Edito du mois

Le Festival d'Angoulême 2018

Depuis 1974, le Grand Prix d'Angoulême, cher à tous les amateurs de bulles, récompense chaque année un auteur de bande dessinée pour l'ensemble de son œuvre. Tout le monde en France a entendu parler au moins un fois de ce prix tant son prestige reste indiscutable. Alors que le palmarès 2018 vient d'être annoncé, revenons sur un temps fort du 7ème art. Le Grand Prix de l'édition 2018 est décerné Richard Corben pour l'ensemble de son oeuvre, tandis que le Prix spécial du festival est décerné à Naoki Urasawa, grand mangaka, auteur des séries à succès Monster et Twentieth century boy. Enfin, le Fauve d'or, Prix du Meilleur Album, est attribué cette année à Jérémie Moreau, pour La saga de Grimr .

Sans surprise, le Grand Prix d'Angoulême était, au départ, décerné à des "piliers" de la bande dessinée franco-belge, tels Franquin, le créateur de Gaston Lagaffe, l'employé de bureau le plus catastrophique, lymphatique et amusant qui soit, ou Mézières , dessinateur de la saga de science-fiction Valérian,  portée à l'écran par Luc Besson l'année dernière. Tout cela paraissait logique compte tenu de l'époque où le festival a pris naissance. Si on regarde d'un peu plus près, deux points essentiels caractérisent le prix d'Angoulême. 

Le premier semble évident : le souci de ne pas hiérarchiser les genres. En effet, la bande dessinée humoristique a été autant primée que la science-fiction, l'historique, le genre intimiste ou tout simplement l'inclassable. L'amour de la bande dessinée comme forme d'expression artistique plurielle, comprenant dans sa galaxie déjà riche dans les années 70 une multitude de prolongements, nébuleuses et systémes solaires, comètes également, étant le cap général maintenu des origines jusqu'à notre époque. Un homme -ou un femme- devant sa planche à dessin ou sa copie blanche afin de noircir du papier par des croquis ou des scénarios : voilà ce qu'est le Neuvième Art. Et voilà ce qu'entend récompenser le festival d'Angoulême. Peu à peu, les galaxies que nous évoquions voient naître (et absorbent) les nouveaux talents, jusqu'aux blogueurs parfois : Boulet en est le plus célèbre représentant.

La deuxième point, dans le prolongement du premier, correspond à une tradition bien française : le festival priviliégie les artistes "complets", c'est-à-dire les créateurs capables de dessiner et de scénariser. Ça n'a jamais été systématique mais il s'agissait tout de même de l'orientation générale de cette institution. Nous sommes alors assez loin d'une conception du 9ème art à la japonaise ou à l'américaine, le scénariste d'un côté, les dessinateurs de l'autre, avec pour conséquence une reproductibilité à grande échelle. Cette distinction existe, bien sûr, dans la bande dessinée franco-belge mais pas d'une façon aussi tranchée. D'une part, les bandes dessinées ont conservé jusqu'à la fin des années 90 (et encore aujourd'hui, bien qu'il existe désormais davantage de variété) le format des 48 planches . D'autre part, à la différence par exemple des comics, où un même personnage peut être repris très vite par de nombreux auteurs, notre bande dessinée cultive le goût de la continuité. Y compris dans le dessin : par exemple, les dessinateurs ayant repris les personnages de Luky Luke ou des Schtroumpfs s'efforcent de copier le style du fondateur. La filiation artistique prime le profit et le rendement. Le goût pour la patte de l'auteur qui écrit puis donne vie à son monde via l'image perdure. La France n'est pas le pays de la Nouvelle Vague et du cinéma d'auteur pour rien. Même si elle ne détient en ce domaine aucune exclusivité, il s'agit tout de même d'une tendance assez marquée.

 Ce n'est pas tout : le festival d'Angoulême a su évoluer. Tout d'abord l'âge des lauréats a baissé. A titre d'exemple,  Jean-Marc Reiser, dessinateur connu pour sa gouaille, son humour provocateur et sa collaboration avec Charlie Hebdo, puis Enki Bilal firent  figure de benjamins dans ce palmarès puisqu'ils obtinrent respectivement  le prix en 1978 et 1987, à l'âge de  36 et 35 ans. On peut y voir le fruit d'une volonté, aussi bien, de la part du jury, à élargir son horizon, que de celle des artistes à se lancer de plus en plus tôt dans la bande dessinée en donnant corps à des univers toujours plus construits et toujours plus personnels -une prise de risque au-delà des genres-.

Ensuite, et il s'agit du principal reproche adressé au prix d'Angoulême : le festival se limiterait à un caractère trop hexagonal. S'il va de soi que charité bien ordonnée commence par soi-même, le public finissait par trouver regrettable de remarquer l'absence criante de pointures sur le plan international. Ainsi, en 2011, Art Spiegelman a été récompensé pour son célébrissime Mauss, qui retrace les soubresauts de l'Holocauste sur le mode de la fable animalière : les nazis étant représentés par des cochons et les Juifs par des souris. 

Cette tendance d'ouverture sur un plan international s'est pousuivie. Malgré le succès et l'influence grandissants du manga en France, aucun prix n'avait jamais été attribué à au moins un mangaka. Or, en 2015, le prix a été décerné à Katsuhiro Otomo (ex-aequo avec Charlie Hebdo, compte tenu de l'actualité), père du monumental Akira, oeuvre qui a bouleversé le manga et la japanimation mais aussi le 9ème art dans le monde entier (un exposition a eu lieu à Angoulême en 2016, et un album hommage y a fait suite, il vient de paraître).

Enfin, si une lecture naïve du palmarès pourrait étonner par une faible représentation des femmes, il  faudrait rappeler deux choses. Premièrement, force est de reconnaître que les femmes sont longtemps restées et restent encore, de fait, largement minoritaires-un peu moins aujourd'hui, et c'est tant mieux- dans le monde du 9ème art. Deuxièmement, reconnaissons aux jurys d'Angoulême le désir de distinguer le talent avant toute forme de discrimination, fût-elle positive. Compte tenu des critères de sélection, on comprend ainsi que les places sont chères pour tous les prétendants, hommes ou femmes. Constatons enfin que celles qui ont été primées ne sont pas des moindres puisqu'y figurent Claire Brétécher, dont l'humour acide fait les délices des lecteurs depuis une cinquantaine d'années ou encore la prolifique et talentueuse Florence Cestac. On pourrait regretter l'absence de Marjane Satrapi ou de la dessinatrice incroyablement douée Béatrice Tillier. Cependant, tout change. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se dessine, pourrait-on dire. Et quand on découvre le blog de vulgarisation scientifique de Marion Montaigne, Tu mourras moins bête mais tu mourras quand même, ou le trait époustouflant de  Fiona Staples, dessinatrice américaine de  la série Saga, on se doute que bien de -bonnes- surprises restent encore possibles.  

 

© Olivier Dalmasso - Centre International d'Antibes



 

 

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