Edito du mois

Les mots de la deuxième décennie du XXIè siècle

maxresdefault.jpg

Dans le numéro 100 de janvier 2020, nous avons commencé à détailler ce qui, du point de vue français, nous paraissait important de retenir de ces dix dernières années. Nous continuons à égrener l’alphabet et à passer en revue les mots et les faits qui ont marqué la décennie en France et dans le monde.

G évidemment comme le gilet de couleur jaune qui a été le symbole à la fois de la contestation et d’une nouvelle (pour ne pas dire révolutionnaire) manière de conduire et de gérer un conflit social. L’onde de choc provoquée par la crise financière qui frappa la France en 2008, s’est propagée tout au long de la décennie suivante punissant de son austérité les Français de la classe moyenne, fragilisés, inquiets pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Ce mouvement social a surgi par la seule force des réseaux sociaux qui ont porté la colère, l’insatisfaction, le ressentiment d’individus qui se sentaient et se sentent abandonnés et malmenés par la classe politique dirigeante. Naît d’une goutte de gasoil qui a fait déborder le vase du mécontentement populaire en novembre 2019, le mouvement est resté fidèle à son postulat de départ et à sa volonté farouche de se positionner en dehors de tout parti politique. C’est que les gilets jaunes vilipendent avec la même force, les élites tout comme les élus.  Ce mouvement de contestation inédit, enfiévré, a été incapable de créer des instances de direction représentatives craignant d’y perdre son âme. Dès lors, rejetant la règle du jeu démocratique et toute démarche collective structurante pouvant se traduire par une force politique, il est resté au stade embryonnaire.  Le mouvement des gilets jaunes s’est borné pour le moment, à agglomérer des foules d’individus mécontents. Les manifestations de rues, l’occupation et l’animation des ronds-points ont été des formes d’expression d’une colère qui est volontairement restée en marge de l’expression démocratique et qui n’a donc pas su trouver sa place dans l’échiquier politique français.

H comme Michel Houellebecq. L’auteur des Particules élémentaires (1998), de Plateforme (2001) et de La possibilité d’une île (2005) faisait déjà partie des écrivains français les plus en vue, mais c’est au cours de cette décennie qu’il aura acquis le statut d’écrivain incontournable. La consécration arrive dès octobre 2010 lorsqu’il remporte le plus prestigieux des prix littéraires français, le Goncourt avec La Carte et le territoire. Soumission paraît le 7 janvier 2015, le jour même de l’attentat contre Charlie Hebdo. Avec cette fiction, Michel Houellebecq se projette dans une France imaginaire, celle de 2022, gouvernée par l'islam radical qu’il décrit, arrivé au pouvoir lors de l’élection présidentielle. Sérotonine, son septième roman, paraît à la fin de la décennie, en janvier 2019. Il tient son titre de l’anti-dépresseur que prend Florent-Claude Labrouste, cadre dépressif, nouvel anti-héros mis en scène par Houellebecq. L’archétype de l’homme qu’il nous donne à contempler dans ses romans est, en effet, faible, impuissant, perdu dans un monde moderne où le libéralisme est roi. Frustré, gouverné par des forces qui le dominent, conscient que ses aspirations de vie épanouie, notamment sexuelles, ne rencontrent qu’ennui, solitude et précarité, l’homme moderne n’est pas l’acteur d’une société dont il a cru les promesses, mais un être désabusé, balloté, en proie à des angoisses existentielles qui le rongent.

Bref, dans une conjoncture qui voit, depuis un certain temps, les Français se présenter comme les champions du monde du pessimisme,  Houellebecq apparaît comme l’intellectuel qui en serait leur porte-parole… et les gilets jaunes l’une des traductions en termes d’expression sociale.

I nous fait penser à l'Info devenue reine grâce aux chaînes qui lui sont dédiées et aux Infox qui prolifèrent. Il est loin le temps où les informations à la télévision ne pouvaient s’abstraire du protocole imposé par la grille des programmes de la chaîne. L’actualité nationale et internationale était calibrée en termes d’horaires et de mise en scène précis. La grande messe du 20h00 semblait inaltérable et immuable. Les membres de la famille réunie autour du repas avalaient aussi les paroles d'un Roger Gicquel, Patrick Poivre d’Arvor, ou d'une Claire Chazal. En dehors de ces créneaux précis dédiés à l’actualité qu’occupaient les journaux télévisés, seule une information capitale pouvait prétendre s'immiscer ou interrompre le cours des programmes. Un flash info à l’inquiétante apparition sur l’écran venait, alors, tout bousculer.

C’était le panorama télévisuel d’avant le nouveau millénaire. Apparues timidement dès 1994 (LCI de TF1) puis en 1999 (I-Télé de Canal+) elles seront bientôt trois en 2005 avec la naissance de BFM puis quatre en 2018 avec l’arrivée de Franceinfo (cette dernière, issue principalement du groupe France Télévisions et Radio France). Sans parler de France 24 qui a la vocation d’être, plutôt, la voix de la France à l’international; la France est donc devenue la championne du monde en matière de chaînes d’information surclassant les Etats-Unis, pourtant patrie de CNN. Faut-il s'en réjouir pour autant ? Le revers de la médaille est une tendance à la surenchère, une course au scoop que se livrent les chaînes et leurs journalistes. Cette dérive contaminant les autres chaînes généralistes.
Le degré de l'insoutenable fut atteint lors des attentats de janvier 2015 et valut un rappel à l’ordre très ferme de la part du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) à l’encontre des médias qu’il accusait de s’être rendus coupables de faits graves méritant 21 mises en demeure. Le flot d’informations et de commentaires déversé en direct par les journalistes pendant que se déroulait la prise d’otages dans l’hypermarché cacher avait fait courir un grave danger aux personnes qui se cachaient dans le magasin tenu par le terroriste, puisqu'ils dévoilaient où et qui s'y cachait.

Il y a de quoi s'interroger sur cette métamorphose du statut de l'info. Naguère secondaire et devenue aujourd'hui vecteur d'audience au même titre que le sport, le cinéma ou la musique. Or, la déferlante d'infos et de points de vue d’experts en tous genres, s'accompagne d'une méfiance de plus en plus aiguë et malsaine envers les journalistes et ce qu'ils rapportent. La couverture médiatique du mouvement des Gilets jaunes a été symptomatique de ce nouveau rejet. "On nous cache des choses, il ne faut pas croire la parole autorisée, faisons-nous notre propre opinion à travers d'autres canaux d'information" aurait pu être le mot d'ordre de beaucoup de manifestants. Ceci a permis aux infox (fakenews) d'être tout aussi omniprésentes que les infos avancées par des professionnels. Le piège que constitue Internet à l'heure de l'individualisme forcené, est de laisser croire que nous sommes tous en mesure d'accéder à la "vraie vérité", à une lecture très personnelle, individuelle de ce qui est en train de se dérouler pour peu que nous cherchions les canaux alternatifs qui avancent les "vrais" faits et explications. C'est la porte ouverte à la manipulation consentie, celle qui a permis aux thèses complotistes de gagner les esprits et au populisme d'avancer ses pions, celle qui a fait croire à de très nombreux jeunes que le djihadisme était un projet humaniste et noble auquel il fallait adhérer.

J comme Jean (Dujardin). Grâce à l’ensemble du dispositif complexe qui, en France, l’encadre et le soutient, en lui permettant de bénéficier d’un environnement favorable à son expression, le cinéma français crée plus de 200 films chaque année. La décennie 2010-2020 a également été celle des records de fréquentation atteignant son plus haut en 2019 comme le souligne le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) : « Pour la sixième année consécutive, la fréquentation des salles de cinéma franchit le seuil des 200 millions avec 213,3 millions d’entrées, soit le deuxième plus haut niveau depuis 1966 (234,2 millions), après 2011 avec 217,2 millions. ». Cette bonne santé du cinéma hexagonal se traduit aussi par la capacité donnée chaque année à de nouveaux réalisateurs et réalisatrices de tourner leur premier film. Dans le même temps, de jeunes acteurs et actrices concrétisent le rêve tant attendu de figurer dans un long métrage. Mais dans un milieu où il y a beaucoup d’appelés et très peu d’élus, nombreux seront ceux et celles qui auront du mal à s’imposer. Seuls quelques-uns accèderont au statut de monstres sacrés. Jean Dujardin dont la carrière cinématographique a commencé timidement en 2002 aura attendu moins de 10 ans pour être acclamé en 2011 dans The Artist et oscarisé en 2012 pour son rôle dans le film de Michel Hazanavicius.

Avec pas moins de 24 films tournés de 2010 à 2019, Jean Dujardin a pu montrer l’étendue de son talent dans un répertoire qui va de la comédie pure avec les OSS 117 ou Brice de Nice à des rôles graves, dramatiques (le juge Pierre Michel dans La French 2014, ou le colonel Marie-Georges Picquart dans j’Accuse, 2019).  Il fait partie, aujourd’hui, de cette poignée d’acteurs masculins de la trempe des Jean Gabin, Lino Ventura, Alain Delon, Jean Paul Belmondo, Gérard Depardieu qui ont régné sur notre cinéma.

K comme les fidèles soutiens des alliés contre Daesh qu'auront été les Kurdes. ils ont permis aux forces de la coalition anti Etat Islamique de freiner la progression des djihadistes puis de reprendre village par village, ville par ville, le territoire qu’ils avaient conquis. Le monde a été ébloui par la bravoure de ces femmes et ces hommes combattant ensemble, et par les valeurs qu’ils et elles incarnaient face à la terreur djihadiste. Alors qu’aucune puissance internationale ne voulait se risquer à déployer ses militaires sur le terrain, le rôle des forces kurdes dans la défaite militaire de Daesh a été essentielle. La résistance héroïque qu’ils opposèrent dans leur ville de Kobané de septembre 2014 au 26 janvier 2015 marqua la fin de la conquête territoriale entreprise par l’EI. La pression militaire exercée sur le terrain par les Kurdes accélèrera le déclin et le repli des djihadistes jusqu’à  la chute de Baghouz, leur dernier réduit en mars 2019.

Quel sentiment avoir lorsque le 6 octobre 2019, une fois le travail accompli, par les Kurdes, les Américains se sont empressés de les lâcher ? En se retirant du nord de la Syrie, ni eux ni les Européens ne constituaient plus d’obstacle aux yeux de la Turquie qui déclenchait aussitôt l’invasion militaire de cette portion de territoire. Pris en étau entre la puissance de feu turque et l’armée syrienne, abandonnés par leurs anciens alliés occidentaux de la coalition, dont la France, les Kurdes ont dû mettre fin au rêve de Rojava qu’ils avaient entrevu au nord de la Syrie. Le dénouement de cette guerre aux côtés de la coalition les laisse dans le dénuement. Il leur laisse un goût très amer. Il nous laisse un sentiment de honte. 

 

Les mots de la décennie 2010-2020. Première partie de l'abécédaire (lettre A à lettre F)

 

© Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes

Partager

D'autres coups de coeur edito du mois

Quand on disait série télévisée entre 1970 et 1980, l’on pensait à juste titre aux séries américaines (Dynastie, le Prisonnier, Star Trek, Colombo……

Les statistiques de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) le confirment année après année, la France est et reste de loin, la première…

Humour, humor, umorismo, χιούμορ (chioúmor)… Les talents du rire ont eux aussi évolué et les spectacles dédiés à l’humour se multiplient explosant…

Incroyable mais vrai ! Alors que les Français semblaient engagés depuis des années dans un concours de pessimisme1, voilà qu’un individu sorti de…