Littérature

Alain Bashung, sa belle entreprise de Stéphane Deschamps

Vertige de l’amour, Madame rêve, Gaby Oh Gaby… Il y a dix ans, le 14 mars 2009, s’éteignait Alain Bashung, artiste majeur de la scène rock française. Patrick Deschamps, directeur de l’Atelier de création radiophonique du Grand Est à Strasbourg, lui rend hommage avec ce livre, nous révélant la singularité de cet artiste sans trahir sa mémoire ni son œuvre. Nous découvrons les chemins qui ont conduit l’enfant Alain-Claude Baschung à devenir Alain Bashung avec des archives étonnantes, des documents inédits et une émouvante préface de Patrick Chamoiseau auteur du roman Texaco, prix Goncourt en 1992. Un ouvrage incontournable dont la conception graphique contribue à cette réussite. Quelle belle entreprise !

Alain Bashung, sa belle entreprise de Stéphane Deschamps,paru le 18 octobre 2018 - éditions Hors Collection

 

Patrick Deschamps est un habitué des biographies de chanteurs de légendes, Gainsbourg avec Gilles Verlant et Jean-Dominique Brierre en 2000 puis Serge Gainsbourg, années érotiques en 2015, Nougaro, à fleur de mots en 2001, Paroles de Johnny avec Franck Margerin en 2017 ou plus récemment Florent Pagny, l’homme qui marche avec Valérie Alamo en 2018. Il sait nous conter ces légendes de la musique et nous amener à rencontrer leur enfance, leur vie sans trahir leur univers. C’est la force de ses textes. Avec ce dernier ouvrage, nous traversons, grâce aux 14 chapitres aux titres ingénieux, toute la discographie et la biographie d’Alain Bashung. Dès le premier chapitre intitulé Il était une fois dans l’est (années 1947-1958), nous voyageons au travers de son enfance en Alsace, dans le village de Wingersheim où il est éduqué par les parents de son père adoptif Roger Baschung. Avec « Opa » et « Oma » ses grands-parents, il se sent protégé, aimé même si dehors il affronte la rudesse du milieu rural de l’après-guerre quand les autres gamins le traitent de « bâtard ». C’est l’époque où, en étant enfant de cœur, il découvre la musique et le chant. Avec une voisine Mme Riff, ancienne directrice d’école, il écoute du piano et commence à lire la littérature française pendant qu’elle le soutient scolairement avec des leçons de français. C’est en particulier grâce à ce qu’écoutait « Oma » à la radio que naît son désir de musique. En effet, comme il le précise page 21 : [ Ma grand-mère écoutait la radio allemande. Strauss, Wagner et surtout Kurt Weill avec ces ambiances étranges, ces dissonances, ce phrasé qui était déjà du rock. Ces premières années ont été importantes, elles m’ont donné le goût de mélanger le sentimentalisme et le bizarre. ] Enfin, « Opa » lui offre son premier harmonica avec lequel il retrouve de jeunes tziganes pour en jouer. Il pressent déjà que son appartenance est multiple, surtout musicale, sans frontières.

Ses débuts en tant qu’auteur dans le chapitre de Baschung à Bashung (années 1966-1969) nous apprennent qu’après avoir été recalé la première fois, il devient finalement membre de la SACEM en 1966, avec son titre Que la France est belle. Il y dépose par la suite ses premières œuvres dont Poèmes. Il est repéré par Gérard Hugé directeur artistique chez RCA qui ira chez Philips et avec qui il fera ses premiers 45 tours dont Opéra cosmique et Petit garçon. Au chapitre 7 Gaby le magnifique (années 80) c’est avec le succès de la chanson Gaby Oh Gaby (paroles de Boris Bergman) qu'il est révélé au grand public puisque ce titre explose dans les hit-parades. Cette chanson est d’ailleurs incluse dans la liste des 3000 morceaux classiques du rock proposée par Gilles Verlant dans son livre La Discothèque parfaite de l'odyssée du rock. Pour ce critique musical, le morceau Gaby oh Gaby est l'un des « sommets de la décennie » avec Vertige de l'amour.

D’autres chapitres, dont C’est comment qu’on freine ou Si tu me quittes est-ce que j’peux venir aussi ? sont autant de purs moments de joie qui évoquent la poésie de l’artiste, que des portes entre ouvertes avec délicatesse et pudeur sur son univers intime. C’est toute la magie de ce livre : savoir nous emporter dans le labyrinthe des passions d' Alain Bashung et nous guider sur les chemins de traverse de ses Play blessures* sans vulgarité ni voyeurisme. Nous sentons bien que l’auteur a une connaissance aiguë de l’œuvre et de l’homme tout en restant pudique.

Soulignons le remarquable travail d’archives avec des photos inédites et la conception graphique réalisée par Loïc Levêque dont les doubles pages d’ouverture de chapitres sont sublimes, en particulier celles des chapitres De Baschung à Bashung, Les chevaux du plaisir et Pas question que j’perde le feeling !

Puis, dans l’avant dernier chapitre Voyage en solitaire (années 2006-2009), épuisé par une carrière sans relâche, Alain Bashung souhaite enfin poser ses bagages et créer de la musique pour le plaisir, sans la pression des promos et des maisons de disques, comme le souligne sa dernière compagne Chloé Mons « […] [Ce tourbillon-là, il en avait marre] […]. Les dernières pages sont des citations de ceux qui l’aiment et veulent que ses œuvres musicales demeurent comme Jane Birkin : […] [Je l’aimais beaucoup et Serge [Gainsbourg] aussi l’admirait terriblement. Il savait qu’Alain avait la force d’attraction d’un astre et que cela ne touche qu’une personne par génération.]

*Play blessures est le titre d’un album de 1982 dont 8 chansons sont cosignées avec Serge Gainsbourg qui cosignait pour la première fois avec un autre artiste.

 

 © Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes

 

 

 

 

 

Partager

Nos autres coups de coeur littérature

Peu connu du grand public, Francis Schull a été un proche de quelqu'un de bien plus connu, un humoriste acerbe et lettré disparu en 1988 et qui…

Le conflit qui, depuis 2011, déchire la Syrie n'est plus à présenter, pas plus que ses funestes conséquences ni les commentaires et analyses plus…

Grande nouvelle pour les fans de la première heure comme pour tout amateur de science-fiction : la série des Valérian, close après 21 tomes et 40…

Après avoir enseigné la sociologie à Strasbourg de 1973 à 1982 et publié cinq essais salués par Roland Barthes, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida…

Nous avons tous nos souvenirs de bancs d’école puis ceux que nos parents et nos grands-parents nous ont contés. Chaque génération a connu ses joies…

Une grande nouvelle pour la littérature française et francophone est tombée le 9 octobre : Jean-Marie Gustave Le Clézio a obtenu le prix Nobel de…

Paru en août 2016, Petit Pays de Gaël Faye a, depuis, reçu le prix du roman Fnac, le prix Goncourt des lycéens, le prix du premier roman et tout…

Ce recueil de textes choisis mêle des lettres de civils, des textes d’écrivains ou d’historiens, des discours de personnalités politiques ou encore…

Le 3 janvier dernier Daniel Pennac a ravi ses lecteurs en nous livrant Le Cas Malaussène I - Ils m’ont menti, la suite des aventures de la famille…