Littérature

La haine orpheline, de Peggy Sastre - Éditions Anne Carrière, 2021

La haine orpheline.jpg

Docteur en philosophie des sciences, journaliste et traductrice, Peggy Sastre fonde ses analyses sur la biologie évolutionniste, et non sur les seules sciences sociales, positionnement original compte tenu de son cursus de départ. Chercheuse atypique, Peggy Sastre accepte de formuler des constats en inadéquation avec ses idéaux. Ainsi, elle ne valide pas automatiquement, par exemple, toutes les thèses communément admises gravitant autour de la condition féminine, ce qui lui vaut parfois les foudres de son propre camp.

Dans son nouvel ouvrage, la chercheuse nous invite à appréhender les causes qui prédisposent l’espèce humaine au conflit, qu’il s’agisse du lien parent/enfant ou des interactions majorité/minorité.

Qu’est-ce que c’est ?

Première précision d’importance : la démarche de Peggy Sastre ne se veut pas moralisatrice, ce qui signifie qu’elle n’affirme rien au sujet de ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire et ne propose pas de solutions clé en main. « Mon travail n’est pas prescriptif. Je préfère donner des outils. », dit-elle en interview, ce à quoi elle ajoute que la politique est « le point aveugle » de son travail . De fait, Peggy Sastre s’inscrit dans une lignée qui devrait aussi être celle des sciences sociales : éclairer avant d’éventuellement militer. Par conséquent, avant de s’indigner et de prétendre changer quoi que ce soit, il faut d’abord bien comprendre pourquoi les choses sont ce qu’elles sont. C’est ce que voulait dire Charles Péguy, grand intellectuel de gauche et défenseur de Dreyfus lors de l’affaire du même nom,  en écrivant dans Notre jeunesse : « Il faut toujours dire ce que l'on voit; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. » Bien qu’elle ne mentionne pas directement cette référence, on comprend que Peggy Sastre souscrit à cet adage. En toute logique,  elle cède la parole, pour introduire son propos, à des citations de Freud, Pascal Quignard  et Francis Fukuyama, c’est-à-dire à des visions « tragiques » de l’être humain, où les bonnes intentions cèdent le place à la lucidité. L’intention est transparente : l’espèce humaine vit sous le signe de la lutte et du conflit, ne serait-ce que « par ennui », comme le dit Francis Fukuyama. Freud va plus loin: « Le premier être humain à avoir décoché à son ennemi une insulte plutôt qu’une flèche est le fondateur de la civilisation. ». Vous voilà avertis : vous allez lire un livre ni optimiste ni pessimiste, ni approbateur ni réprobateur au sujet de la matière qu’il traite, mais bien un livre scientifique et donc réaliste.

Qu’est-ce que ça dit ?

Peggy Sastre nous démontre, en bonne darwinienne, que tout en nous est subordonné à l’instinct de survie et à ses possibles contradictions, qu’il s’agisse du conflit parent-progéniture ou de l’investissement parental, du choix d’un partenaire, du partage des ressources, ou de nos partis pris idéologiques et politiques.

Nous apprenons par exemple que ce sont les mères plutôt que les pères qui sont le plus susceptibles de tuer leur enfant [avec 45 % des infanticides survenant dans les 24 heures après l’accouchement ], mais, nuance, [les risques s’équilibrent entre père et mère, de l’âge de 8 jours à 12 ans. ] p.70 Pourquoi ? Parce que les mêmes processus existent chez les animaux, lesquels peuvent détruire leur propre progéniture s’ils la jugent inapte à la survie. Or, nous sommes affiliés au règne animal. Analogie brutale mais éclairante.

L’auteur examine également comment fonctionne, chez la femme enceinte, le lien entre l’embryon et la mère. Le système hormonal de cette dernière compense comme il le peut les besoins en nutriments du bébé, or ces besoins sont tels qu’il occasionnent parfois des déséquilibres connus depuis longtemps, comme le diabète. En effet, l’embryon « en veut  toujours plus ». De plus, « Si la grossesse était une processus réellement coopératif, l’embryon arrêterait d’envoyer des messages une fois le plein terminé.] p.48 D’où les différents désagréments survenant pendant la grossesse. Au point de vue biologique, cela signifie que la vie qu’abrite la future maman lutte contre celle qui la nourrit et dont elle dépend. L’objectif de cette analyse ne vise pas à désacraliser la grossesse mais à rappeler des réalités factuelles, et ce qu’elles signifient au regard de l’espèce humaine.

Le positionnement politique lui-même, du plus altruiste au plus autocentré, n’échappe guère à cette logique. Ainsi, [Une personne sera pour ou contre la discrimination positive selon les bénéfices ou les dommages qu’elle espérera ou craindra d’en tirer suivant les circonstances de ses propres dispositions.] p.160 Ce qui nous pousse à adopter un comportement plus ou moins ouvert à l’autre remonterait aux stratégies de survie adoptées par nos ancêtres. Ces derniers ont-ils mieux survécu en suivant une logique individualiste et « tribale » ou ont-ils opté pour davantage de coopération avec des individus extérieurs à la cellule familiale ? Dans la mesure où cette alternative existe chez quasiment tous les animaux, y compris et surtout chez les grands singes proches de l’homme, on peut déduire quelle attitude dominante ont adopté nos lointains prédécesseurs. L’influence semble, par conséquent, peu contestable. Attention, Peggy Sastre ne nie en rien les cas particuliers. Rappelons cependant que la tâche du scientifique consiste à se concentrer sur les cas les plus récurrents, sur le plus grand nombre, faute de quoi la science  ne pourrait rien dire sur le monde.

 On peut toutefois admettre qu’une telle logique mène à des considérations qui peuvent nous heurter. Comment réagirez-vous en apprenant que [les sociétés les plus  ethniquement homogènes sont aussi les plus à même d’être dotées de généreux systèmes de prestations sociales.] ? p.125 Là encore, aucun jugement de valeur ni aucune prescription ne sont formulés. L’auteur n’extrapole rien, ne justifie rien, et ne nous dit pas qu’il faudrait des sociétés plus homogènes ou moins homogènes, ou qu’il faudrait valider ou lutter contre cette tendance propre à l’être humain. Elle constate, elle illustre, elle explique.

 Peggy Sastre se montre fidèle à l’honnêteté intellectuelle qui devrait partout prévaloir, à plus forte raison dans le domaine scientifique. Une telle droiture intellectuelle a valu à la chercheuse des attaques de son propre camp, celui des progressistes, comme nous le disions plus haut. Notamment quand elle aborde la question de la place des femmes. Peggy Sastre s’y est déjà essayée par le passé, avec un livre au titre provocateur : Comment l’amour empoisonne les femmes. Aucun désir dans le propos de dénigrer le comportement des femmes (rappelons que la chercheuse se dit féministe) ni même de nier l’importance de l’amour. Peggy Sastre entendait souligner le paradoxe suivant : en se conformant à l’instinct qui les pousse à choisir l’homme dominant et dominateur, le mâle alpha, supposément plus protecteur, les femmes s’exposent à des tentatives de soumission voire à la violence. Peggy Sastre souligne son propos dans le présent ouvrage en citant, p.116 , une réplique de Mirabeau aux Champs-Élysées, comédie en un acte de la fameuse Olympe de Gouges : [Les femmes veulent être femmes, et n’ont de plus grands ennemis qu’elles-mêmes.] Du moins, il s’agit là des propos d’un des personnages, il reste à établir que ce soit l’opinion d’Olympe de Gouges. Peggy Sastre ajoute, p.115 : [des chromosomes identiques identiques n’ont jamais suffi à constituer ni à souder une communauté. Si elles veulent s’éviter des déceptions […], nombre de féministes feraient bien de garder ça dans un coin de leur tête.]  Voilà qui fait réfléchir et incite à suspendre un temps un jugement trop spontané.

L’observation scientifique mène à des constatations aussi désolantes que révoltantes. Qui ne serait pas affligé d’apprendre que [Les harceleurs sont en général en meilleur état (physique et mental) que leurs victimes.] p.107 ? Plus subtil mais tout aussi problématique, [les adolescents les plus beaux, garçons comme filles], sont les plus susceptibles [d’être concernés par le harcèlement -en tant que harceleurs, victimes ou complices.] Rien ne s’avère donc simple ni unilatéral au sein de ces forces instinctives qui nous gouvernent. Pénibles constatations car [nous sommes aveugles à nos prédispositions façonnées par l’évolution, si anciennes et enracinées dans notre esprit qu’elles y tournent silencieusement en arrière-plan, tout en jouant très bruyamment sur nos comportements et idéologies.] p.139 Aussi, avant de prétendre s’affranchir de quoi que ce soit, faut-il au préalable prendre conscience du poids d’un inévitable legs.

Qu’est-ce que ça nous fait ?

 Le grand mérite de l’ouvrage de Peggy Sastre, et, plus largement, de la psychologie évolutionniste, c’est qu’elle recentre la compréhension de l’être humain sur l’essentiel et le plus solide, à savoir les gènes et l’instinct de survie. Il s’agit de prendre l’humain dans ce qu’il a de fondamental, à savoir   la nature qui parle en nous. Voilà qui rejoint Schopenhauer, lequel avait intuitivement vu juste en parlant du « vouloir-vivre » et en affirmant que ce qu’on appelle l’amour est en fait une ruse de ce « vouloir-vivre » afin de nous préserver et de servir nos intérêts. Préserver et répandre notre patrimoine génétique, tel est est le moteur de la vie, de l’humain comme de l’animal. Une telle vision n’amoindrit en rien les réalisations artistiques ni le mérite des plus généreux, mais nous rappelle simplement de quoi est fait le principal dénominateur commun. Ainsi s’expliquent le harcèlement, le comportement des dominants et des dominés, les stratégies de parade amoureuse.

Quant à ceux qui entendraient contester tout cela au nom des biais dont Peggy Sastre serait victime, rappelons-leur deux choses. Premièrement, l’ouvrage de la chercheuse est composé pour un quart de références bibliographiques. Deuxièmement, ces références proviennent en grande partie de chercheurs officiant au sein d’universités américaines. Or, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne saurait soupçonner ces universités de valider des thèses conservatrices ou réactionnaires. Sans doute faudrait-il se déshabituer du modèle dominant des sciences sociales pour prendre davantage en compte la biologie évolutive. Vous serez seul juge une fois le texte entre vos mains.

 

 

© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes

 

 

 

Partager

D'autres coups de coeur littérature

Pour son dernier roman, Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon a reçu le prix Renaudot 2020. L'histoire du fils, c'est celle d'André. La…

Grande nouvelle pour les fans de la première heure comme pour tout amateur de science-fiction : la série des Valérian, close après 21 tomes et 40…

En mai 2018, Édouard Louis adressait une touchante lettre à son père dans Qui a tué mon père (voir notre coup de cœur de septembre 2018). Trois ans…