Edito du mois

Après le confinement. Quels

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Le 11 mai arrive enfin. Dans l’histoire contemporaine de la France, ce jour du mois de mai 2020 restera sans doute comme celui de la libération après cette période inédite, étrange et irréelle de captivité qui immobilisa le pays durant 55 jours. Elle rappellera des jours de malheur pour ceux qui ont été cruellement affectés par la pandémie, la nation évoquera l'admirable bravoure et le dévouement de l’ensemble du personnel soignant. Mais qu’ont représenté finalement, ces 55 jours pour chacun de nous ? Etait-ce plutôt une pause ? Une épreuve ? Une expérience de vie ? Dans quel état (d'esprit) sortons-nous de cette hibernation ? Peut-on parler d'un avant et d'un après confinement ? Avons-nous changé ? Que sommes-nous prêts à changer ?

UN MONDE DU TRAVAIL METAMORPHOSE ?

Le « Restez chez vous ! » à l’assaut du « métro – boulot – dodo »

Depuis une dizaine d’années, le niveau atteint par le progrès technologique rendait possible le télétravail. Toutefois, si un grand nombre de salariés, notamment du tertiaire, étaient en mesure de pouvoir travailler régulièrement à distance depuis leur domicile, cette nouvelle organisation de l’activité professionnelle avait peiné, jusqu’ici, à séduire employeurs mais aussi, et plus surprenant, employés.

Pour ce qui est du patronat, on peut comprendre qu’il se soit montré frileux tant il est vrai qu’en France, les chefs d’entreprise ne sont pas réputés pour leur avant-gardisme en termes de gestion du personnel. La culture managériale qui règne encore aujourd’hui est largement axée sur un système pyramidal : hiérarchie forte, rigidité des horaires de travail, présence obligatoire à des réunions à rallonge en sont quelques-uns des marqueurs. Une organisation du travail et de l’entreprise qui, en somme, n’a pas beaucoup évolué depuis les années 1980, et freine conséquemment, la mise en place d’une alternative à la norme de fonctionnement. De sorte qu’imaginer les salariés quitter le territoire professionnel commun au profit de leur espace privé, est accueilli avec suspicion voire hostilité par les employeurs.
Quant aux employés, beaucoup, jusqu'ici, restaient défavorables au travail à distance, pour trois raisons principalement. Ils redoutaient la disparition de l’articulation nette entre travail et vie privée. Cela entraînerait pensaient-ils, l’obligation de devoir accepter l’intrusion de leurs activités professionnelles à l’intérieur de leur espace intime qu'ils jugeaient déjà bien trop envahi par les courriels et téléphone professionnels. Pour d’autres, se voir reclus à la maison ne les inspiraient guère. Eux qui apprécient les échanges et le contact humain sur leur lieu de travail redoutent la disparition du lien social que provoquerait le télétravail. D’autres enfin, avançaient tout simplement des difficultés pratiques et craignaient de ne pas pouvoir travailler efficacement à distance depuis chez eux sans pouvoir disposer d’un espace de travail convenable. C’est le cas notamment des Parisiens qui voyaient mal comment effectuer des journées de travail dans des appartements souvent trop exigus.

Beaucoup de ces réticences ont volé en éclat à compter du 16 mars 2020. Du jour au lendemain, le télétravail est devenu réalité pour 5 millions de Français. 39% des salariés du privé ont été dans l'obligation de se mettre à travailler à distance. Pour plus de la moitié d’entre eux, il s’agissait là d’un mode d'organisation totalement inédit.  Pour d'autres, travailler depuis son domicile était une expérience récente. Ainsi, à l’automne 2019, le télétravail avait bénéficié d’un premier grand coup d’accélérateur, impulsé, là encore par la force des choses. D'interminables grèves contre le projet de loi réformant les retraites paralysaient alors, la SNCF et la RATP. Des transports publics à l'arrêt convertissaient en épreuve quotidienne les trajets domicile - lieu de travail. A Paris surtout, le conflit social poussa alors, salariés et employeurs à s'adapter à la pénurie de transports et à envisager  de travailler autrement, depuis le domicile. Ils découvrirent que cela était non seulement réalisable mais que ce fonctionnement pouvait s'accompagner d'un gain en productivité.
Le bilan des deux mois de confinement a largement confirmé ou démontré que travailler de chez soi est techniquement plus aisé qu’on ne l’aurait pensé. Connexion à distance au siège de l’entreprise, relations intra-entreprise, ou bien avec les clients ou fournisseurs et prestataires, ne posent généralement aucun problème grâce à un réseau wifi domestique aujourd’hui très performant. Les visioconférences à l’aide de logiciels comme Skype ou Zoom n’ont aucun mal à remplacer les réunions en présentiel et sont même plus productives car on ne s’éternise pas devant un écran. Du côté employeurs cette toute nouvelle organisation du travail se trouve ainsi encouragée de façon empirique. Non seulement elle fonctionne mais elle donne raison aux nouvelles idées managériales modernes portées notamment par les start-ups qui y voient une source de productivité et d’efficacité mais aussi, de réduction de certains coûts de fonctionnement.
Du côté employés, beaucoup ont apprécié d’être soudain libérés du métro-boulot-dodo1. Cette organisation chronophage et asservissante de leur quotidien leur apparaît soudain bien archaïque.  Non seulement la nouvelle forme de travail évite des temps de trajet longs et pénibles mais elle offre la possibilité d’agir sur l’organisation, immuable jusqu'ici, du temps de travail. Elle apparaît comme une réponse à un désir profond que révélait une enquête2 rendue publique il y a moins d’un an, en août 2019. Elle montrait que quasiment la moitié des salariés se lamentaient de ne disposer d’aucune latitude quant aux heures d’arrivée et de départ de leur lieu de travail. Ils étaient 81% à aspirer à un autre mode de fonctionnement avec davantage de souplesse.
De fait, l’organisation héritée des années 1980 ne correspond plus du tout aux aspirations des jeunes générations de salariés, qu’ils soient employés ou cadres, nés précisément dans les deux dernières décennies du XXème siècle. Des jeunes, éduqués dans l’idée que l’épanouissement personnel, individuel est une valeur clé, ont de plus en plus de mal à accepter un contexte professionnel qui, par trop rigide et astreignant, bride l'autonomie et la responsabilisation et les empêchent de se réaliser. Ces aspirations sont l'une des raisons qui expliquent, d’ailleurs, qu'outre les formules innovantes explorées par les start-up, se soient imposées les deux nouvelles façons de réaliser l'activité professionnelle chez les jeunes : l’auto-entreprenariat et le coworking. Ce dernier permet, en échange d'un loyer modique, de partager avec d'autres, un espace fonctionnel et convivial et de télétravailler de façon autonome.

Le confinement aura sans doute prouvé non seulement qu’une autre organisation du travail est possible, mais que les avantages en sont multiples comme en témoigne le sondage3 réalisé à distance par le CSA entre le 15 et le 20 avril : 73 % de ces salariés en télétravail y évaluent positivement leur expérience en lui donnant la belle note de 7,9/10 et souhaitent pouvoir poursuivre cette organisation une fois le confinement terminé.  Pour la majorité des personnes interrogées, cette nouvelle organisation de leur activité professionnelle a permis à la fois d’accroître leur autonomie et de mieux concilier vie professionnelle et vie privée. Plus de sept salariés sur dix estiment, en effet, qu’elle leur a offert davantage de flexibilité, leur permettant d’adapter les horaires de travail en fonction de leur vie personnelle.
Au vu de cette nouvelle et soudaine réalité, et de la dynamique qui la porte, le ministère du travail s'est emparé de la question et vient tout juste de publier un Guide du télétravail 4 afin de l'encourager et d'encadrer juridiquement son fonctionnement.

Enfin, ajoutons, un argument de poids à l'heure où une attention toute particulière est portée à la question environnementale. Il s'agit de ce qui apparaît comme un avantage collatéral considérable et qui saura convaincre les indécis et interpellera les autorités : certaines municipalités ont étudié l'impact du télétravail au niveau de la circulation automobile dans leur ville, l'établissant à des milliers de voitures en moins aux heures de pointe.
Il se peut donc que le confinement subi au printemps 2020 ait été le déclic pour que la politique managériale adopte une nouvelle façon de travailler qui bénéficierait à toutes les parties et pourrait associer, selon des modalités diverses, l'espace intra-muros de l'entreprise et un espace hors entreprise choisi par le salarié.

 

 

1. Le métro-boulot-dodo est apparu dans les années 1970, lorsque les grands ensembles récemment construits à l'extérieur du Paris intra-muros abritaient les actifs qui devaient se déplacer en RER et métro tous les matins vers leur lieu de travail et rentrer tous les soirs. Voir le film Elle court, elle court, la banlieue (1973 de Gérard Pirés)

2. Enquête commandée par l’éditeur de logiciels Horoquartz et réalisée par OpinionWay.

3. Sondage Internet réalisé par le CSA auprès de 1010 salariés du secteur privé d'au moins 10 salariés entre les 15 et 20 avril, (39 %) télétravaillent depuis le début du confinement, parmi eux 62 % sur la totalité du temps d'activité. Le télétravail est tout à fait nouveau pour la moitié d'entre eux.

4. Le Ministère du travail l'a publié le 9 mai 2020: Guide du télétravail et Spot visuel

© Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes

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