Littérature

Le loup - Une histoire culturelle de Michel Pastoureau - Editions du Seuil, novembre 2018

Historien spécialiste de l'héraldique et des couleurs, Michel Pastoureau, de mieux en mieux connu du grand public, vient de publier un ouvrage consacré au loup. Le champ d'investigation du chercheur couvre l'histoire des couleurs mais aussi celle des animaux au fil du temps, dans les textes et les arts visuels.

Le loup - Une histoire culturelle de Michel Pastoureau - Editions du Seuil, novembre 2018

Il existe peu de grands historiens à la fois accessibles, pointus et dotés d'une belle plume (on peut néanmoins citer René Grousset ou Paul Veyne). Michel Pastoureau écrit comme il parle et parle comme il écrit, dans une français simple et élégant, compréhensible par tous. Ainsi, il nous explique que [Le Moyen Âge nous a laissé un grand nombre de livres spécialement consacrés aux animaux  [...] non pas tant pour les étudier tels qu'ils sont mais pour en retirer des supports de significations  [...]et des enseignements moraux et religieux"] p.47. Voilà une spécificité étrangère ou presque à notre mentalité contemporaine mais tout à fait normale au Moyen Âge, époque friande de symbolique. Ainsi, le   renard est rusé, le loup un peu bête et cruel, l'ours maladroit et brutal... Quand Michel Pastoureau avait commencé ses études, il y a plus de quarante ans, ses sujets de prédilection (le bestiaire et l'héraldique) n'étaient pas des thèmes en vogue. Ironie du sort, depuis le début des années 2000, les travaux de l'historien connaissent un succès populaire grandissant. Et ce professeur, apprécié de ses étudiants de L'École des Hautes Études, se voit désormais invité de plus  en plus fréquemment sur des plateaux de télévision, y compris dans des émissions dont le sujet principal n'est ni l'histoire ni la littérature.

Après de multiples ouvrages s'attachant à décrire l'histoire des couleurs (à quelle époque préférait-on telle couleur et pour quelles raisons, qu'en est-il de nos jours, etc...) mais également les figures et origines de l'héraldique, Michel Pastoureau propose cette fois de s'attarder sur une figure bien connue des contes et des textes médiévaux : Le loup.

L'historien part de l'antiquité et arrive jusqu'à notre époque, analysant à chaque étape le rôle et l'iconographie du loup. On découvre ou redécouvre la louve des Romains, l'Ysengrin du roman de Renart, grand récit médiéval, les croyances gravitant autour des changeurs de formes (lupins, lubins et loups-garous). Au fil de la lecture, on apprend une notion ou un détail, on se familiarise avec la réalité et l'imaginaire du loup dans l'esprit humain. Saviez-vous que le loup est censé voir la nuit, ce qui en fait un animal diabolique, ou encore que les loups se sont bel et bien aventurés dans les villes lors des hivers les plus rigoureux et ont réellement  attaqué des êtres humains ? Lors de périodes de famine que le Moyen Âge a pu connaître, le canidé sauvage constituait en effet une menace pour l'homme. Il ne s'agit pas d'un simple fantasme mais d'une réalité [Tous les documents d'archives [...], toutes les chroniques l'affirment : sous l'Ancien Régime, lorsque certaines circonstances sont réunies, -hivers interminables, famines, épidémies, guerres- les loups attaquent les humains et mangent les cadavres des soldats. Le nier, comme le font aujourd'hui certains éthologues et zoologues, est malhonnête.] p.107. On constate combien Michel Pastoureau, en bon historien, se fie à la documentation plutôt que de la mettre systématiquement en doute.

  Autre croyance surprenante : voir un loup avant que l'animal ne vous voie vous permettait de le subjuger et d'échapper à la menace qu'il représente. En revanche, si le loup vous aperçoit en premier, sa présence vous prive de vos moyens, et il vous dévorera à coup sûr. L'ouvrage enrichit et nuance notre perception du loup en le restituant dans des contextes historiques et littéraires précis, des gravures du Moyen Âge aux livres pour enfants.

 Le texte du chercheur nous fait en outre découvrir l'image ambivalente du loup : tantôt positive, tantôt négative. Au passage, Michel Pastoureau en profite pour nous rappeler que la perception d'une couleur n'a rien d'universel ni d'intemporel. Il l'avait déjà démontré à l'occasion de précédentes publications, au sujet du rouge, par exemple, associé à la chaleur et du bleu associé au froid, en rappelant que ce rapprochement reste très moderne, et n'existe pas avant le XXème siècle. L'historien va cette fois plus loin puisqu'il  saisit malicieusement l'occasion de montrer les limites de la lecture psychanalytique des contes de fées dans le passage qu'il consacre au Petit Chaperon rouge En effet, compte tenu de l'ancienneté du récit (dont les versions les plus anciennes remontent au Moyen Âge) et de la symbolique des couleurs  qui y avait cours, le vêtement du chaperon aurait dû être vert, s'il avait signifié le désir sexuel, comme le prétend Bruno Betttelheim *.[couleur symbolique des amours naissantes et des sexualités infantiles] p.102.  Il démontre une fois encore que les liens entre couleurs et émotions, loin d'être naturels et universels, sont culturels et historiquement datables. Lire Pastoureau, c'est redécouvrir une histoire que l'on croit connaître et regarder d'un oeil neuf des relations entre des éléments connus qui nous semblaient aller de soi.

Enfin, Michel Pastoureau souligne que le loup [déclenche toujours les passions] et  nous met en garde contre les excès d'une certaine écologie militante des amis des loups qui nient le danger que peut représenter cet animal : [cette remise en question des sources historiques et du travail des historiens par des avocats trop zélés de la cause animale a quelque chose d'inquiétant.] p.150


Depuis une vingtaine d'années, le loup est devenu notre voisin, puisqu'il peuple le Parc national du Mercantour dans les Alpes maritimes, à une heure en voiture depuis Antibes. Michel Pastoureau nous aide à mieux le connaître.

 

© Olivier  Dalmasso - Centre International d’Antibes

 

 

 

 

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