Claude Rappeneau, le Valmont de Milos Forman, L’insoutenable légèreté de l’être, d’après le roman éponyme de Kundera, Le charme discret de la bourgeoisie, de Bunuel, La piscine, avec Alain Delon et Romy Schneider, Borsalino, Le retour de Martin Guerre, tant d’autres encore. Excusez du peu. La liste exhaustive, pour qui voudra jeter un œil à la page Wikipédia, donne le tournis. La quantité y côtoie la qualité, démontrant ainsi que Carrière excelle aussi bien à raconter ses propres histoires qu’à adapter les grand textes de la littérature, non seulement française mais mondiale, soit à destination des lecteurs, soit à destination du cinéma. A titre d’exemple, le dessinateur Jean-Marie Michaud a adapté il y a quelques années la version que Jean-Claude Carrière nous a léguée du Mahabâratha sous forme de bande dessinée. Il s’agit de la flamboyante épopée de l’ Inde ancienne. Á la fin des années 80, Jean-Claude Carrière avait condensé et adapté ce texte pour en proposer un scénario, porté à l’écran par Peter Brooke. D’un grand texte littéraire à son adaptation cinématographique, du cinéma à la bande dessinée : la boucle est bouclée.

L’influence de l’écrivain, on le voit, embrasse tous les cadres de la narration : cinéma, littérature, bande dessinée et même télévision. A l’opposé d’un Alejandro Jodorowsky, inspiré et baroque, mais délirant et brouillon, Carrière se veut l’héritier de ce qu’on appelle en bande dessinée la ligne claire (Hergé, le papa de Tintin) et, dans l’ expression littéraire, la ligne voltairienne : légèreté, profondeur, structure. En un mot, l’esprit classique.

Trois visages, une seule âme

Afin d’illustrer ce que nous appelons ici « esprit classique », et de renouer avec les premiers propos que nous tenions, revenons à ces trois adjectifs : ludique, curieux, universel. Nous insisterons sur le dernier point.

Ludique, avons-nous dit, parce que le comique interpelle Carrière autant que le tragique, à plus forte raison quand ces deux dimensions s’entremêlent. Ce n’est pas un hasard s’il adapte en pièce de théâtre le drôlissime et émouvant Harold et Maude, de Colin Higgins. La rencontre entre une octogénaire fantasque et un jeune homme peu conformiste ne pouvait laisser indifférent un auteur à la recherche de l’originalité et du comique.

Curieux parce qu’il va s’intéresser, comme nous l’avons précisé plus haut, au bouddhisme, notamment au bouddhisme tibétain. Il ne sera certes pas le seul, dans la mesure où le bouddhisme tibétain aura le vent en poupe, de la fin des années 80 au milieu des années 90. L’occupation du Tibet par la Chine, pourtant actée depuis 1950, prendra une relief nouveau dans les médias et le monde intellectuel et artistique, et attirera l’attention d’Hollywood. Ainsi naîtront Sept ans au Tibet, de Jean-Jacques Annaud, ou Kundun, de Scorsese. Carrière, ancré dans son époque, ne reste pas étranger à ce tropisme, ni à ses limites.

 Enfin, et nous touchons à l’essentiel, universel par sa capacité à tirer d’un grand texte l’essentiel, et à nous le restituer dans toute sa lumière. Excusez une image facile : Jean-Claude Carrière appartient à la catégorie des passeurs et des pédagogues. Nous n’en resterons pas à un cliché de rubrique nécrologique, nous allons le démontrer. Tout d’abord, le principal intéressé l’affirmait lui-même. Reçu en 1990 chez Benard Pivot (Bouillon de culture, émission littéraire), il soulignait la « responsabilité », et même la tâche éducative qui lui revenait en abordant des sujets historiques cruciaux. Laissons-lui la parole : « Mon métier, c’est de chercher des histoires, de les choisir et de les transmettre ». Ce point étant éclairé, nous nous attarderons sur deux téléfilms dont J-C Carrière a signé le scénario et les dialogues : Galilée ou l’amour de Dieu et La controverse de Valladolid.

Le souffle  de l’esprit

On ne présente plus Galilée mais, sans doute, faut-il le faire tout de même brièvement. Célèbre mathématicien, physicien et astronome italien de la fin du XVIème siècle et du début du XVIIème  il incarne le génie universel de son temps. L’Europe vit alors un âge pré-scientique où la croyance se mêle à la rationalité. Les sciences expérimentales commencent timidement à se constituer. Au sein de cette pénombre hésitante, Galilée projette le puissant flambeau de sa rationalité. Le film de Jean-Daniel Veraeghe scénarisé par Jean-Claude Carrière revient sur l’épisode phare de la vie de Galilée, à savoir son procès pour hérésie. En effet, le savant avait, par l’observation, rejoint la thèse de Copernic selon laquelle la Terre gravitait autour du soleil et non l’inverse. C’est d’ailleurs ce point, et non la rotondité de la terre (hypothèse alors non prouvée mais connue y compris par l’Église, depuis l’Antiquité) qui pose problème. En effet, l’Église avait validé la thèse de Ptolémée, selon laquelle la Terre était au centre de l’univers, les autres astres, soleil inclus, tournant autour. Cette thèse convenait parfaitement à la vision chrétienne : la Terre comme chef-d’oeuvre de la création. Par conséquent, contredire Ptolémée revenait à contredire l’Église, et avec elle l’ordre du monde dont elle se voulait dépositaire et garante. Galilée sera donc traduit devant le tribunal de l’Inquisition.

 

Avec une grande intelligence, le texte de Carrière et l’interprétation de Claude Rich dans le rôle principal soulignent l’humanité et l’humilité de Galilée. Ce dernier, croyant sincère, était mortifié qu’on puisse le taxer d’impiété. Inlassablement, Galilée argumente, répond, explique. Par exemple, il met en scène la fameuse loi de la chute des corps, et convainc le tribunal sur ce point. En revanche, il devra renier ses propres observations et désavouer la théorie héliocentriste évoquée plus haut. Certes, un historien spécialiste de la question nous dira que le procès de Galilée ne s’est sans doute pas déroulé exactement ainsi. Il n’importe. Carrière ne se cache pas d’avoir écrit une fiction et ne prétend pas à l’exacte scientificité historique. Le propos ne vise pas à soutenir une thèse universitaire mais à mettre en scène, à synthétiser et à émouvoir. Le message est clair : l’obscurantisme prend telle forme à l’époque de Galilée, il en prendra une autre demain. Carrière n’assène cependant aucune leçon et ne transforme pas Galilée en allégorie. Chacun appréhendera alors le film à la hauteur de son niveau de compréhension. Les dialogues, brillants, la mise en scène, sobre, servent le propos avec une clarté incontestable. Le reste appartient au spectateur.

 

Il en va de même concernant La controverse de Valladolid. J-C Carrière adapte ici sa propre œuvre, un livre dont il est l’auteur et qui condense une querelle historique réelle. L’objet de ces débats, car la controverse en question s’est en réalité déroulée sur plusieurs années dans l’Espagne du  XVIème siècle, consistait à résoudre un question anthropologique et religieuse. En effet, les Espagnols ont découvert chez les Amérindiens des empires organisés, des cultes, des édifices, un système d’impôts, bref, une civilisation. Toutefois, ce qui soulevait la perplexité voire l’exclusion possible de l’humanité était la chose suivante : comment des peuples agencés en civilisation n’ont-ils jamais entendu parler du Christ, le rédempteur universel ? Rappelons-nous que, dans l’Occident de l’époque, le message chrétien constitue la critère suprême de civilisation par excellence, et nul n’y trouvait à redire. Il faut donc aborder le sujet avec la tête froide et suspendre un temps notre jugement personnel et contemporain. Soulignons que la polémique prend place à l’intérieur de l’Église, et que le pape de l’époque lui-même était enclin à la tolérance. Par conséquent, aucun cliché hâtif ne se justifie. Sur cette toile de fond vont alors s’affronter Sepulveda, un savant partisan du point de vue d’Aristote, lequel justifiait l’esclavage, et Bartolomée de Las Casas, favorable aux Indiens et opposé à leur soumission.

Rappelons la problématique : si les Amérindiens se révèlent sensibles au message du Christ malgré leur ignorance première, alors ce sont des hommes, et on ne saurait les soumettre. Dans le cas contraire, ils ne seraient pas vraiment des hommes, et on pourrait les réduire en esclavage. Certes, le christianisme ne légitime pas l’esclavage,  mais en revanche Aristote, oui. Or Aristote est la grande autorité intellectuelle de l’Occident, de la fin de l’Antiquité à la Renaissance. Le spectateur comprend ainsi les enjeux d’une telle confrontation.

 

Plus largement, la question de savoir si la pensée discursive occidentale, la liberté et les droits de l’homme sont un universalisme ou un particularisme ne sera jamais tranchée. Certains opteront pour le dernier point, arguant qu’il s’agit d’un fonds culturel spécifique, à la genèse savante et unique, et qui ne saurait s’exporter dans tous les cas de figures. D’autres au contraire répondront qu’au-delà de cette naissance complexe et fort élaborée, ce modèle culturel répond aux aspirations  conscientes et inconscientes de tous les peuples, que ces derniers les aient formulées ou pas. La réponse sera fonction de nos orientations morales, spirituelles voire religieuses et, bien évidemment, politiques. Par conséquent, la véritable interrogation serait plutôt de savoir si le modèle libéral (au sens large) occidental est oui ou non porteur de sens et émancipateur. En un mot, apporte-t-il davantage de bénéfices si on y adhère plutôt que si on le rejette ? Quand nous parlons de modèle, nous parlons d’idéal, de principes, et donc du substrat grec et judéo-chrétien épris de liberté et de rationalité, d’amour du débat. On dirige donc la focale sur les principes, les idées, et non pas sur les inévitables accommodements, manipulations, détournements et trahisons des institutions religieuses ou politiques qui invalideraient ces principes. Car c’est bien de cela que nous parle Jean-Claude Carrière : quel modèle et quelles croyances apportent à l’humanité le plus grand bien possible ? C’est pour cette même raison qu’il s’est intéressé à l’hindouisme et au bouddhisme. Rechercher, ici comme ailleurs, la vraie sagesse, voilà qui guidait ses réflexions personnelles.

 

Ainsi, grâce à l’oeuvre de Jean-Claude Carrière, une question centrale est mise à disposition du grand public : celle du statut de l’homme et de sa condition. Ce sujet est devenu central depuis le XVIIIème siècle, notamment par le biais du philosophe Emmanuel Kant, que l’on pourrait formuler ainsi : que/qui suis-je ? Que dois-je moralement faire ? Que puis-je espérer ? Sans prétendre apporter une réponse définitive à un questionnement aussi central, La controverse de Valladolid nous invite à une réflexion posée. Il s’agit d’une initiation à un problème philosophique fondamental.

 

Ce qui relie La controverse de Valladolid et Galilée ou l’amour de Dieu, c’est que  le protagoniste se fait porte-parole de le raison. Ce sera Galilée dans le premier cas, Bartolomée de Las Casas dans le second. Jean-Claude Carrière s’empare de ces deux personnages historiques et les transforme en emblèmes de l’humanisme. Et ce processus apparaît comme nécessaire autant que légitime. Il n’est en effet pas de création sans appropriation, à rebours de ce que prétend l’idéologie « woke » d’aujourd’hui. Créer implique d’assimiler, d’inclure ce qui est autre et de l’adapter. Nous touchons à l’essence même de l’art et de la pensée. Amoureux de la fiction autant que de la raison, Jean-Claude Carrière incarne le juste milieu, le point d’équilibre entre ces deux pôles. En témoignent les remarques que nous venons de formuler mais également la productivité de l’auteur. Rappelons son incroyable fécondité dans le domaine de l’écriture de scénarios. À n’en pas douter, le Septième Art lui est redevable. La multitude d’oeuvres engendrées par notre auteur le rend peu visible en apparence mais en réalité présent partout. Sans compter son insatiable curiosité qui le poussait à fréquenter des scientifiques et à se questionner sans cesse sur le sens et la valeur de la raison mais aussi des croyances. Souhaitons-nous d’atteindre une pareille ouverture d’esprit et un tel discernement !

 

© Olivier Dalmasso -Centre International d’Antibes 

Notes

 

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