Edito du mois

Génération masquée. Au-delà du désarroi des étudiants par temps de Covid-19

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Deux années universitaires que les jeunes étudiants vivent sous l’emprise du coronavirus. Il s’est abattu sur leur existence, la déstructurant, l’amputant de relations sociales, d’activités culturelles et de fêtes, supprimant leurs maigres revenus issus des petits boulots du fait de la fermeture des bars, restaurants, boutiques et lieux culturels susceptibles de favoriser l’expansion du virus.

Au fur et à mesure que le pays avance en territoire du coronavirus, c’est-à-dire dans l’inconnu, on plaint ou on admire pour leur résilience, des professions et des collectifs que les médias se chargent de mettre à l’honneur. Nous avons successivement acclamé les soignants, considéré avec respect les professionnels des EHPAD ou les enseignants, plaint les restaurateurs, les commerçants, admiré ceux du monde de la culture et les intermittents du spectacle, déploré que les théâtres, les cinémas, les librairies aient été jugés non essentiels …  Aujourd’hui, de plus en plus de voyants clignotent pour nous alerter non pas sur la situation d’une profession mais d’une catégorie de la population, les étudiants, que l’on range parmi les inactifs, et qui s’avère être très gravement impactée par la pandémie.


Seuls au monde dans 10m2

Déprimés, isolés, confinés, en ce début d’année 2021, les jeunes étudiants sont de plus en plus nombreux à dire leur exaspération et leur détresse. L’aggravation du contexte sanitaire quelques semaines après la rentrée 2020 n’a pas permis l’ouverture des établissements du supérieur, et le deuxième confinement, en octobre, a plongé bon nombre de jeunes dans la sinistrose. Au fil des semaines et des mois, les réseaux sociaux se sont fait témoins de situations de plus en plus alarmantes, notamment parmi les étudiants qui habitent loin de leurs familles, ce qui représente un jeune sur deux1 habitant soit en résidences universitaires publiques (réseau national du CROUS) ou privées, soit dans des logements du parc privé. Nombreux sont ceux qui habitent seuls mais beaucoup préfèrent opter pour une formule en colocation. Ainsi, une population d’environ 1,5 millions de jeunes étudiants français ou venant de l’étranger2 n’habitent plus au sein de leur structure familiale d’origine. On imagine aisément les difficultés vécues par ces jeunes dans l’impossibilité de suivre leurs cours en présentiel. Leur vie, lors des deux confinements de mars et d’octobre, s’est traduit par des relations sociales minimes, de très rares moments de loisirs du fait de l’absence de vie culturelle et de l’obligation de rester reclus dans leur logement.

 

Privés de relations sociales et privés de ressources

Selon le rapport de l’Inspection Générale de l’Education du Sport et de la Recherche publié en septembre 2019, avoir un petit boulot, soit pour argent de poche en complément de l’aide apportée par les parents, ou bien tout simplement pour financer ses études supérieures, est devenu la norme. Le rapport de l’IGESR souligne ainsi que [l'emploi durant les études est devenu une modalité normale de la vie universitaire. Elle concerne trois étudiants sur quatre à un moment ou un autre de leur parcours universitaire. La mission souligne l'intérêt du travail salarié à la fois comme aide financière complémentaire aux autres ressources de l'étudiant (famille, aides sociales, etc.) et comme expérience dans la perspective de l'insertion professionnelle tout en montrant, à partir d'une revue des études existantes en France et au niveau international, que l'emploi étudiant n'altère pas la réussite universitaire, s'il représente moins de 15 heures de travail hebdomadaire.]

Pour bon nombre de ces étudiants, la pandémie a largement bouleversé leur vie, la transformant en une période de repli et d’attente sans fin, réduits à passer leurs journées dans des logements exigus (10 m2 pour une chambre universitaire) avec en outre, des difficultés pour suivre les cours, effectuer leur travail personnel et préparer leurs examens, en distanciel avec un matériel souvent non adapté.

Privés de ressources, et souvent de moyens de cuisiner ou de conserver des aliments, les jeunes éprouvent des difficultés à bien se nourrir et en viennent à vivre au jour le jour. D’abord aidés par des organismes divers de solidarité comme les épiceries solidaires, ils en viennent maintenant à appeler à l’aide les pouvoirs publics en tant que population sinistrée.

 

La pandémie marque-t-elle la fin d’un cycle ?

Les étudiants n’avaient pas besoin de la pandémie pour réclamer davantage de considération de la part de la société, eux qui se considèrent beaucoup moins bien lotis par rapport aux générations précédentes. Estimant que leur parcours est davantage semé d’embûches, ils vivent souvent leurs années d’études comme des années de galères avec de surcroît, le sentiment que leur entrée dans la vie active se fera dans la difficulté. Ainsi le racontait en 2014, Léa Frédeval dans Les affamés, roman autobiographique d’une étudiante de 22 ans publié chez Bayard. Le succès rencontré lui permettra de le porter ensuite à l’écran en 2018 avec la chanteuse et comédienne Louane comme interprète principale.   


Leur mal-être est une réalité et les jeunes étudiants viennent donc de joindre leur voix à tous les corps de métiers et tous les collectifs malmenés par la pandémie. Cette crise planétaire inédite est la première qui touche de plein fouet l’ensemble des pays occidentaux. En Europe et plus particulièrement en France, nous nous étions habitués à vivre sans qu’aucune menace extrême ne pèse sur nous. Le niveau de prospérité que nous avons atteint est censé être garanti. Le garant en est le système politique que nous avons instauré, l’Etat protecteur, l’Etat Providence. Il doit remplir le rôle pour lequel nous élisons nos dirigeants. Il doit être en mesure de nous éviter les pires difficultés. Nous sommes de plus en plus prompts à tenir pour responsables ceux qui échouent dans cette mission que nous leur donnons.

 La pandémie est la première épreuve d’une aussi grande ampleur que nous traversons collectivement depuis la fin de la guerre d’Algérie. Elle prend à rebours et remet en question, le processus dont la genèse remonte à une soixantaine d’années, et qui a abouti à la toute-puissance de l’individu. Affranchi du poids de la collectivité, enfin débarrassé des contraintes qui corsetaient sa vie, l’individu a cru en son triomphe : la société doit le servir, le satisfaire. Aujourd’hui, alors qu’à l’horizon d’autres menaces se précisent sur le devenir de la planète, la pandémie de 2020 marquerait-elle la fin d’un cycle ? Celui initié en occident il y a tout juste soixante-quinze ans qui voyait l’avènement de l’individu roi autorisé à prétendre à la sécurité et à l’abondance?

 

© Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes

 

  1. Selon l’INSEE, les jeunes tardent de plus en plus à partir du foyer familial, ce qui explique qu’un étudiant sur deux vit encore chez ses parents.
  2. Si l’on se tient aux données statistiques délivrées par le ministère de l’éducation et de la recherche, il y avait 2 730 000 l étudiants inscrits pour l’année 2019-2020 dans l'enseignement supérieur en France métropolitaine dont environ 360 000 étrangers.
Photo Journal La Voix du Nord www.lavoixdunord.fr
article https://www.lavoixdunord.fr/895459/article/2020-11-19/etudiants-confines-dans-le-nord-pas-de-calais-est-tous-bout-il-y-une-vraie
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