Cinéma

Le juge et l'assassin de Bertrand Tavernier - Sortie 1976

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Bertrand Tavernier nous a quittés le 25 mars dernier. Avec lui, nous perdons un de nos plus talentueux cinéastes amoureux du 7ème Art pour qui chaque film était une bataille. Cette vérité qu'il annonçait, il nous a été permis de la vérifier en revoyant avec plaisir Le juge et l'assassin que la télévision française a diffusé pour lui rendre hommage. Un film qui reçut le César 1977 du meilleur scénario original ou adaptation et qui valut à Michel Galabru celui du meilleur acteur.

Mai 2021

En effet, Michel Galabru campe le personnage de Joseph Bouvier[1] d'une manière magistrale. Bouleversant et authentique, il gère à merveille ce premier rôle dramatique sans jamais se départir de son jeu naturel et exalté face au charisme et à la prestance de Philippe Noiret, le juge Rousseau.

Le générique du début résume bien Bouvier à une silhouette perdue dans l'immensité des décors naturels de l'Ardèche. Avec une belle économie de mots, Bertrand Tavernier traduit ainsi la profonde solitude de ce personnage et son incapacité à s'intégrer à un monde qui lui est hostile. Réformé de l'armée, abandonné par l'église, relâché par l'asile, il est un paria constant, et ses crimes ne font que l'exclure davantage, l'entraînant dans un engrenage sans issue.

Bouvier s'autoproclame « anarchiste de Dieu » et il est perçu comme un ennemi de classe et de la nation, comme un déviant qu'il faut éliminer au même titre que les révolutionnaires[2] et les dreyfusards[3]. Le film est ancré dans la trouble réalité de la France profonde au temps de l'affaire Dreyfus, de l'agitation antisémite et de la fièvre nationaliste. Le juge Rousseau, symbole de la justice et de l'ordre social, s'obstine à poursuivre le criminel en dépit des réserves des experts psychiatres. Et l'on va être ainsi témoins de la confrontation équivoque et subtile entre le juge et l'assassin que tout oppose. Témoins des relations troubles d'un coupable et de « son juge », de leurs manipulations mutuelles. Une confrontation au sommet entre deux grands acteurs!

Pour bien comprendre la complexité de cette affaire – ce vagabond de Bouvier est-il l'ordure que dépeint la presse de l'époque? Ou bien n'est-il qu'une âme perdue, un pauvre hère dont la raison s'égare? -, le cinéaste offre la peinture d'une société caractérisée par l'âge d'or du colonialisme et l'arrogance d'une bourgeoisie s'appropriant tous les pouvoirs, politiques et militaires, économiques et moraux. Contre la répression ouvrière qui fait, elle aussi, partie de la réalité de l'époque, la dernière séquence du film offre une foule s'unissant derrière Rose (Isabelle Huppert) et se fédérant dans un même élan.

La musique[4] qui conclut le film, La Commune est en lutte, est ici inspirée des chants révolutionnaires de La Commune de Paris que nous traitons dans notre édito de ce même numéro 104.

Ce grand film n'a pas pris une seule ride. Il mérite d'être vu et revu   !

 

 © Sylviane Colomer – Centre International d'Antibes

Notes

[1]     L'histoire de Bouvier ( bouvier, nom commun  : gardien de bœufs) est inspirée d'un fait juridique de cette fin du XIXème siècle, la condamnation du tueur en série Joseph Vacher (vacher, nom commun : gardien de vaches).

[2]     Voir l'édito de ce mois-ci sur La Commune de Paris (1873).

[3]     L'officier Dreyfus sera accusé et condamné pour trahison avec l'ennemi allemand. Parmi ses défenseurs, Émile Zola publiera sa lettre au Président, J'accuse, en 1898. ( voir notre coup de coeur cinéma de décembre 2019 sur le film J'accuse du cinéaste Roman Polanski).       .

[4]     La première chanson que l'on entend au début du film est un chant patriotique, Sigismond le Strasbourgeois, qui retrace la vie d'un jeune Alsacien ayant opté pour la France en 1871.
La deuxième est La Complainte de Bouvier l'éventreur (par Jean-Roger Caussimon), composée sur le mode d'un genre populaire que chantaient des chansonniers qui parcouraient les routes, s'inspirant des faits de l'actualité.

 

 

 

 


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