Littérature

L'histoire du fils de Marie-Hélène Lafon Edition Buchet-Chastel - Septembre 2020

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Pour son dernier roman, Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon a reçu le prix Renaudot 2020. L'histoire du fils, c'est celle d'André. La mère, c'est Gabrielle. Le père est inconnu du fils. André est élevé par Hélène, la sœur de sa mère. Il grandit au milieu de ses cousines et il retrouve sa mère chaque été , qui vient passer ses vacances en famille.

Entre Figeac, dans le Lot, au sud de la France, Chanterelle ou Aurillac dans le Cantal, au centre, et Paris, se situe Histoire du fils au cœur d'une famille, entre bonheurs ordinaires et vertiges profonds. En 170 pages, Marie-Hélène Lafon, avec son style soigné, peaufiné, travaillé sur l'établi, comme aime le dire l'autrice, réalise une saga familiale qui s'étale sur un siècle, de 1908 à 2008.

L'histoire débute en 1908 donc avec un terrible drame familial : [Antoinette est devant le fourneau.][...][Armand (le jumeau de Paul) court, il se jette dans les jambes de son Antoinette au moment où elle se retourne, elle a retiré du fourneau le haut faitout brûlant, elle le porte à bout de bras, empoigné, et ça s'achève dans un cri déchiré qui réveille Paul.] p.21 Plus loin -on est alors en 1923- les conséquences sont dites : [Paul racontait que la mort d'Armand avait acculé sa mère et sa tante à la religion, son frère Georges, même s'il n'avait que trois ans et demi, à la perfection, son père à l'ambition et lui à la sauvagerie.] p.74

Paul Lachalme deviendra vite invisible après son internat au lycée d'Aurillac où il vivra ses premiers émois « amoureux » : [...il s'était avancé vers elle (l'infirmière)][...][Il chancelait][...Elle avait enfoncé en lui l'éclat cru de ses yeux clairs, elle avait dit, d'une voix presque rieuse, recouchez-vous jeune homme on est presque toujours bancal sur trois jambes.] p.39 On saura dans les pages qui suivront que cette femme n'est  autre que Gabrielle, la future mère d'André, de quinze ans l'aînée de Paul qu'elle rejoindra à Paris : [ ; de tous les mâles qui avaient traversé sa vie, Paul Lachalme était le moins capable de faire un père; et pas seulement parce qu'il n'avait que vingt-et-un ans. Il serait toujours trop plein de lui-même, c'était définitif et il n'y avait rien à espérer] p.77

 Plus tard, le soir de ses noces,  André apprendra de sa future épouse Juliette le devenir de ce père inconnu : [Elle avait jeté d'un seul élan, comme on récite un poème devant le maître et la classe, sans le regarder, sans respirer, et sans bouger, le corps vrillé, ta mère m'a dit hier pour ton père, il s'appelle Paul Lachalme][...][ils se sont connus à Aurillac, au lycée de garçons, il est avocat il vit à Paris] p.54

C'est encore de Gabrielle qu'on apprend un peu plus du père et du fils. Nous sommes alors en 1945 : [Elle sait, elle la vu, elle l'a compris, que son fils est un héros, un héros de vingt-et-un ans. Elle tourne et retourne le mot, le contourne, l'envisage et le déguste.] p.120 Le fils est un héros certes et le père se cache : [Paul Lachalme tentait de se faire oublier en Sologne où il avait de vagues accointances familiale.]p.125. [(Il) avait fait les mauvais choix, et misé sur de tristes canassons; il s'était compromis et on ne le voyait plus au Palais depuis le printemps 44.] p.124

Hélène, la soeur de Gabrielle, et Léon son mari qui font montre de dispositions magnanimes et généreuses, occupent une place centrale dans la vie de ce fils. André, élevé par son oncle et sa tante, aura cette expression révélatrice d'ailleurs à la cinquantaine: [Il était l'enfant dans le dos d'Hélène et de Léon, le surnuméraire chéri et choyé, et sans doute aussi l'enfant dans le dos de Paul Lachalme qui n'avait pas eu de place pour lui dans sa vie, n'avait pas pu, pas su, pas voulu en avoir.] p.132-133

Au fil des 12 journées datées qui composent l'Histoire du fils, et pas toujours dans l'ordre chronologique, on va suivre ainsi l'histoire d'André privé de lignée qui va construire sa vie malgré l'absence. On suit cette saga familiale comme on regarde dans un kaléidoscope ; les événements se retrouvent d'un chapitre à l'autre, complémentaires pour nous rappeler que la mémoire n'est pas un système linéaire mais qu'elle est bel et bien constituée de correspondances. Au bout du compte, l'histoire est là et s'enrichit ainsi progressivement, le tout dans une langue parfaitement adaptée au sujet.

 

© Sylviane Colomer – Centre International d'Antibes

 

 

 

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