Edito du mois

Une nouvelle Amérique ?

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Depuis environ 30 ans s’est fait jour un phénomène générationnel. Pour les moins de 40 ans, ce n’est plus l’Amérique qui fait rêver mais le Japon. L’immense succès de la japanimation en France depuis les années 80 a fait de la France le deuxième plus grand consommateur de mangas après le Japon. La fascination initiale exercée par la culture japonaise et ses modes de narration graphique s’est enrichie et intensifiée au fil du temps.

Rien de surprenant à ce que de nombreux jeunes Français aient fini par apprendre le japonais, voire par émigrer au pays du soleil levant. Cet attrait n’est pas sans réciprocité. De leur côté, un certain nombre de Japonais se montrent sensibles au charme de notre langue et de notre pays. Plusieurs d’entre eux ont séjourné voire vécu plusieurs années en France, et souhaitent partager cette expérience avec le plus grand nombre.  Youtube offre une visibilité grandissante à cette nouvelle sphère franco-japonaise.  En route pour un tour d’horizon.

Des deux côtés de l’Océan

Dès que l’on commence à regarder des vidéos portant sur une thématique, l’algorithme de Youtube nous en suggère sans cesse de nouvelles. On passe de l’une à l’autre comme on sauterait d’une planète à l’autre. La loi de l’algorithme étant calquée sur le nombre de vues, on découvre d’abord les « gros » youtubeurs, ceux qui récoltent le plus grand nombre de vues : Ichiban Japan, Japania, Tev et Louis-San, tous relativement jeunes, le plus âgé étant Tev qui vient de passer la quarantaine.  Par ricochet, on fait également connaissance de youtubeuses japonaises ou métisses passionnées par le français : Julie Japon, Enchanté Erica, Penelope Natsumi, ou Sayaa Japonaise. Les femmes du Japon se montreraient-elles plus intéressées que leurs compatriotes masculins par le français ? Possible : après tout, les deux syllabaires du japonais sont en grande partie une invention des Japonaises. En effet, dans le passé féodal, les femmes japonaises, même issues de milieu privilégié, n’avaient pas accès à l’enseignement complet des caractères chinois, langue écrite traditionnelle du Japon. En réaction, les plus instruites d’entre elles se sont inspirées de ces caractères en les simplifiant, ce qui permettait de retranscrire phonétiquement leur langue. Elles ont, de ce fait, donné naissance au premier syllabaire japonais. L’inventivité aurait ainsi pallié la discrimination.

N’allons pas trop vite et nuançons au sujet de la visibilité des femmes ou des hommes japonais apprenant le français. D’une part,  Youtube ne montre que les plus extravertis, ceux qui osent se présenter face à une caméra et se mettre en scène. D’autre part, même si la parité progresse au Japon, une pression plus grande encore s’exerce sur les hommes, en matière de réussite sociale, le monde professionnel monopolisant une grande  partie de leur temps. Or, écrire, «  jouer » et monter une vidéo demande un investissement certain et un temps dont le monde du travail se montre avare. Ceci pourrait expliquer cela.

Les raisons d’une fascination : japanimation et jeux vidéo

 Revenons en arrière. Dans les années 80, un choc culturel débarque en France : la japanimation et les jeux vidéos japonais. Certes, la France produit des dessins animés elle aussi et ne se montre pas dénuée de savoir-faire. Seulement, à l’époque, les dessins animés hexagonaux sont dirigés vers les seuls enfants et sont donc bornés par des frontières évidentes en termes de ton comme de sujets abordés. Il y a plus : tout une partie de l’imaginaire, en France, a été phagocyté par le succès et l’aura de la littérature réaliste depuis le XIXème siècle (Balzac, Zola…). Dans les mentalités s’applique par conséquent le schéma suivant : le merveilleux pour l’enfance, le reste pour l’âge adulte. Quant au folklore français, où l’on pourrait trouver créatures fantastiques et légendes, la Révolution, l’Eglise et le triomphe du rationalisme l’ont rejeté dans d’étroits confins. Tout lien « magique » à la nature, au surnaturel et à ses créatures a quasiment disparu.

Au Japon, au contraire, pour des raisons culturelles et spirituelles, le lien s’est maintenu. La religion shinto fait en effet la part belle à ce lien entre l’homme, les esprits et les créatures de la nature. Le bouddhisme, deuxième grande religion de l’archipel, a absorbé le panthéon shinto, donnant naissance au bouddhisme shingon, version mystique du zen. Il en a résulté un imaginaire riche et vaste, et qui a perduré. Un tel vivier ne pouvait rester sans conséquence sur les productions artistiques. Japanimation et jeux vidéo puisent donc dans ce fonds, qu’ils traduisent de différentes façons mais toujours dans un esprit commun.

L’arrivée soudaine en France de ce monde radicalement autre va exercer un pouvoir de séduction irrésistible. Tout d’abord par le biais du Club Dorothée, émission de divertissement pour les enfants, mais aussi via le monde vidéoludique. Un monde visuel et narratif nouveau s’impose. Et les  réserves et critiques des adultes face à cette nouvelle vague ne pourront endiguer le phénomène.

Ces Français qui apprennent le japonais

Apprendre et maîtriser une langue étrangère, et parvenir au point où l’on puisse vivre et travailler dans le pays demande effort et persévérance, surtout quand cette langue a été peu ou pas abordée à l’école. Dans ce cas, l’individu se retrouve seul en charge de sa progression. 
Cette démarche, des Japonais l’ont adoptée mais aussi des Français. Et ce n’est pas une mince affaire. Il faut prendre conscience de tout ce qui sépare le français d’une langue comme le japonais : deux syllabaires (hiragana et katana) à apprendre, des centaines de kanjis (caractères chinois) à mémoriser. De quoi donner le tournis.

À l’aspect linguistique s’ajoute un volet culturel. Les Français comme leurs cousins italiens, sont souvent décrits comme des amoureux de la beauté. Le charme de l’archipel nippon, ses paysages, ses temples, ses mœurs avaient donc de quoi les attirer. En soi, rien de nouveau : les impressionnistes doivent quelque chose aux estampes japonaises via la vague orientaliste du XIXème siècle (même si elle incluait à l’époque le Moyen-Orient). Après tout, le Japonais Foujita n’a-t-il pas vécu en France ? Evolution inédite : cet intérêt ne s’arrêtait désormais plus aux artistes mais touchait de larges franges de la population. La machine était en marche, et rien ne pourrait plus l’arrêter.

Mais au fait qui sont ces Français épris du Japon ?

Un des plus charismatiques et des plus sympathiques parmi les youtubeurs amoureux du pays du soleil levant serait sans doute Ichiban Japan. Guillaume Jamar de son vrai nom, alias Guigui, arpente l’archipel et crée des vidéos de voyage depuis une dizaine d’années. Sur le papier, rien d’original mais dans les faits, les vidéos d’Ichiban Japan constituent des moments uniques. Ce qui frappe immédiatement, en dehors de l’aspect technique très propre et même pro des images, c’est le ton. Les vidéos d’Ichiban Japan distillent une atmosphère particulière, à la fois contemplative et nostalgique. Les musiques participent de cette atmosphère : une sorte de hip-hop planant et un peu jazzy. Le youtubeur allie une présentation à la fois posée et décontractée, ponctuée d’humour potache et de quelques envolées lyriques en rap freestyle. Où qu’il se présente, le jeune homme suscite la sympathie des gens qu’il rencontre, tous âges et sexes confondus : c’est un retraité l’invitant à partager un repas et à découvrir sa ville natale, c’est un maître d’arts martiaux qui décide d’ouvrir son dojo à des étrangers suite à un stage que Guigui a effectué chez lui, ce sont des amis qu’il s’est faits au Japon et qui l’accompagnent dans ses périples. Ichiban Japan ne se contente pas de produire des vidéos «touristiques », il nous fait découvrir le quotidien des écoles japonaises (pour filles, pour garçons, école professionnelle), la journée d’une geïsha, la vie d’un salaryman « typique ». Toute une dimension documentaire complète ce « guide du routard ». De plus, le vidéaste formule rarement son opinion et laisse s’exprimer ses compagnons de voyage et ses rencontres fortuites. Esquisser un portrait plutôt que commenter, présenter et donner envie de découvrir plutôt que d’ « analyser » voilà l’essence d’Ichiban Japan.

Bien d’autres youtubeurs proposent des contenus plus classiques exposant de nombreux aspects de la vie au Japon. Japania, Tev , Annaatitude ou Louis-san. Ce dernier est un « hafu » (de l’anglais« half », donc un métis ) vivant essentiellement en France  bien qu’il  conserve et cultive de nombreux liens au Japon. Avec humour et entrain, Louis-san présente de nombreuses facettes de sa vie franco-japonaise.

D’une manière générale, la vaste gamme de sujets abordés par les youtubeurs permet de se faire une idée du mode de vie nippon. Qu’il s’agisse  du coût de la vie, du travail, de la famille, des rapports de couple, de l’amitié, des jeux vidéo, de l’image des Français au Japon, des fêtes traditionnelles, de la cuisine,  de créer une entreprise au Japon, chacun y trouvera son content. Si on trouve bien dans le lot quelques redites au sujet des thématiques, la diversité de l’offre reste suffisamment grande pour apprendre quelque chose de nouveau dans chaque vidéo.
Les regards croisés de tous ces youtubeurs vous permettront de vous constituer une vision globale. En dépit des inévitables biais et limites propres à chacun, le spectateur retire de ses visionnages une satisfaction à même d’étancher une légitime soif de connaissances sur les sujets les plus attendus. Mais aussi sur des thèmes plus marginaux ou moins souvent traités, et que vous nous laissons le plaisir de découvrir.

Petit plus : plusieurs youtubeurs s’invitent à faire des apparitions dans leurs chaînes respectives, créant un effet « bande de potes » très convivial.

Ces Japonais qui apprennent le français

Avez-vous déjà tenté d’apprendre les rudiments d’une langue complètement différente de la vôtre, au point qu’elle requière la maîtrise d’un alphabet ou d’un syllabaire complètement différent ? Et si oui, à quel âge et dans quelles circonstances ? Ceux d‘entre nous qui ont tenté cette démarche une fois arrivés à l’âge adulte (quand on est enfant, on assimile plus rapidement sans trop se poser de questions) ont immanquablement été confrontés à leurs limites, qu’elles soient cognitives, culturelles ou autres. Pourtant, bien des jeunes adultes sont parvenus à un niveau très satisfaisant, voire à parler couramment. Et aucun d’entre eux ne semble disposer de facultés intellectuelles hors du commun. Leur seul moteur a été le désir d’apprendre - et la constance. Quand Guillaume (Ichiban Japan) nous dit qu’il a appris le japonais « en quelques mois », il ne parle que des bases et omet de préciser à quel rythme il a travaillé ni à quel niveau exact il était parvenu avant son premier voyage au Japon. Il en va de même en ce qui concerne les Japonais ayant entrepris l’apprentissage du français.

Pas besoin d’être un érudit ou d’avoir un profil intellectuel, il suffit d’aimer son objet d’étude. Ainsi, la jeune -et jolie ! – Julie Japon est fleuriste. Passionnée, elle a appris le français seule, avec des livres, avant d’aller passer un an à Paris pour pratiquer la langue mais aussi pour apprendre de nouvelles choses dans le cadre de son métier. Anecdote : alors que Julie faisait ce qu’il lui aurait semblé naturel de faire dans le magasin où elle travaillait si elle avait été au Japon, à savoir le ménage, un collègue lui a demandé : « tu es venue ici pour faire le ménage ? » Au Japon, commencer ainsi serait naturel. Pas en France. Sous l’impulsion de son collègue, Julie a donc pu exercer ses compétences plus rapidement que si elle avait dû se plier à un protocole japonais. Julie parle français, et, même si elle commet des erreurs, même s’il lui reste des difficultés à maîtriser, elle se montre capable d’échanger en français sur de nombreux sujets avec des natifs.  Erica, une amie de Julie, a elle aussi appris le français et a passé -et sans doute validé- le niveau C1. Imaginez tout le chemin parcouru, la nécessité de repenser l’ordre même de la syntaxe, inversée par rapport au français, la difficulté d’apprendre à prononcer des sons différents, et, plus ardu encore, changer la tonalité même, la musicalité de la phrase, afin de s’approcher autant que faire se peut, d’une élocution naturelle. On mesure leur mérite, comme à tous ceux d’entre vous qui ont accompli cette démarche et ont transité dans notre école.

Découvrez donc ces charmantes youtubeuses. Vous verrez qu’elles ont souvent recours à l’humour, sans outrance, ou tout simplement à une bonne humeur communicative. Elles font aussi appel à leur talent et à leur personnalité : Julie est une véritable pile électrique et évoque son métier de fleuriste, les étapes de son apprentissage du français. Quant à Enchanté Erica, elle interprète une chanson japonaise mais également une chanson en français de sa composition. Enfin, une autre Japonaise, Saaya, nous avoue avoir appris le français en partie par défaut : elle voulait au départ apprendre l’espagnol mais se heurtait à trop de difficultés de prononciation à son goût. Elle n’a pas eu à regretter ce choix.  Un vaste panel à parcourir.

Devenir un autre ?

Mais la dimension à nos yeux la plus enrichissante se présente sous la forme de ce que le France et le français ont apporté à ces jeunes femmes. Tout d’abord, une vision de la France plus détaillée et nuancée, au-delà des poncifs. Pour des Japonais, la culture française, ses manières moins formalistes, un sens de l’organisation moins prononcé, et un goût de l’improvisation apportent un contrepoint à leur propre héritage culturel, parfois étouffant. Par exemple, une certaine Haru explique ainsi au youtubeur Louis-san que, ce qui allait lui manquer une fois revenue au Japon, c’est l’imprévu. Pour cette jeune femme, le fait d’arriver devant un musée aux portes closes alors que les informations officielles annonçaient qu’il était ouvert permet de créer une autre situation. Le musée est fermé ? Allons nous balader un peu plus loin et découvrons un quartier, un parc, un bistrot qu’on n’avait jamais vu. S’ajoute à cela le côté plus direct des Français : on n’hésite pas à énoncer son opinion, même si elle peut provoquer des heurts. Un Japonais recherche l’harmonie : la préserver est plus important que de formuler à tout prix sa pensée personnelle. Inutile de dire qu’une telle mentalité nous est le plus souvent étrangère, à nous Français. La métamorphose a déjà opéré : Haru a parfois choqué ses compatriotes par sa franchise.

Inversement, Mitsu, un Français installé au Japon depuis plusieurs années, s’est « japonisé » dans sa gestuelle et dans son attitude. Il doit même désormais faire un effort pour solliciter sa langue maternelle, qu’il ne parle plus qu’avec des Français rencontrés au hasard ou avec sa famille lorsqu’il la contacte. Bien sûr, un tel changement comporte des limites, et il ne faut pas se montrer dupe. Aucune transformation radicale n’advient même si, indéniablement, quelque chose dans les mœurs évolue. Ce n’est sans doute pas une raison pour affirmer naïvement qu’il serait indifférent d’être né ici ou ailleurs. En revanche, si on le désire réellement, on peut épouser une autre culture. Nous venons d’en évoquer de nombreux exemples.

En bref, nous espérons que ce survol de cette galaxie en expansion que sont les youtubeurs franco-japonais vous aura donné envie de la parcourir.

 

© Olivier Dalmasso -Centre International d’Antibes

 

 

 

 



 

 

 

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