Edito du mois

Vous vous ennuyez pendant

Rétro Découverte.jpg

C'est désormais un phénomène mondial et cette période de confinement imposé par le Covid-19 ne fait que l’accentuer : les jeunes se lancent sur Youtube et ouvrent leur chaînes. La France ne fait pas exception, entre les vidéos consacrées au cinéma (Le Fossoyeur de films) , au jeu vidéo (le Joueur du Grenier, célèbre depuis 2011), à l'histoire (Nota bene), à l'actualité et toute une vaste gamme de sujets.
Au sein des chaînes dédiées aux jeux vidéo, un créateur fait exception, et en ces longs moments de confinement à la maison, rien de tel que de se distraire sur nos consoles ! Nous vous proposons donc, de découvrir Edward, l'auteur de "Rétro Découverte", un titre qui annonce la couleur.

Une entreprise familiale

Eh oui, le jeu vidéo a désormais une histoire et des historiens pour l'étudier, ou tout simplement des passionnés désireux de partager leurs connaissances. Edward, Joris de son vrai nom, nous propose, depuis 2013, de revenir sur les hits des vieilles consoles, ou d'autres jeux moins connus, de l'enfance des trentenaires et quadragénaires. Inlassablement, Edward parcourt avec enthousiasme les jalons qui ont marqué le monde vidéoludique, exhumant parfois des perles oubliées.

Jusque-là, rien que de très classique, car il est loin d'être le seul à s'adonner à l'exercice. Pourtant quelque chose le distingue : le ton. Immanquablement nostalgique, presque toujours humoristique, Edward se met en scène, avec ses amis, en se remettant dans la peau d'un enfant de dix ans. Le décalage qui consiste à regarder des adultes plus que trentenaires jouer des enfants convaincra ou pas. Cependant l'ambition d'Edward ne consiste pas à briguer les hautes marches du jeu d'acteur. Il nous replonge simplement dans le monde de l'enfance. Edward fait jouer ses amis, sa compagne, et même ses propres parents, personnages récurrents. On relèvera certes des maladresses, en fonction de notre degré d'exigence, mais si on a conservé une étincelle de la prime jeunesse et si on ne s'attend pas à monts et merveilles, on entrera dans son monde, celui d'une enfance ressuscitée. En effet, mêlant agréablement souvenirs réels et fiction, le vidéaste raconte des tranches de vie, où la review "technique" du jeu évoqué se fond dans un contenu narratif toujours plaisant.

Un parfum d'enfance

Deux ou trois vidéos d'Edward ont atteint les 100 000 vues, score respectable pour un "petit" youtubeur. A titre d'exemple, la vidéo traitant de Dungeon Master est devenue une des plus populaires. Edward se trouve aux prises d'un oncle prétentieux et désagréable. Timidement, Edward parvient à lui seul à terminer un jeu mettant en échec toute sa famille, car, oui, toute sa famille y jouait. Et voilà le jeune homme triomphant de la morgue d'un adulte.

Ce qui touche chez Edward, c'est qu'il ne renâcle jamais à se donner le rôle du gentil benêt, pessimiste, timide et manquant de confiance en lui, donnant le meilleur rôle aux autres, à commencer par sa compagne, toujours un peu plus maligne que lui. Or il se trouve que cet alter ego doit beaucoup au véritable Edward. Ce dernier le confesse pleinement dans sa vidéo sur Céleste, un jeu de plate-forme récent mais dans un esprit rétro. Madeline, l'héroïne, doit gravir le mont Céleste. Elle rencontrera différents personnages qui la guideront ou lui feront obstacle. Le principal et seul véritable antagoniste sera le double négatif de Madeline, une partie d'elle-même qu'elle déteste et refoule. En fait, Céleste se veut un périple initiatique. La jeune Madeline, déprimée, vit l'ascension du mont Céleste comme le cheminement d'une réconciliation progressive avec elle-même. Nombre de joueurs ont adoré Céleste, et l'ont vécu comme une véritable expérience. Edward ne pouvait pas passer à côté du jeu, et livre une de ses vidéos les plus émouvantes.

Calme et volupté

L'autre point fort d'Edward, c'est le rythme qu'il adopte. Nous voilà en sa présence à des lieues du montage dynamique au point d'en devenir hystérique - ce qui semble devenir la norme sur youtube -. Ici, on prend son temps, on contemple, on s'attarde. Le fil du discours ne se voit pas brisé par des blagues systématiques ou des cuts épileptiques. Du calme, de la tranquillité, de la nostalgie. Cette tonalité signe de façon claire les vidéos de Rétro Découverte, une chaîne qui nous propose des plages d'apaisement dans un monde agité.

Après tout, les jeux vidéos sont cela aussi : une parenthèse enchantée, un lieu où se déploie l'imaginaire; l'imaginatif sera nourri, celui qui se veut uniquement dans l'action sera également rassasié. Citons un exemple parlant : qui aurait imaginé, à partir d'un simple shoot them up consistant à détruire tous les ennemis se présentant à l'écran, un monde complet ? En effet, Edward, ou son double, loin de se contenter de jouer, écrit sur ses cahiers toute l'histoire d'un empire, celui que son vaisseau doit affronter. Le garçon timide, mauvais à l'école (et pourtant fils de professeur), développe tout un imaginaire à partir d'un support a priori pauvre ou jugé indigne. Aussi comprend-on l'amour d'Edward pour les jeux de son enfance. Ces derniers ont façonné et stimulé sa créativité. En effet, pour qui ne lit pas, les jeu vidéo offre une porte d'entrée vers l'imaginaire. Pour qui aime lire, le jeu vidéo vient se greffer sur ses acquis littéraires, en les enrichissant encore. Pour qui n'aime pas lire, le jeu vidéo propose une matière première, un carburant à l'imagination.

En résumé, regarder une vidéo d' Edward revient à pénétrer dans un temps en suspension, celui de l'émerveillement de l'enfance face à un monde imaginaire.

Le petit plus des jeux vidéos anciens, c'est ce qu'ils ont de moins par rapport à leurs successeurs :  leurs limites techniques. La technologie ne permettait pas de tout représenter. Les décors, les personnages, tout était plus fruste que de nos jours. Or, ce qui manquait au réalisme de ces jeux, c'était nous, les joueurs qui l'y mettions, de même qu'aujourd'hui de jeunes joueurs y investiront autre chose. Tout cela  participe de la même essence et stimule le goût de la découverte, rétro ou pas. Or s'impliquer ainsi, consiste à revenir à  la bande dessinée, aux premiers livres ou films qui nous ont captivés, c'est-à-dire aux sources de toute narration.

Edward s'adresse en fait à tous ceux qui aiment rêver, ceux qui lisaient avec avidité les notices de jeu, à l'époque où elles existaient, ceux qui rêvaient longtemps après avoir éteint leur console de jeu, ceux qui rêvent encore.

 

© Olivier Dalmasso - Centre International d'Antibes

Partager

D'autres coups de coeur edito du mois

Quand on disait série télévisée entre 1970 et 1980, l’on pensait à juste titre aux séries américaines (Dynastie, le Prisonnier, Star Trek, Colombo……

Les statistiques de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) le confirment année après année, la France est et reste de loin, la première…

Humour, humor, umorismo, χιούμορ (chioúmor)… Les talents du rire ont eux aussi évolué et les spectacles dédiés à l’humour se multiplient explosant…

Incroyable mais vrai ! Alors que les Français semblaient engagés depuis des années dans un concours de pessimisme1, voilà qu’un individu sorti de…