Edito du mois

Rappelons-nous Barbara

Barbara (1965)

C'était en novembre 1997. Autre temps, autre France. Les vagues d'attentats y étaient inconnues. L'année précédente, le très populaire groupe de rock Noir Désir était revenu sur le devant de la scène avec l'album 666 667 club. Ce qu'on appelait alors "la gauche plurielle" était revenue au pouvoir suite à sa victoire aux législatives. Les premiers téléphones portables faisaient leur apparition et commençaient à se démocratiser. Pendant ce temps s'éteignait une grande dame de la chanson française, symbole transgénérationnel de la chanson "à texte", Barbara.

Ma plus histoitre d'amour c'est vous, Barbara!

La longue dame brune

"Il automne, il automne", chantait Barbara, transformant en verbe le nom de la saison de toutes les mélancolies. Qui était cette "longue dame brune", comme l'a chanté Moustaki ?

Monique Serf de son vrai nom, se fait un nom du temps de sa jeunesse dans les cabarets de la rive gauche de la Seine. Un profil d'oiseau de proie, un regard vif et des répliques mordantes. Barbara fait tomber le monde de la chanson -et parfois même, des chanteurs- sous son charme. Jacques Brel dira d'elle qu'elle "a un grain, mais un beau grain." (avoir un grain : être fou)

Après une période belge, Barbara revient à Paris où elle se fait un nom à la fin des années 50. Ma plus belle histoire d'amour, son premier très grand succès, scelle la relation privilégiée qu'elle entretiendra toute sa vie avec son public. Très secrète, Barbara se livre peu. Elle part s'installer à Précy, un village situé à quelques kilomètres de Paris, au début des années 70. Malgré tout, l'aura de l'artiste ne cesse de croître. Sa légende se bâtit malgré elle. Barbara est désormais consacrée.

Barbara côtoie de nombreuses personnalités du monde de la chanson et du spectacle. De sa rencontre avec Gérard Depardieu naîtra le spectacle Lilly passion, une comédie musicale. Gérard Depardieu chantera sur scène avec Barbara. La chanson L'île aux mimosas fera désormais partie du répertoire de l'artiste.

Au fur et à mesure qu'elle avance en âge, Barbara gagne en présence scénique. Ses interprétations se font plus solennelles, sa voix, plus grave. Pourtant, ses apparitions sur scène se raréfient. Au début des années 90, sa santé commence à décliner. En 1993, elle devra annuler des tours de chant. Mais lorsque sa santé le lui permet, elle remonte sur scène avec une énergie renouvelée. Elle occupe l'espace de la scène comme jamais auparavant, se jetant sur le piano puis se redressant dans de grands élans que sa santé aurait dû lui interdire. Comme d'autres grands artistes, le contact du public et sa ferveur la soutiennent et lui donnent l'énergie de pouvoir illuminer les planches de sa présence.

Itinéraire en chansons

Bien que vivant de plus en plus recluse dans sa maison de Précy-sur-Marne, Barbara ne perdra jamais le contact avec son public et son époque. C'est ainsi qu'elle composera une chanson sur le sida, car elle se sent concernée par tout ce qui peut affecter la jeunesse.

La dévotion de son public lui est acquise. Dans ses concerts, Barbara se livre à son public, s'y donne entièrement. On parle de véritables "messes". Et c'est bien le moins : dès ses premiers succès, c'est à son public que Barbara dédie Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous. Il ne faut pas y voir une posture d'artiste mais la sincérité même. Barbara rassemble. A l'instar de quelques autres artistes (Véronique Sanson, Michel Sardou...), toutes les générations viennent l'écouter, et ce depuis les années 60. Barbara devient l'idole non pas particulièrement ou uniquement "des jeunes" mais, plus largement, d'un public cultivé, sensible à la poésie et à la nostalgie.

Mon enfance sonne comme la chanson la plus emblématique de cette sensibilité :

J'ai mis mon dos nu à l'écorce,
l'arbre m'a redonné des forces,
tout comme au temps de mon enfance.
Et longtemps j'ai fermé les yeux,
je crois que j'ai prié un peu,
je retrouvais mon innocence.
Avant que le soir ne se pose,
j'ai voulu voir
la maison fleurie sous les roses,
J'ai voulu voir

[...]

Pourquoi suis-je donc revenue
et seule au détour de ces rues?
J'ai froid, j'ai peur, le soir se penche.
Pourquoi suis-je venue ici,
ou mon passé me crucifie?
Elle dort à jamais mon enfance

Si Barbara n'est ni la première ni la dernière à évoquer l'enfance et à faire vibrer la corde de la nostalgie, elle donne à cette dernière un gravité inédite.

En 1964, A l'occasion d'un séjour en Allemagne, Barbara compose une chanson qui deviendra l'un de ses classiques : Göttingen. Barbara est juive. Enfant, elle dut se cacher afin d'échapper à la déportation. Il n'est donc pas anodin pour elle de chanter devant un public allemand, public qui l'ovationne à la fin de son spectacle. Göttingen naît de cette rencontre entre le souvenir traumatique de la guerre et une nouvelle jeunesse allemande chaleureuse et étrangère aux horreurs du passé.

Ô faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j'aime
À Göttingen, à Göttingen
Et lorsque sonnerait l'alarme
S'il fallait reprendre les armes
Mon cœur verserait une larme
Pour Göttingen, pour Göttingen

Quelques années plus tard, Barbara compose L'Aigle noir, un immense succès.Texte étrange et onirique, cette vision suscite interrogations et commentaires. Jusqu'à ce jour où Barbara révèle qu'elle a été violée par son père pendant son enfance. On croit alors que cet aigle noir pourrait être une façon imagée de décrire son vécu si douloureux. Vision, souvenir, alchimie personnelle naviguant ente les deux, toujours est-il que la chanson fascine. Les niveaux de lecture se superposent, mais aucun n'éclipse la beauté de l'oeuvre.

Un beau jour ou peut-être une nuit
Près d'un lac, je m'étais endormie
Quand soudain, semblant crever le ciel
Et venant de nulle part surgit un aigle noir

Lentement, les ailes déployées
Lentement, je le vis tournoyer
Près de moi dans un bruissement d'ailes
Comme tombé du ciel, l'oiseau vint se poser


Autre hymne adulé par le public, Perlimpinpin figure aux rang des "tubes" de Barbara. Étrange titre : la poudre de perlimpinpin est une expression familière qui désigne un remède de charlatan, dépourvu d'efficacité réelle. Il s'agit en fait d'une évocation de ce qui, pour l'artiste, constitue le sel de la vie : le retraite, la paix, la contemplation.

Pour qui, comment quand et pourquoi?
Contre qui? Comment? Contre quoi?
C’en est assez de vos violences.
D’où venez-vous?
Où allez-vous?
Qui êtes-vous?
Qui priez-vous?
Je vous prie de faire silence.
Pour qui, comment, quand et pourquoi?
S’il faut absolument qu’on soit
Contre quelqu’un ou quelque chose,
Je suis pour le soleil couchant
En haut des collines désertes.
Je suis pour les forêts profondes,
Car un enfant qui pleure,
Qu’il soit de n’importe où,
Est un enfant qui pleure,
Car un enfant qui meurt
Au bout de vos fusils
Est un enfant qui meurt.
Que c’est abominable d’avoir à choisir
Entre deux innocences!
Que c’est abominable d’avoir pour ennemis
Les rires de l’enfance!
Pour qui, comment, quand et combien?
Contre qui? Comment et combien?
À en perdre le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles!
Mais pour rien, mais pour presque rien,
Pour être avec vous et c’est bien!
Et pour une rose entr’ouverte,
Et pour une respiration,
Et pour un souffle d’abandon,
Et pour ce jardin qui frissonne!
Rien avoir, mais passionnément,
Ne rien se dire éperdument,
Mais tout donner avec ivresse
Et riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne pas parler de poésie,
Ne pas parler de poésie
En écrasant les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour au murs gris
Où l’aube n’a jamais sa chance.
Contre qui, comment, contre quoi?
Pour qui, comment, quand et pourquoi?
Pour retrouver le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles.
Contre personne et contre rien,
Contre personne et contre rien,
Mais pour toutes les fleurs ouvertes,
Mais pour une respiration,
Mais pour un souffle d’abandon
Et pour ce jardin qui frissonne!
Et vivre passionnément,
Et ne se battre seulement
Qu’avec les feux de la tendresse
Et, riche de dépossession,

N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne plus parler de poésie,
Ne plus parler de poésie
Mais laisser vivre les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance,
Vivre,
Vivre
Avec tendresse,
Vivre
Et donner
Avec ivresse!

La grande dame de la chanson

Souvent drôle et sarcastique dans la vie, mais également solitaire et angoissée, l'artiste marque à jamais de son empreinte le monde de la chanson. Une poésie inspirée, mélancolique en diable, telle est la signature de Barbara. Elle devient une icône et  une référence pour des chanteurs plus jeunes.

Petit anecdote : Véronique Sanson  appelle un jour Barbara au téléphone. Anxieuse, Véronique lui  confie qu'il lui semble que son inspiration tourne en rond. "J'ai peur de radoter" avoue-t-elle. "Tout le monde radote", la rassure Barbara. "Moi aussi, je radote, je radote." Un tel aveu, même sous forme de boutade, apaise son interlocutrice.

Barbara trouve la force de composer un dernier album, paru en 1996, qui sera recompensé l'année suivante aux victoires de la musique. Ironiquement, il s'agit de l'année où meurt la chanteuse.

Serge Gainsbourg disait que la chanson était un art mineur. Il n'empêche que cet art mineur a lui aussi ses princes et ses reines. Barbara était de ceux-là.

 

© Olivier Dalmasso- Centre International d'Antibes

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