Littérature

L'Estrange Malaventure de Mirella de Flore Vesco - Editions L’École des loisirs, avril 2019

L'Estrange malavanture

Pour la troisième édition du prix national de littérature ado, Flore Vesco a reçu le prix Vendredi 2019 le 14 octobre dernier, dans le grand hôtel parisien, « Le Cinq Codet » . Il couronne une œuvre originale, l'Estrange Malaventure de Mirella, qui revisite l'histoire du joueur de flûte d'Hamelin des frères Grimm. Grâce à une jeune fille de 15 ans, Mirella, on va enfin comprendre la véritable histoire de ce conte du Moyen Âge !

Flore Vesco n'en est pas à son premier roman avec L'Estrange Malaventure de Mirella. En 2015, De Cape et de mots  chez Didier Jeunesse recevait le prix Saint-Exupéry. Deux ans plus tard, la même édition jeunesse sortait Louis Pasteur contre les loups-garous. En 2018, c'était au tour de Gustave Eiffel et les âmes de fer de venir remplir les rayons jeunesse des librairies.
C'est dans une langue fleurie qui évoque un vieux français teinté de termes germaniques  -puisque l'intrigue nous amène au creux du Saint Empire- que l'histoire de Mirella nous est contée : [Franz frappait les touches de sa chifonie.][...][Gudrun la gaillarde grattait les cordes de sa gusle. Gerfried à ses côtés s'égosillait à gueule bec avec sa guimbarde. Christa taquinait les cordes de son crwth.] p59 Ces termes archaïques glissés dans notre langue contemporaine laisse le récit très lisible. En fin d'ouvrage, on retrouve même un petit cours pour continuer ce parler imaginaire.
Flore Vesco brosse un Moyen Âge (tel qu'on se le représente dans l'inconscient collectif) haut en couleurs, de l'organisation politique : [Le monde était bâti selon un ordre immuable. De haut en bas, du plus puissant au plus faible, on trouvait : Dieu/l'empereur du saint Empire germanique/les seigneurs/le bourgmestre/les échevins/les notables/les artisans/les commerçants/les chiens de garde/les femmes/les mendiants/Mirella.] p17 à l'hygiène : [Partout ailleurs dans le Saint Empire germanique, les citadins jetaient leurs eaux usées dans la rue, en criant : « À la mouscaille ! »] p13, en passant par les rites : [Au Moyen Âge, un jour sur trois était férié. Ce jour-ci, on fêtait sainte Wilgeforte, aussi appelée sainte Débarras. Cette martyre manqua de se faire trousser et déshonorer par des soldats. Dieu, pour la protéger, l'affubla soudainement d'une belle barbe velue. Ses agresseurs la trouvèrent si laide qu'ils la laissèrent en paix.] p56  et superstitions : [Au Moyen Âge, on craignait les teinturiers, qui osaient colorer le monde en une carnation différente de celle que Dieu avait imposée, et maniaient pour ce faire drogues, filtres et poisons.] p81.

Tout est naturellement évocateur, on a l'impression d'y être : [Bref, notre histoire se passe pendant le règne de Rodolphe de Habsbourg, à une époque qu'on appelle aujourd'hui le Moyen Âge classique. C'était un temps où les hommes qui parvenaient à vivre jusqu'à trente ans étaient des vieillards, où les femmes étaient mères de cinq ou six enfants à vingt ans. En ces temps-là, on prenait son bain en public. Les maisons ne disposaient que d'un seul grand lit, dans lequel dormaient toute la famille, la servantaille et les étrangers de passage.] p20
Dans ce détour par le Moyen Âge, l'auteure nous donne à penser aux misères et turpitudes contemporaines, qu'il s'agisse de la domination masculine : [Oyant la garce s'approcher, il s'était faufilé derrière elle en tapinois et l'avait attrapée. Mirella ne chercha pas à se défaire de son emprise. Elle était prudente. Si elle réagissait violemment, Guerric risquait de s'encolérer. Il tenterait de la meurtrir, ou s'emporterait jusqu'à la culbuter dans l'herbe.] p21, de la chasse aux sorcières et de  la recherche de boucs émissaires : [Le bourgmestre se frotta les mains.][...][En prime, il venait de trouver une sorcière à brûler voilà qui concluait admirablement les terribles semaines que la ville avait endurées.] p186 , des superstitions ou des effets de foules : [Les habitants d'Hamelin étaient aussi prompts à paniquer qu'à reprendre confiance.][...][La musique de la jeune fille n'avait pas seulement chassé les rats : elle avait secoué les peureux, et maintenant tous tendaient avec bonheur leurs pâles faces aux rayons du soleil.] p180, les parallèles sont troublants.

Entre deux éclats de rire -car l'humour n'est jamais loin dans ce récit-, cette lecture donne beaucoup à réfléchir et ce détour par un passé lointain permet d'évoquer des thèmes qu'il serait difficile d'aborder frontalement, comme, entre autres, le féminisme, la défense des marginaux ou encore la liberté de l'enfance. Avec une telle héroïne, Mirella, qui échappe aux conventions sociales et renverse l'ordre établi, tout devient possible !
En résumé, Flore Vesco nous livre un roman pétillant, pas du tout à l'eau de rose, débordant de vérités, à découvrir sans aucune hésitation.

 

© Sylviane Colomer - Centre International d’Antibes

 

 

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