Edito du mois

La banlieue de Kheiron et de Ladj Ly se rappelle à nous sous le patronnage de Victor Hugo

Mauvaises herbes de Kheiron

A un an d’intervalle, pile, cette citation de Victor Hugo vient d’être reprise par Kheiron et Ladj Ly deux réalisateurs dont les films racontent leur banlieue.

Le 21 novembre 2018 sortait  Mauvaises herbes de l’humoriste et cinéaste Kheiron avec Catherine Deneuve (Monique), André Dussollier (Victor) et Kheiron (Waël) dont le synopsis disait :  [Waël, un ancien enfant des rues, vit en banlieue parisienne de petites arnaques qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Sa vie prend un tournant le jour où un ami de cette dernière, Victor, lui offre, sur insistance de Monique, un petit job bénévole dans son centre d’enfants exclus du système scolaire.
Waël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme. De cette rencontre explosive entre "mauvaises herbes" va naître un véritable miracle.]

Le 20 novembre 2019 « Les Misérables » mettait encore Victor Hugo à l’honneur. Ladj Ly plaçait sous son haut patronage, sa fiction mettant en scène le quartier de Montfermeil en Seine Saint-Denis et les rapports sociaux complexes qui s’y jouent. (Voir notre coup de cœur cinématographique de ce mois)

Les banlieues, ces territoires nés et maintenus en périphérie des villes comptent aujourd’hui quelques 1300 quartiers dits prioritaires que la République tente d’arrimer à la nation. Malgré quelques succès remportés par les plans d’action menés par les différents gouvernements qui se sont succédé depuis Mitterrand, la politique de la ville peine à écoper la misère de ces zones urbaines qualifiées tour à tour de difficiles, sensibles et prioritaires. 42,2% de leurs habitants vivent sous le seuil de pauvreté contre 14,3% dans le reste de la France métropolitaine et le taux de chômage y est 2,5 fois plus important qu’ailleurs.
La situation de la jeunesse vivant dans ces quartiers, que les deux films racontent, est tout aussi éloignée de la moyenne nationale. Ainsi, l’Observatoire National de la Politique de la Ville, organisme officiel chargé de cette mission, nous répète dans ses rapports de 2015 à 2018, que 785 établissements de ces quartiers concentrent les 2/3 des collégiens ; que parmi les jeunes des zones prioritaires sortis du système scolaire en 2013, 46 % étaient peu ou pas diplômés (contre 23 % dans les autres quartiers) ; qu’en ce qui concerne l’orientation en fin de collège, les jeunes en âge d’intégrer le lycée, sont bien moins nombreux à suivre la filière générale (29,3%) que leurs camarades des autres quartiers (39,7%) ; que seuls 38 % des jeunes de ces banlieues entament des études supérieures, contre 59 % ailleurs.  

Les deux films déroulent leur histoire dans ce contexte social fortement dégradé avec des moyens humains qui, bien qu’importants, ne sont pas à la mesure des enjeux et de l’immense défi d’intégration à relever. S’ils partagent cette référence au grand homme des lettres et dépeignent la situation des jeunes de ces quartiers, le propos et le message des deux films diffèrent tant dans la forme que dans le fond.
Dans Mauvaises herbes, Kheiron, jeune cinéaste d’origine iranienne, arrivé en France à l’âge de deux ans s’intéresse au travail d’éducation déployé par les associations pour aider les jeunes en situation d’échec scolaire. Lui-même s'est inspiré de son propre travail d'éducateur qu'il a réalisé pendant quelques années à Saint-Denis. Kheiron fait sienne la réflexion de Victor Hugo : [Il n'y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs car on ne naît pas délinquant, on le devient. Or, les «cultivateurs» ne sont pas seulement les parents: après les neuf mois de grossesse, un enfant appartient à tout le monde. À mes yeux, les «cultivateurs», c'est la société toute entière].
En première ligne, partageant cette mission d’éducation avec les parents, instituteurs et éducateurs, se trouvent les 40 000 enseignants qui officient dans un collège public de ces quartiers. L’effort de l’Etat se manifeste par des moyens supplémentaires alloués à ces établissements insérés dans le réseau de l’éducation prioritaire (REP et REP+). On le perçoit notamment par le nombre d’élèves par classe, inférieur par rapport aux établissements hors zone prioritaire. A noter que cet effort est, aujourd’hui, initié dès l’école primaire; il concerne 300 000 élèves de 10 800 classes de CP et de CE1 dédoublées. L’objectif étant de limiter progressivement les classes du début de l’apprentissage à 12 élèves en grande section de maternelle, au CP et au CE1 pour 450 000 élèves.

Les Miserables Si  Kheiron axe son argumentation dans la méthode éducative à employer pour redonner une seconde chance à des jeunes, Ladj Ly se désintéresse totalement de la problématique scolaire. Ayant choisi de situer l’action en plein été, alors que les établissements sont fermés, le réalisateur réussit à évacuer totalement d’un film intrinsèquement lié aux jeunes et à la banlieue, l’école et les enseignants, les acteurs sociaux qui y apparaissent traditionnellement. Ici, le système éducatif est hors de cause, il faut chercher les mauvais cultivateurs ailleurs.
A qui s’adresse donc, le reproche Hugoesque ? Ladj Ly cherche à nous immerger dans la vie quotidienne de son quartier. Dès l’entame du film, nous sommes avec différents groupes de très jeunes adolescents en bleu, blanc, rouge. Ils quittent par grappes, leur quartier, scènes de transports en commun qui nous disent la distance qui le sépare de la capitale.  On comprend qu’ils ont suivi les exploits des Bleus jusqu’à la finale de la coupe du monde de football de juillet 2018. Ils ont décidé de la voir non pas chez eux à Montfermeil, mais au cœur de Paris pour partager l’événement avec le reste de la nation. Leur décision a une forte portée symbolique, acte d’adhésion qui les voit arborer les couleurs nationales et éclater de joie lors de la victoire. Le temps d’un match, eux aussi sont la France.

De retour chez eux, chacun fait de son mieux pour occuper le temps des vacances.  Nous sommes loin des clichés, les jeunes dont nous partageons le quotidien ne sont pas de jeunes racailles, prompts à manigancer de sales coups. Les jeunes que nous suivons sont encore des mômes sur leur territoire bien dégradé (scène de la luge sur les pentes de la cité). Des mômes qui ont la rue pour espace de jeu et qui parfois font une bêtise de mômes. Excepté que ces enfants ignorent qu’ils évoluent au sein d’un ensemble social extrêmement complexe, mettant aux prises une myriade de groupes sociaux. La société de Montfermeil est ainsi constituée d’une mosaïque de groupes jouant chacun sa propre partition, la cohésion, le maintien de cet ordre fragile est une utopie quotidienne que trois policiers sous les ordres de leur cheffe tentent, vaille que vaille, de maintenir. La désagrégation menace, à tout instant un quelconque événement, le moindre  incident peut mettre le feu aux poudres et avoir des conséquences dévastatrices.
Au beau milieu de tous ces groupes d’adultes mus par leurs propres intérêts, leurs propres objectifs, et formant cet équilibre social précaire qui semble ne tenir qu’à un fil, ces jeunes sont là, aussi innocents que le petit lionceau à cause de qui cet édifice social instable va se dérober, entraînant -on peut l’imaginer- tout Montfermeil dans sa chute. La bêtise commise par le garnement Issa sera l'étincelle qui lui fera perdre son innocence, le transformera en petit gavroche des temps modernes et fera tout basculer.

Les mauvais cultivateurs pullulent donc. On les trouve dans les rangs des autorités qui ont laissé s’installer une dynamique désastreuse dans certains territoires ; dans ceux de certains parents désarmés face à leurs enfants (scène du père d’Issa au commissariat) ; dans ceux de la police qui ont tendance à dériver comme Chris ou à « péter un câble » comme  Gwada ; dans ceux de tous ces groupes sociaux plus ou moins en délicatesse avec la légalité et qui cherchent à occuper le terrain.

Alors que l’espace de la contestation est occupé aujourd’hui par l’opposition à la réforme des retraites, et depuis un an par le mouvement des « Gilets jaunes », tous deux étrangers aux réalités des quartiers, Les Misérables, sorti en novembre 2019, vient nous rappeler, 14 ans après le mois de novembre 2005, que tout reste à faire.  Le calme qui règne dans les banlieues ne saurait être considéré autrement qu’extrêmement précaire. En cela, Les Misérables est un cri d’alarme qui doit être pris en considération.

 

© Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes

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