Musique

Hommage à Anne Sylvestre

Anne Sylvestre.jpg

La disparition d’Anne Sylvestre est venue allonger la liste des grands noms de la chanson française qui nous ont quittés récemment et a provoqué la tristesse de tous ceux pour lesquels elle incarnait une artiste d’exception.

Née à Lyon en 1934, elle commença à se produire dans des cabarets tels que La Colombe, le Cheval d’Or ou les Trois Baudets, ces lieux mythiques qui ont vu débuter tant de « monuments » du spectacle. C’est en 1961, avec Mon mari est parti, qu’elle parvint véritablement à se faire connaître du grand public en dénonçant les horreurs de la guerre. Servis par un accompagnement musical de qualité, ses textes réussirent rapidement à conquérir un public fidèle tout en faisant l’admiration de ses pairs. En avril 2013, la chanteuse nous a encore prouvé qu’elle n’avait rien perdu de son impertinence et de son énergie : après avoir sorti un nouvel album, Juste une femme, elle s’est produite à La Cigale à Paris accompagnée de ses trois musiciennes.

Anne Sylvestre fait partie de ces chanteuses qui ont été  qualifiées de « féministes » dans la mesure où certaines de ses oeuvres sont consacrées à la dénonciation d’un machisme ambiant.   Petit bonhomme , sorti en 1977, peut être rangé dans cette catégorie de chansons engagées. Le texte décrit l’attitude misogyne d’un homme qui dénigre[1] sa femme lorsqu’il se trouve avec sa maîtresse. Mais, très vite, il va adopter le même comportement avec sa compagne illégitime  :

Le mari de Maryvonne/Était mon amant,/Mais il m'appela « bobonne »[2]/au bout de pas longtemps.

Lorsque Non, tu n’as pas de nom sortit en 1974, le titre fut immédiatement considéré comme un vibrant plaidoyer en faveur de l’avortement. La chanteuse insiste surtout sur le terrible choix qui s’impose aux femmes dans de telles circonstances. L’interruption de grossesse est une décision grave dont les femmes sont pleinement conscientes. Rappelons qu’il a fallu attendre le 17 janvier 1975 avec la loi Weil pour que l’avortement soit dépénalisé en France :

Oh ce n'est pas une fête /C'est plutôt une défaite/Mais c'est la mienne et j'estime/Qu'il y a bien deux victimes

En 1979, La Faute à Eve reprenait le mythe du péché originel pour dénoncer la tendance à renvoyer aux femmes la responsabilité de nombreux maux de notre époque :

En plus, pour faire bonne mesure[3]/Elle nous a collé un péché/Qu'on se repasse et puis qui dure

Elle a vraiment tout fait rater

Les prises de position de la chanteuse restent d’actualité comme en témoigne La  Douce maison qui aborde les thèmes du viol et des agressions sexuelles. Faut-il que nos maisons soient mal entretenues pour éviter les violations de domicile et les dégradations ?  Les femmes doivent-elles cesser d’être attirantes sous prétexte que des agresseurs trouvent dans leurs charmes la justification de leurs méfaits ?

"C'est de sa faute", dit-on/Il paraît qu'elle a fait preuve /D'un peu de coquetterie /Avec sa toiture neuve/Et son jardin bien fleuri

Ce qu’il y a de singulier chez Anne Sylvestre est qu’elle est capable d’aborder avec son jeune public des thèmes sérieux avec humour et tendresse. Refusant tout sentimentalisme primaire, elle  s’adresse aux enfants comme à des adultes, et ce sans aucune mièvrerie[4]. Ainsi, pour faire comprendre aux enfants que les différences physiques ne doivent susciter ni rejet ni jugement hâtif, la chanteuse nous conte l’histoire d’un jeune sapin malheureux. Celui-ci s’étonne que les autres arbres de la forêt le trouvent laid et n’éprouvent aucun sentiment pour lui. Il comprendra très vite que ce sont ses aiguilles qui expliquent cette marginalisation :

"Nous prenons feuilles au printemps/Toi, tu es plein de piques/Puisque tu es différent/Tu dois être méchant"

Il est particulièrement ardu de donner un aperçu de l’œuvre d’Anne Sylvestre tant celle-ci est riche et variée. Soixante ans de carrière et près de six cents chansons ne peuvent se résumer en quelques lignes !Les œuvres pour enfants comme Les Fabulettes côtoient en effet un répertoire engagé auxquels appartiennent des titres comme Lazare et Cécile, Les Gens qui doutent ou encore Mon mari est parti.  Il faut découvrir ou redécouvrir celle qu’on surnommait « la Brassens en jupons » car cette artiste a su traverser les époques en gardant son impertinence, sa drôlerie et ses talents d’interprète.

 

© Jean-Luc Pichon – Centre International d'Antibes

[1] Dénigrer : critiquer, discréditer en attaquant la réputation de quelqu’un

[2] Bobonne (mot fém.) : mot péjoratif désignant une femme réduite à accomplir les tâches ménagères

[3] Faire bonne mesure : donner une bonne impression

[4] Mièvre : puéril, trop affecté

 

 

Partager

D'autres coups de coeur musique

Priscilla Betti est une artiste qui n’a pas attendu longtemps pour nous faire profiter de ses talents d’interprète. Ayant débuté sa carrière à douze…

Son talent consiste à scander, à déclamer ou, si l’on préfère, à slamer. Depuis douze ans déjà, cet amoureux du verbe fait désormais partie des…

Quand on évoque les chanteurs belges actuels, beaucoup de Français pensent immédiatement à Stromae, à Arno, à la regrettée Maurane [1] ou encore à…

Année de commémoration de l’inoubliable interprète Barbara, légende de notre chanson française, puisqu’elle mourut en novembre 1997. 20 ans déjà. Un…