Littérature

Se sentir mal dans

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Le livre d’Hervé le Bras m’a interpellé par son titre qui correspond à un questionnement que je porte en moi depuis longtemps. Comment se fait-il que, depuis maintenant des décennies, et enquête après enquête, sondage après sondage, un constat à première vue déroutant se confirme : les Français souffrent d’un mal-être profond qui a d’ailleurs fini par s’imposer aux yeux de leurs voisins comme "le mal français" ? D'où vient-il ? Pourquoi accable-t-il précisément les Français ?

Le mal français, nous l’avions découvert au début des années 1990, cela faisait déjà une vingtaine d’années que la France parlait et vivait la crise. Elle était partout y compris au cinéma où le film éponyme de Coline Serreau sorti en 1992 remporta un joli succès. Mais de quelle crise s’agissait-il ?
A l’époque, on faisait référence à la tempête économique provoquée par le choc pétrolier qui mit fin en 1974 à la période des Trente glorieuses. Chose inédite sous la Vème République, abonnée aux gouvernements conservateurs, la crise avait convaincu les Français qu’il fallait oser une nouvelle politique, et François Mitterrand avait été élu en 1981 à la tête du pays. Cela n’empêcha pas la tourmente économique de s’abattre sur la France comme sur beaucoup d’autres pays. Chômage de masse, restructurations industrielles, précarité, SDF, devinrent les marqueurs de cette nouvelle réalité. La crise que l’on espérait passagère ne le fut pas.
Et, face à l'augmentation de ce fait social qu'on appela alors "les nouveaux pauvres", Coluche créa les Restos du cœur en 1985, et l’Abbé Pierre reprit lui aussi du service. Le Front National de Jean-Marie Le Pen commença à s’insérer dans le paysage politique hexagonal. Le retour aux indicateurs des Trente Glorieuses se faisait attendre malgré des changements réguliers de gouvernements. C’est alors que le mal français commença à s’enraciner jusqu'à faire du pessimisme un trait de caractère des Français.
Il eut pour noms « morosité » puis encore plus expressif, « sinistrose ». Ce terme, c’est le journaliste Louis Pauwels qui l’installa dans le langage commun1. Il le fit en réaction, dira-t-il plus tard, à la manière qu’avait la France, selon lui, de se sentir plus mal qu’elle ne l’était réellement à force d’écouter les analyses de prétendus experts de tous poils qui ne cessaient de brosser des tableaux calamiteusement exagérés. L'air du temps était depuis longtemps, favorable aux déclinologues de tous poils prompts à déverser leurs sombres diagnostics. Seuls quelques courageux, tels le regretté Bernard Maris osaient crier bien fort leur opposition à cette entreprise d'auto-flagellation. Face aux turbulences causées par la globalisation économique, la France, en effet, ne sombrait pas. L'Etat faisait face aux nouvelles réalités, le pays était toujours leader dans de très nombreux domaines y compris industriels, sa culture continuait à rayonner, la France était toujours écoutée grâce au second réseau diplomatique du monde. Elle se maintenait comme 5ème puissance économique. Le modèle social français, avec ses dispositifs d’aides et de redistribution des revenus, s'adaptait, résistait à la pression, comme ce fut le cas notamment lors de la crise financière de 2008 où les amortisseurs sociaux protégèrent davantage en France qu’ailleurs. Son système éducatif était toujours globalement performant... Bref, les indicateurs demeuraient favorables à la France au regard de ceux qui s’affichaient ailleurs, rendant plus mystérieux encore le pessimisme qui semblait être devenu chronique.  Un mal-être français perçu avec scepticisme et incompréhension par les étrangers qui continuaient à faire de la France la première destination touristique mondiale, à en célébrer son art de vivre à la française et à en reconnaître le rayonnement.

Hervé Le Bras PhotoHLB-Quimper2.jpg Hervé Le Bras est un prestigieux démographe, directeur d’Etudes à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il est l’un de nos meilleurs spécialistes dans le domaine de l’évolution de la société française et publie régulièrement des études et analyses sur les changements en cours et la situation sociale de la France. Comme tous les observateurs du social, Hervé Le bras a été frappé par la manière dont a jailli le mouvement des Gilets jaunes à l’automne 2018. Il a voulu comprendre un paradoxe présenté dans les premières lignes de son ouvrage [94% des Français s’estiment heureux  de vivre dans leur pays, ce qui est au-dessus de la moyenne dans l’Union, nettement mieux par exemple que les Espagnols ou les Italiens. On pourrait penser que ce bonheur doit beaucoup à un système de santé protecteur. De tous les pays de l’Union, la France consacre en effet la plus forte part de son revenu à la protection sociale. 34% de son PIB va aux prestations de santé, de retraite, de chômage, de logement, de handicap alors que la moyenne européenne est de 29% (…) Mais alors pourquoi, six mois après ce sondage, le 17 novembre, 280 000 Gilets jaunes déferlent-ils dans toute la France et, des semaines durant, crient leur dénuement et leur souffrances (…) Pourquoi, surtout, recueillent-ils 70% d’adhésion de l’opinion à leurs protestations ?] P7 et 8

Le constat qui entraîne cette interrogation constitue le déclencheur de l’enquête à laquelle va se livrer Hervé Le Bras. Il va passer au crible, l’un après l’autre les indicateurs clés du bien-être social. Dans un premier temps, il va analyser son évolution au cours des dernières décennies en France, puis va le comparer aux autres pays de l’Union cherchant à savoir si la France ne serait pas restée à la traîne.

Une investigation passionnante commence, car tel un détective du social, Hervé Le Bras pose son hypothèse puis cherche, scrute, fouille les chiffres, les statistiques, multiplie les sources, les cartes de France puis celles de l’Europe à la recherche d’informations qui permettraient de pointer du doigt les marqueurs coupables, des décrochages éventuels par rapport à d’autres pays qui expliqueraient la colère des Gilets jaunes. Sont ainsi tour à tour analysées les questions d’inégalités et de pauvreté, puis celles concernant la santé, viennent ensuite les prestations sociales et les retraites.
Le diagnostic tombe invalidant l'une après l'autre l’hypothèse de base. Ainsi, après s’être penché sur la pauvreté  et les inégalités : [l’intensité de la pauvreté a peu varié en France au cours de ces vingt dernières années, en raison d’une politique sociale qui la ciblait, mais elle s’est intensifiée dans de nombreux pays, si bien que la France est maintenant le second pays sur les 28 de l’Union où l’intensité de la pauvreté est la plus faible.] P33 [En résumé, par rapport aux autres pays européens, la France figure parmi ceux où la pauvreté et les inégalités sont le mieux contenues et le mieux corrigées par la politique sociale.] P37

Pour ce qui touche à la santé, à l’espérance de vie, même constat dubitatif : [En résumé, la France qui devrait jouir d’une espérance de vie faible compte tenu de sa consommation de tabac et d’alcool, a, au contraire , l’une des plus hautes espérances de vie en Europe, grâce pour partie à une bonne couverture en personnel  médical et surtout à la fraction importante de son PIB consacrée à la santé. Elle a aussi l’une des plus faibles proportions de handicapés âgés. Dès lors, on pourrait s’attendre à ce que les Français soient conscients de leur bonne situation de santé en regard des pays voisins. Il n’en est rien] P52 Mêmes conclusions pour les indicateurs concernant les prestations sociales, déjà signalées en introduction, et la retraite [La bonne situation des retraités français par rapport à leurs homologues des autres pays d’Europe ne repose donc pas sur des critères objectifs, mais sur une décision politique de redistribution qui leur est favorable] P63

Un chapitre important est dédié à la question de la famille et du logement. Hervé Le Bras entame ce chapitre en dévoilant un autre aspect du mal-être français [il se traduit par une proportion élevée de suicides au regard des nations voisines : 14 cas pour 100 000 habitants contre 6,1 en Italie, 7,5 en Espagne, 7,4 au Royaume-Uni, 11,7 en Allemagne)] P69  Alors, se pourrait-il que la rupture de liens familiaux  ait eu une incidence notable ? [La famille qui a subi une transformation sociale radicale avec augmentation des divorces, et des mailles monoparentales. La « famille en miettes »] P71 Mais ce processus a concerné l’ensemble des pays d’Europe de l’Ouest puis a touché les pays de l’Est après la chute du mur. La France est moins concernée que bien d’autres pays comme le Royaume-Uni, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche pour ce qui est la proportion de familles monoparentales. Quant au logement, après avoir passé en revue un ensemble d’indicateurs et de statistiques officielles françaises et européennes, le verdict tombe une fois de plus :[Comme pour la santé, comme pour le niveau de pauvreté et d’inégalité, comme pour les retraites, la France ne connaît pas un dérèglement spécifique en matière de famille ou de logement qui l’écarterait du chemin suivi par les autres pays. (…) Dans ces conditions, il est difficile d’invoquer les transformations de la famille et du logement pour expliquer la révolte et le pessimisme des Français.] P84

Hervé Le Bras poursuit méthodiquement son enquête. La question de la sécurité vient ensuite. Pour rechercher l'existence d'un éventuel dérapage. Elle y est abordée au sens large avec des sous indicateurs nombreux (nombre d’homicides, de prisonniers, de policiers, de juges). Là pas plus qu'ailleurs, le bilan de la France n'y est spécifiquement mauvais au regard de ses voisins.  

Dans ce cas, ne serait-ce "la maladie de la périphérie" ? A l’instar de la chanson Les oubliés de Gauvain Sers, l'explication ne résiderait-elle pas dans l’existence d'une fracture entre les deux territoires, entre Paris et le reste de la France ? Le mal-être français pourrait être le résultat [d’une scission entre métropoles et périphérie. les Gilets jaunes se seraient soulevés contre l’oubli dans lequel on les aurait cantonnés, contre le manque d’attention portée à leurs problèmes.] P99 Oubliés, obligés d’utiliser leur voiture pour se rendre au  travail, habitant une périphérie de moins en moins bien desservie par les services publics, la colère du mouvement portait en grande partie sur ces doléances. Cartes, schémas, statistiques de nouveau à l’appui, Hervé Le Bras en arrive à la conclusion suivante [Le déclenchement de la crise a bien été causé par les menaces sur l’utilisation de la voiture, mais les revendications ultérieures se sont déplacées vers ce qui entretenait le pessimisme des Français. La cause immédiate de la révolte a mis en mouvement des causes de mécontentement bien plus vastes. L’éloignement des métropoles a été le révélateur d’un malaise profond plus que sa cause.] P117

Abordés en guise d’avant dernier chapitre, les indicateurs éducation et la mobilité sociale, ne peuvent, eux non plus, expliquer le désamour français, le manque de confiance envers l’avenir. Certes, l’ascenseur social est en panne, quant à la mobilité sociale, qui indique la capacité d'une société à faire progresser les individus d'une génération à l'autre, à les faire grimper dans l'échelle sociale en passant d’une catégorie sociale à une autre, elle a effectivement, subi un ralentissement. Néanmoins peuvent-ils expliquer à eux seuls, le malaise spécifiquement français comme en témoigne la réponse faite à la question suivante ?  [« Par rapport à il y a trente ans, les chances de réussir dans la vie sont-elles devenues plus équitables en France ? » 57% des personnes répondent par la négative, et seulement 22% positivement. Des 28 pays de l’Union européenne, la France a le pourcentage le plus élevé de réponses négatives.] cependant, [si les Français éprouvent un sentiment d’échec plus fort que dans les pays voisins, ils sont incapables d’en donner la raison. Ni les études, ni l’origine familiale, ni l’origine ethnique, ni les relations politiques ne semblent capables d’expliquer  leur sentiment d’échec. Ils n’ont pas tort. Puisque, objectivement, leur situation sociale est l’une des meilleures d’Europe.] P131

Ainsi, à ce stade, l’énigme reste entière. Et aujourd’hui encore, ce qui se produit avec la pandémie du Coronavirus ne fait que confirmer cette façon bien particulière qu’ont les Français de se positionner. Sondage après sondage, les Français sont les Européens qui ont le pire jugement envers leur gouvernement et ceux qui lui font le moins confiance alors que l'exécutif a organisé le sauvetage du siècle : 12 millions de salariés dont le chômage forcé par le confinement a été transformé en "activité partielle" (le salarié, tout en restant chez lui à attendre la fin du confinement, est maintenu sous contrat avec son entreprise. celle-ci lui assure 84% de son salaire net et est remboursée par le dispositif gouvernemental). Les entreprises de leur côté, ont pu bénéficier de tout un arsenal d'aides spécifiques et de prêts bancaires garantis par l'Etat afin de traverser la crise sanitaire.

Hervé Le Bras nous aura entraînés dans une passionnante enquête à la recherche de réponses qui se dérobent invariablement. Se sentir mal dans une France qui va bien est un parcours intellectuellement brillant, très didactique à travers le panorama social non seulement de la France mais de l’Europe.
Quant au pourquoi de cet état d'esprit français, la question reste en suspens jusqu'à une toute dernière hypothèse explicative livrée à la page 155 qui clôt cette captivante investigation sur l'origine du mal dont souffrent les Français, et qui semble être aussi mystérieuse que celle du Coronavirus.

 

© Alexandre Garcia -  Centre International d'Antibes

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