Edito du mois

Portrait d'un homme hors du commun : l'explorateur Nicolas Dubreuil

Explorateur des pôles, Nicolas Dubreuil ajoute son nom à la liste déjà prestigieuse de défricheurs d'horizons venus de France. Il s'inscrit ainsi dans la lignée des Paul-Emile Victor et autre Jean Malaurie (1), dans une version cependant plus aventurière que scientifique. En traîneau, à pied, en scooter, inlassablement, Nicolas Dubreuil arpente le Groenland et l'Arctique depuis plus de vingt ans. Portrait d'un homme hors du commun.

Pour épater les filles

Étudiant brillant en informatique, Nicolas Dubreuil voit s'ouvrir à lui, à la fin des années 80, une carrière universitaire. En parallèle, il sent poindre en lui très tôt une vocation d'aventurier. Bien avant cela, le bac en poche, il part en Alaska et entame sa première incursion dans les espaces sauvages, non pas seul comme le malheureux protagoniste de Into the wild, mais sous la férule d'un ancien marin passionné par cette vie rude. L'instruction est dure mais formatrice, et donne à Nicolas Dubreuil les bases indispensables de la survie en milieu hostile. Loin du fantasme du héros solitaire, et même s'il avoue avoir tenté l'aventure pour « épater les filles », il mesure rapidement les conséquences du moindre manquement aux règles qu'on lui a transmises. Le plus petit écart ne pardonne pas : c'est la tente inondée parce qu'il a négligé de disposer une bâche, le kayak emporté par la marée, l'ours attiré par l'odeur d'un aliment.

 

Des bancs de  la fac à la banquise

Du côté de la carrière, les choses vont vite : rapidement, le jeune universitaire, passe des sièges de l'amphi à la chaire et va mener une double vie. Enseignant le jour, il se transforme la nuit en explorateur de bâtiments abandonnés. Il entraîne souvent des collègues et mêmes des étudiants dans ses équipées nocturnes. En leur compagnie, il va par exemple jusqu'à traverser à la nage un canal afin de s'introduire dans un bâtiment militaire désaffecté. Bientôt, l'exploration urbaine ne lui suffit plus, et il ressent de nouveau l'appel pressant des grands espaces. Il faut qu'il le vive, c'est un besoin impérieux. Il commence à regrouper tous ses cours le premier semestre pour disposer du reste de l'année à sa guise et se mesurer aux glaces et à  leurs pièges. Sa passion devient sans cesse plus dévorante, jusqu'à  lui faire bâcler ses cours, jusqu'à survoler ou négliger les « lectures obligatoires », jusqu'à ne plus faire preuve de la moindre disponibilité pour ses étudiants : « Où est Dubreuil ? » demandent sans cesse ces derniers. Il prend alors conscience de devenir « un mauvais prof » et change de carrière. Il quitte la vie -et le salaire- confortable de Maître de Conférence (professeur titulaire) pour un salaire bien plus modeste de guide polaire. Il conserve un pied-à-terre à Paris, et passe six, puis huit, puis dix mois par an « au pôle ». C'est reparti, cette fois définitivement, pour le Grand Nord.

  Là-bas l'attendent des aventures palpitantes, des découvertes (une ancienne base militaire remontant à la Guerre Froide), des chasses au harpon, des courses en traîneau, des marches épuisantes dans le vent glacial, des contacts parfois faciles, d'autres fois plus délicats avec les Inuits, Nicolas Dubreuil devient, malgré tout , « l'un d'entre eux ». Au point qu'il travaillera avec un ethnologue, ravi d'avoir un tel informateur sur la culture Inuit, et un tel passeport vers le monde polaire. Ce n'est pas une vie dénuée de risques : confronté à des situations périlleuses aussi bien seul qu'en accompagnateur, Dubreuil va connaître un accident -, une blessure, puis deux chutes dans l'eau glacée, puis une marche en catastrophe vers le village le plus proche- qui aurait pu lui valoir l'amputation de tous ses doigts et de tous ses orteils. Par miracle, et parce que son hygiène de vie avait épargné ses vaisseaux capillaires, il retrouvera la quasi intégralité de la sensation des extrémités -la tranche des mains exceptée.

 

Le guide des glaces

Devenu guide polaire, Nicolas Dubreuil apprend à gérer une équipe : la confiance à raviver dans les situations délicates, le stress, les nerfs qui flanchent, les décisions à prendre qui sauvent ou condamnent. Peu à peu, il se fait un nom dans ce milieu, au point qu'on songe même à lui comme accompagnateur, cette fois dans le cadre d'une croisière au Pôle Sud. Le périple s'avère moins serein qu'il ne l'avait estimé : il faut faire face à une mer démontée, rassurer des passagers, apprendre la vie sur un bateau en cas de houle voire de tempête ou même en cas d'immobilisation dans les glaces. Incontestablement, Dubreuil  marquera des points : il conduit une troupe de retraités pendant une marche sur la Terre de feu, alors qu'un vent chargé de cendres fouette les visages -rien d'insurmontable pour un homme rompu aux rigueurs polaires mais pour de paisibles retraités en croisière.... Alors qu'il s'attend, au retour, à une réaction négative assez compréhensible, il voit au contraire des regards brillants, exaltés par l'aventure. Pari gagné. Ainsi il devient également guide-conférencier pour Les Croisières du Ponant. Et de nouveau l'Arctique, l'Antarctique, l'Alaska, d'où il ramène des épisodes poignants ou cocasses, toujours intenses.

 Nicolas Dubreuil se fait  également connaître par de multiples conférences au retour de ses voyages, dont il ramène des photos et des témoignages de première main sur la vie des Inuits ; il travaille avec des scientifiques, mais aussi avec Jacques Malaterre (3) : Dubreuil jouera l'ours, affublé d'un lourde mécanique, dans un film documentaire. Il publie également plusieurs livres, Mystères polaires (2013), Aventurier des glaces (2012, le plus autobiographique), Akago, Ma vie au Groenland (2016) cherche à collecter des fonds afin de réaliser un film sur Kullorsuaq, le village où il a élu domicile -il s'agit du village le plus au Nord du monde-, et où  il parvient, malgré un premier contact distant, à sympathiser avec Ole, un des plus grands chasseurs inuits, qui deviendra son ami.

  Ce n'est pas tout : marqué par l'accident qui faillit le rendre handicapé à vie, et après avoir assisté un ami amputé d'une jambe pendant une expédition, Nicolas Dubreuil a désormais pour ambition de faire découvrir le monde des glaces à des personnes handicapées. Il ajoute une dimension réellement philanthropique à ce qu'il appelle « ses rêves d'adolescent. »

  Amateur de récits de voyage, de dépaysement, de peuples premiers ou simple curieux, vos trouverez toujours quelque chose dans les livres de Nicolas Dubreuil, de belles photos sur sa page Facebook (2) ou sur son site, Sikumuk , et des vidéos à didactiser. Et vous apprécierez toujours la bonhomie du personnage -et la modestie à laquelle le ramène la confrontation à un monde âpre et sauvage, où l'homme se retrouve toujours renvoyé à sa fragilité.

 

 

Bibliographie pour découvrir les aventures de Nicolas Dubreuil :

2012 : Aventuriers des glaces, éditions La Martinière

2013 : Mystères Polaires, éditions La Martinière

2016 : Akago, Ma vie au Groenland, éditions Robert Laffont

 

 

Et en images :

https://www.sikumut.com/

https://www.facebook.com/dubreuil.nicolas.7?fref=ts

https://www.geo.fr voyage 5 minutes avec Nicolas Dubreuil par Léla Santacroce - mars 2018

 

 © Olivier Dalmasso - Centre International d'Antibes

 

 Notes :

       (1)Ethnologue français spécialiste de la recherche polaire en sciences humaines. Les derniers rois de Thulé, film documentaire qu'il tourne au Groenland en 1968. Voir à ce propos : youtube rencontre entre Philippe Gueslin ethnologue et Nicolas Dubreuil.

Bien qu'il ne soit pas explorateur, on lira également avec plaisir l' Esthétique du pôle Nord, de Michel Onfray, récit d'un voyage accompli avec son père.  Si Michel Onfray a parfois le    tort de prétendre parler de tout avec une égale compétence, reconnaissons-lui un réel talent d'écriture.Ici, le texte est tout simplement beau, de même que les photos qui l'accompagnent.

  • Détail amusant : il s'est inscrit sur Facebook sous le nom « Dubreuil Nicolas » , en mettant en premier le nom de famille, un peu comme on remplit un formulaire ou une copie quand on est à l'école, comme s'il était un anonyme de plus. C'est dire son humilité.
  • Réalisateur de documentaires pour la télévision. L'une de ses plus célèbres réalisations, L'Odysée de l'espèce, retrace les premiers pas de l'homme, de l'australopithèque à l'homo sapiens.

 

 

 

 

 



 

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