Edito du mois

18 mars - 28 mai 1871, il y a 150 ans, la Commune de Paris

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« Le 18 mars 1871, Paris, écrasé d'humiliation par la défaite devant les Prussiens, exténué par un siège de quatre mois, se révolte contre une Assemblée nationale monarchiste. La capitale va vivre pendant dix semaines, une étrange, une impossible aventure, celle d'une république indépendante, la Commune (…) adossée à la mémoire de la Grande Révolution. » ainsi le rapporte l’historien spécialiste de la Commune, Jacques Rougerie [1]. Le romancier Hervé le Corre le suit [2] « C’était avant, avant la guerre, le siège, et cette Commune qui prétend déposséder les riches, combattre le vice et promouvoir la vertu, c’est-à-dire mettre cul par-dessus tête l’ordre naturel du monde »

C'était il y a exactement 150 ans

Aujourd’hui, cet épisode quasiment oublié de l’histoire de France résonne d’une façon particulière3 et divise encore. La droite voyant dans les Communards une foule d’exaltés épris de violence, la gauche préférant considérer les espoirs en un monde nouveau et plus juste que la Commune suscita auprès des ouvriers et des opprimés de France et d’ailleurs.
Chacun sous l’angle qui est le sien, l’historien comme le romancier, nous éclaire sur le contexte social et la ferveur collective vécue au sortir du Second Empire. Avec la proclamation de la Commune, Paris venait  de se [déclarer « ville libre », il existait désormais une République de Paris, on allait construire un édifice nouveau (…) et l’expérience parisienne allait s’étendre, contagieusement, à la France entière, puis à l’Europe. « Le salut de la France et de la révolution européenne dépendent de Paris] P33 J.R
Une vingtaine d’années auparavant, le 2 décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte avait mis fin à la Deuxième République, suscitant l’ire des républicains qui ne virent en le neveu de Napoléon qu’un dictateur, défenseur des bourgeois et des nantis. Cependant, le nouvel empereur n’était pas moins un fervent partisan du progrès grâce auquel, selon lui, l’ensemble de la nation s’élèverait, y compris les plus pauvres. Pour lui, la manière forte de gouverner permettrait à l’Etat de mener rapidement sa mission réformatrice. Une fois au pouvoir Napoléon III lance donc la modernisation et l’industrialisation à marche forcée du pays. Paris n’échappe pas à cette politique. En moins de deux décennies, de 1853 à 1870, il sera métamorphosé par le L-homme-aux-levres-de-saphir.jpg baron Haussmann. Le Vieux-Paris médiéval avec ses ruelles insalubres4, propices en outre, aux soulèvements sociaux, disparaît5 au profit d’une belle capitale aux larges avenues, qui, dotée d’équipements modernes, accueillera les expositions universelles de 1855 et 1867.
Pour autant, cette transformation de Paris n’aura pas profité au peuple.  Trente ans après avoir été dépeint par Victor Hugo, Paris compte autant de misérables et demeure aussi inégalitaire : [Pujol évite des putains qui s’avancent vers lui en remontant leurs jupons pour lui montrer le haut de leurs cuisses ou se dépoitraillent et l’invitent pour presque rien, le prix d’un bout de pain, ou d’un bol de soupe claire. (…) en cherchant à revenir sur ses pas par un autre itinéraire, il repousse, sur une petite place des gamines de dix ans qui s’accrochent à son bras et lui annoncent qu’elles savent tout faire avec leur cul, les mains ou la bouche, c’est pas cher, venez je suis propre, lavée d’hier, monsieur, tu te couches et tu n’as rien à faire.] P62 H LC L'homme aux lèvres de saphir
Dans la capitale, les beaux quartiers laissent vite place à un Paris interlope et aux bas-fonds : [Il aimerait courir, Etienne. Pour fuir plus vite ceux qu’il dépasse ou qu’il croise. Ces trognes hideuses, ces silhouettes cassées, ces corps affaissés sur les trottoirs, peut-être morts. Les femmes l’effraient, partout offertes, jeunes traîneuses, vieilles gorgones hirsutes qui brandissent leur chair fanée sous le nez des passants ; les hommes lui font peur, gesticulant dans leur véhémence d’alcool, proférant tout seuls des menaces, des envies de meurtres, reluquant le quidam comme une proie facile.] P93 H LC L'homme aux lèvres de saphir

L’industrialisation de la capitale grossit les rangs des opprimés, les ouvriers surexploités, La-Commune-et-les-Communards.jpg souvent récemment arrivés, venant se joindre au petit peuple parisien tenu à l’écart du progrès, malmené, contraint d’abandonner ses quartiers au gré des destructions haussmanniennes. En septembre 1870, la défaite de Sedan précipite l’effondrement du Second Empire. Patriote et révolutionnaire, le peuple de Paris va aussi prouver sa capacité de résilience durant les quatre mois et demi du terrible siège qui suit. Cependant, la soudaine disparition de l’Empire lui ouvre de nouvelles perspectives d’avenir, esquisse les contours d’un nouveau monde possible, renoue avec des aspirations jamais éteintes. Il ose croire à nouveau en un régime politique qui enfin lui reconnaisse ses droits. [Comment le lien civique une fois institué, constituer un gouvernement du peuple qui, exprimant la volonté générale, émane du peuple sans être pour autant oppresseur du peuple ?] P35 J.R On s’inspirerait à nouveau de la voie tracée par la Révolution, un siècle auparavant car [Pour le peuple, devait régner, comme l’avait souhaité autrefois les sans-culottes, la vraie démocratie, qui ne peut être que directe, avec mandat impératif aux élus, révocables à tous s’ils n’appliquaient pas le programme que leur avait confié leurs mandant] P42 J.R

Or, le nouveau gouvernement de la toute nouvelle Troisième République proclamée, le 4 septembre 1870, au lendemain de la défaite, préfèrera finalement capituler le 28 janvier. Le petit peuple de Paris, fier d’avoir résisté au siège, se sent humilié par les termes de la capitulation exigées par la Prusse. Face à ce nouveau gouvernement jugé défaitiste et royaliste et surtout, éloigné de leurs aspirations de changement radical, les Parisiens vont violemment s’opposer le 18 mars, à sa décision de désarmer la capitale. Paris se barricadera quelques jours plus tard et fera sécession en proclamant, le 26 mars, la « Commune de Paris ». Le gouvernement se hâtera alors de fuir pour se replier à Versailles d’où immédiatement, s’appuyant sur l’armée régulière, il cherchera à écraser le soulèvement parisien.
Versailles face à Paris, voici revenu le vieux schéma que l’on pensait révolu. Deux mondes, deux conceptions radicalement opposées de la gouvernance du pays se font face et vont s’affronter jusqu’au 28 mai.

Les idéaux de la Révolution relancés par le petit peuple de Paris

Moins de quatre-vingt jours au cours desquels resurgissent les aspirations de voir une république enfin gouvernée par le peuple pour le peuple qui ferait progresser la justice sociale6. [Timbre clair. Voix ferme. L’oratrice transmet le salut fraternel de l’Association Internationale des Travailleurs à la Commune de Paris et à son œuvre révolutionnaire. Toute l’Europe regarde Paris et son peuple. (…) Dans le silence revenu, le front luisant sous les bandeaux blonds de ses cheveux, Elisabeth Dimitrieff se remet à parler et dresse un bilan de ce qui a été fait, c’est-à-dire presque rien en regard de ce qui reste à faire. Tâche immense, qui demandera plus d’une génération pour l’accomplir. Elle parle d’émancipation de tous les travailleurs, de tout le genre humain. Ce qui inclut les femmes, qui ne sont pas que les épouses des gardes nationaux mobilisés, auxquelles on a donné du travail, mais qui devront devenir des citoyennes à part entière. « Droit au vote ! » crie une voix dans la salle. « Egalité ! » répond une autre. La salle approuve dans une sourde rumeur. Puis la citoyenne Dimitrieff annonce que les femmes du peuple de Paris auront l’occasion de montrer non seulement aux hommes, mais au monde entier qu’elles valent au combat les meilleurs soldats. Il faudra tenir les barricades. L’heure de la lutte approche car Versailles a décidé de punir Paris et son peuple de tant d’impudence.] P57 H LC Dans l'ombre du brasier

Cependant, les semaines passant, la pression de l’armée régulière de Versailles mieux équipée, plus nombreuse et mieux commandée insinue le doute sur l’issue de la lutte pour un Paris libre. Et bientôt il faudra se rendre à l’évidence [Chacun sait que les nouvelles ne sont pas bonnes, que les Versaillais se pressent aux portes au sud et à l’ouest de Paris. Chacun sait que la fin ne tardera pas à commencer. Et chacun semble s’en remettre au hasard, à la chance et au courage pour que le rêve éveillé que fait le peuple depuis deux mois ne tourne pas au cauchemar. Le vieux monde qu’on croyait aboli, son ordre culbuté, ses bourgeois enfuis, s’apprête à revenir dans le fracas du feu et de l’acier et ce sera impitoyable.] P210 H LC [il sait que l’insurrection sera vaincue, que cette parenthèse inespérée sera bientôt refermée. Il n’empêche. Cette ville a un génie unique pour la révolte et la révolution. On l’a affamée, bombardée, humiliée, et quand les importants la croyait morte elle s’est redressée, rebelle, généreuse, défiant le vieux monde et appelant, par-delà les remparts assiégés, au salut commun et à la république universelle.] P217  H LC Dans l'ombre du brasier

Le 21 mai, les troupes versaillaises réussirent à pénétrer dans Paris. Elles avaient ordre d’abattre tout Parisien pris les armes à la main7. Ainsi commença « la semaine sanglante » et la fin de l’expérience de souveraineté populaire de cette France d’en bas qui aura duré 72 jours. Il reste que la Commune de Paris aura joué un rôle de catalyseur dans la conquête des droits sociaux et occupe une place déterminante dans le long processus issu des Lumières qui vit régulièrement les faibles se rebeller pour acquérir leur liberté et leur dignité face aux puissants. Elle dépassa le contexte purement français et constitue un événement remarquable dans cette quête pour un monde meilleur.
Il y a tout juste 75 ans, une France nouvelle apparut. Le Conseil National de la Résistance accoucha à la Libération du système démocratique moderne qui est le nôtre aujourd'hui. Les valeurs de dignité humaine, de justice sociale, d’égalité, et donc d’émancipation féministe mais aussi de laïcité allaient enfin s’épanouir. Elles faisaient écho aux aspirations qui animaient 75 ans auparavant, les Communards à la recherche d’un autre monde.

Nonobstant, pour certains, la demande de souveraineté populaire chère à la Commune, demeure encore aujourd'hui d'actualité et cet autre monde, où l’individu libre puisse agir directement sur la gestion des affaires, reste à bâtir. On a vu tout récemment resurgir cette aspiration avec le mouvement des Gilets jaunes. Beaucoup s’y référaient en questionnant vigoureusement notre démocratie représentative qu’ils jugent encore inaboutie et perfectible.

 

© Alexandre Garcia -Centre International d’Antibes 

Notes

1. Jacques Rougerie "La Commune et les Communards", Editions Folio Gallimard, 2018

2. Hervé Le Corre "Dans l’ombre du brasier" Rivages Poche, 2020 Page 66 / "L’homme aux lèvres de saphir" Rivages Poche, 2004

3. Les Gilets jaunes ont reposé récemment la question jadis au cœur des préoccupations de la Commune : il était en effet question de la souveraineté du peuple, des modalités retenues pour sa représentativité et, par là-même, du rôle et statut des élus et de la centralisation du pouvoir.

4. Favorisant les épidémies comme celles de choléra qui frappèrent la capitale en 1832 et 1849

5. Ce gigantesque chantier vit la disparition de quelques 20 000 immeubles vétustes et de 120 000 logements, souvent des taudis.

6. Poussée par cette dynamique, la Commune décrètera entre autres, la séparation de l'Église et de l'État bien avant décembre 1905, et l’école gratuite avant la loi de 1881. Elle se prononcera en faveur de l'abolition de la conscription, et reconnaîtra l’union libre, octroyant une légitimité aux enfants nés de ces couples. Elle instaurera le salaire minimum journalier et en fixera la durée de travail à 10 heures, proclamera l'égalité de salaire entre les hommes et les femmes...

7. Les exécutions sommaires se multiplièrent au cours de l'avancée des Versaillais dans Paris. On estime à 10 000 morts les militaires et civils sympathisants communards tués au cours de la "semaine sanglante" sur environ 15 000 morts du côté communard (l'armée versaillaise déplorant de son côté 877 tués). La répression fut massive, plus de 10 000 personnes furent condamnées dont 4 586  déportées en Nouvelle-Calédonie tandis que 5 000 à 6 000 Parisiens fuirent et s'exilèrent à l'étranger (ils seront amnistiés en 1880). Chiffres fournis par le mensuel HISTORIA n° 893 de mai 2021

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

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