Edito du mois

Considérations autour d'un ustensile de sécurité devenu symbole de contestation en cette fin d'année 2018

Comment caractériser l'année 2018 ? Façon portrait chinois, activité ludique très prisée dans nos classes de Fle, on avancerait certainement, les affirmations suivantes : si c'était une personnalité ? Le grand Charles Aznavour, assurément. Un événement sportif ? A coup sûr, la victoire de la France à la coupe du monde de football. Continuons : quel objet pourrait le mieux symboliser l’année 2018 ? Et si l’on devait la définir par une couleur ?

2018, l’année du gilet jaune. Analyse de cet objet appartenant à l'univers de l'automobiliste

La présidence d’Emmanuel Macron était partie sur de bons rails. Nous ne reviendrons pas sur cet élan nouveau et rafraichissant1 qui l'avait porté  en quelques mois jusqu’au sommet de l’Etat. Or, à peine 18 mois plus tard, une crise politique aux contours inédits menace de tout emporter, immergeant une nouvelle fois le pays dans la culture insurrectionnelle de contestation sociale qui fait partie de son ADN, qui a fait la France, ce qu’elle est et ce qu’elle représente aux yeux du monde.
Aucun observateur de la société française n’aurait osé avancer pareille faillite, aussi rapide que retentissante. Comment cela a-t-il pu se produire ?  D’où vient ce mouvement que personne n’a vu venir ? Qui le constitue ? Qui le représente ? Quelles leçons doit-on tirer de cette crise ? Et d'ailleurs pourquoi s'est-il constitué et développé autour de ce gilet jaune ?

Ce vêtement est un ustensile obligatoire dit de haute visibilité faisant partie du kit de sécurité que tout conducteur, motard ou automobiliste, doit posséder dans son véhicule. En cas de situation de détresse il le revêtira pour être bien visible lorsqu’il sera sur le bord de la route.
Nous avons là tous les éléments explicatifs de ce mouvement de révolte sociale.

Sur le bord de la route. Se rendre visible face à la vie politique qui continue sans eux

Le profil des "gilets jaunes" montre que, pour grand nombre d’entre eux, ils sont en rupture de représentation politique. Abstentionnistes nouveaux ou endurcis, ou ayant opté pour le vote blanc ou nul, ce sont des Français qui sont insatisfaits de la manière dont la question politique est établie. Les protocoles démocratiques qui la constituent les indiffèrent. La vie politique hexagonale se déroule donc sans eux. Ils lui ont tourné le dos. Ils sont ainsi devenus invisibles puisque restés (volontairement) sur le bord de la route de la vie démocratique française. En janvier 2017, en pleine campagne présidentielle, Le politologue Brice Teinturier s'est intéressé à  cette minorité qui représente tout de même, un tiers des Français, et qu'il appelle les PRAF, les "Plus rien à faire, plus rien à foutre".

Plus Rien à Faire.jpg Brice Teinturier a repéré et a nommé ainsi les effets de la déception née au cours des trente dernières années. Elle s’est progressivement mue en méfiance puis en rejet et finalement en fort ressentiment. Avant, et jusqu’au début des années 1980, chacun avait des idées bien arrêtées, votant pour la droite, ou bien pour la gauche. Les alternances successives initiées avec Mitterrand, les diverses cohabitations vécues, ont démontré à leurs yeux, l’incapacité voire, l'inintérêt des élus à améliorer le quotidien des Français les plus vulnérables. La désillusion a germé à cette époque, elle se transformera plus tard en indifférence par rapport au jeu démocratique, puis en écœurement après que l’hyperactivité d’un Nicolas Sarkozy eut fait rejaillir l’étincelle de l’espoir. La déception qui s'ensuivit fut d’autant plus grande et les rangs des PRAF grossirent. L’idée qu’il n’y a décidément rien à attendre venant de nos dirigeants, s’ancrera encore au cours du quinquennat sans saveur de François Hollande.


Porter le gilet jaune sur le bord de la route, c’est alerter sur sa situation de détresse

Ici, l’état de détresse n’est pas dû à une panne ou à un accident de la route, c’est une situation de détresse sociale, accumulée depuis des décennies. En 1995, lors de la campagne présidentielle, Jacques Chirac s’était défait de son concurrent, Edouard Balladur, issu de son propre camp,  en pointant du doigt la "fracture sociale" existant dans le pays. Après l'avoir nommée, il promit de la résorber. Le septennat, puis le quinquennat de Chirac s’écoulèrent et la fracture s’aggrava. En 2008, la nouvelle crise,  financière cette fois, s'annonça. Les Etats s’employèrent à sauver leurs banques creusant les déficits des Etats. Une austérité accrue fut décrétée afin de contenir le déséquilibre des finances publiques. La pression fiscale se fit donc plus forte, grevant le pouvoir d'achat des Français qui avaient déjà pointé d'un doigt accusateur l'euro, dénonçant l'inflation qu'ils ressentaient depuis l'arrivée de la monnaie unique européenne.  Aujourd’hui, une partie de la population se sent économiquement en danger. Ce sont les petites gens, issus de la petite classe moyenne. Ils travaillent mais ont peur de décrocher, d'être victimes de ce que les sociologues appellent "le déclassement social". Ils disent leur écœurement et ont le sentiment que leur situation ne cesse de se dégrader, que leur pouvoir d’achat ne fait que s’éroder, et ce, malgré toutes les stratégies qu'ils ont déployées pour maintenir leur niveau de vie. Ainsi, ils se sont éloignés des centres villes devenus trop chers, ils ont découvert les supermarchés hard-discount, ils ont salué le concept du low-cost, ils se sont mis au diesel moins cher et plus endurant, comme le leur répétaient les grands groupes automobiles.

Le gilet jaune intimement associé à la voiture

Et c’est bien de l’automobile qu’a surgi ce mouvement. La taxe sur le carburant, notamment sur le gazole, accusé, tout récemment de tous les maux, pénalisé par le gouvernement au nom de la transition écologique, symbolise le désarroi et l’incompréhension de ces Français habitant loin des centre-villes et qui s'imposent un parcours quotidien de 60 à 80 km pour se rendre au travail. Obligés très souvent de posséder deux voitures qu’ils ont choisies… à moteur diesel. Ces dernières taxes sur le carburant ont été vécues comme les taxes de trop. La révolte s’est répandue déchaînant également la colère contre des règlementations jugées coercitives et créées en vue de les pénaliser encore, comme la nouvelle limitation à 80km/heure de la vitesse sur les routes départementales de France. Les radars, les péages d’autoroute et même les parcmètres ont subi des dégradations.Tous sont accusés de harceler les Français, d’être des "pompes à fric", des tiroirs caisses de l’Etat qui, de son côté, justifie son action par la lutte à la fois contre le réchauffement climatique portée par la Cop 21 de Paris, et en faveur de la sécurité routière.
Or, si la transition écologique impose un changement de comportements, la mobilité en France s’est constituée depuis des décennies autour de l’automobile.

Gilet jaune, un ustensile devenu uniforme, signe d'appartenance

Un Peuple et son roi.jpg L’espace public a été à la fois le théâtre et l’épicentre de toutes les jacqueries, révoltes, insurrections, révolutions qui ont fait la France. Comme le montre encore le film de Pierre Schoeller, sorti en septembre 2018, l’étincelle des mouvements sociaux surgissait en effet, dans la rue. Bien souvent de manière spontanée, improvisée. L’espace privé n’existait pour ainsi dire pas pour ces Français qui constituaient le peuple. Malgré le contrôle social qui pouvait être féroce, les idées insurrectionnelles se répandaient, colportées de bouche à oreille, étonnamment vite grâce à la proximité qui existait entre habitants des quartiers, des villes comme des campagnes. Cette façon de vivre, où chacun était défini non pas en tant qu’individu mais en tant que membre de la collectivité, traversa les siècles jusqu’au début des années 1950. La notion d’individu commença alors, véritablement, inexorablement à s’imposer. Un nouveau mode de vie émergea favorisé par le nouvel habitat, le progrès technique, les nouveaux appareils électroménagers et la télévision. Il se chargera de couper le Français de son environnement immédiat. L’espace privé détrôna le public. La famille s’y retrancha. Les Français cessèrent de se parler comme ils l’avaient fait jusque-là. Ce changement social transforma la naissance des mouvements de protestation. Désormais et sauf exception, ils ne partiraient plus de la rue, mais de lieux précis comme les usines, facultés ou lycées. D'autre part, l'organisation prit le pas sur la spontanéité et l'improvisation. 

Or, aujourd'hui, en 2018, avec ce mouvement des gilets jaunes, nous assistons soudain, à un retour aux expressions de protestation de jadis. Alors qu'on les croyait définitivement caduques, les réseaux sociaux ont réussi à recréer une proximité et une impulsivité digne d'autrefois.
Munis de leur uniforme jaune, des centaines puis des milliers de Français partageant le même profil social se sont reconnus, retrouvés, rassemblés. Un sentiment d'appartenance est né. Être en jaune, c'est partager une même situation, une vision commune. C'est être unis et avancer vers un même but. Sortis de leur sphère privée, stupéfaits dans un premier temps de se retrouver si nombreux, ils se sont découvert une identité, une nouvelle communauté de valeurs et parfois de coeur. Les solitudes et les galères silencieusement vécues se sont fracassées sur les ronds-points de France, loin de Paris, devenus forums, places publiques, cafés du commerce (tous ces lieux publics qui nourrissaient autrefois le lien social et qui avaient disparu ou avaient été désertés). Là, les échanges se sont mis à fuser, les nouvelles amitiés intergénérationnelles, si peu fréquentes aujourd'hui, se sont nouées. L'heure était à la fête, à la convivialité, à la joie de partager, de retrouver un groupe, de porter collectivement un projet, un espoir. Les gilets jaunes, alors, ont entonné la Marseillaise et arboré des drapeaux tricolores. Ils se sont sentis le peuple de France, en marche.

Gilets jaunes, le risque de dérapage

2008-2018, cela fait donc dix ans que l'austérité frappe la France comme d'autres pays. Si certaines revendications exigeant un assouplissement de la pression fiscale et une hausse du pouvoir d'achat peuvent être considérées comme légitimes, et celles, exigeant de parfaire la représentation démocratique, raisonnables, d'autres n'ont pas lieu d'être et risquent de fragiliser la France, notamment si elles sont accompagnées de violences et d'exactions insupportables. Ce mouvement est inédit pour de nombreuses raisons, la principale étant qu'il n'émane d'aucun acteur reconnu de la scène politique française. Et il s'en revendique : pas de structure organisée et pas de chefs, aucun parti, aucun syndicat, seuls des individus que la colère a poussés dans la rue.
Exaltés par leur succès,  par la légitimité nouvelle que confère le sentiment de faire partie d'un mouvement puissant, de porter une parole enfin reconnue, les gilets jaunes, grisés par la liberté de ne pas avoir à se soumettre à une quelconque hiérarchie qui les brideraient, risquent pourtant de se perdre dans une inflation de revendications et une surenchère sans fin.

Mais, surtout, 300 000 personnes dans la rue à travers l'ensemble de la France ne saurait constituer le peuple qu'ils entendent incarner. Exiger par exemple, la démission d'Emmanuel Macron, président élu il y a 18 mois par plus de 20 millions de Français, est une atteinte à nos institutions et mettrait en péril notre système démocratique car plus aucun chef d'Etat n'aurait de légitimité passés quelques mois.
C'est tout l'enjeu de ce qui se joue en ce moment car l'air du temps est propice au populisme qui entend rebattre les cartes de la vie publique.
Brice teinturier avait posé la question suivante : "Diriez-vous que le régime démocratique est irremplaçable, que c’est le meilleur système possible, ou que d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie ?" Le résultat est alors tombé, fort inquiétant : 32 % des Français ayant répondu que d’autres systèmes peuvent être aussi bons que la démocratie.

 
                                 

© Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes

 

 Notes

1. voir nos éditos 

Le grand chambardement

Et, maintenant après la vie morose, la vie en rose ?

 

 



 

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