Cinéma

Le Brio

L’acteur et réalisateur Yvan Attal, nous offre ici, à la fois une immersion jouissive au pays de la belle langue française et une rencontre inattendue, improbable, à la façon « Intouchables » entre Neïla Salah, jeune étudiante, fille des cités et Pierre Mazard, grand professeur de droit de l’illustre Université Paris 2 (Panthéon-Assas). Ce « choc des cultures et poids des mots » sert une belle histoire où la langue française est portée au firmament. En même temps, elle nous fait réfléchir aussi sur un paradoxe français.

de Yvan Attal - Date de sortie : 22 novembre 2017
Février 2018

D’entrée, la caméra suit une jeune femme dans les transports en commun, écouteurs vissés sur sa chevelure noire, elle semble pressée. Où peut-elle aller ? Le parcours est long, très long. Elle arrive enfin à destination. Nous sommes manifestement dans un lieu de prestige comme Paris en compte tant. Son nom nous apparaît : l’Université Panthéon Assas. De plus en plus pressée, elle fend une foule de jeunes de son âge mais beaucoup mieux habillés qu’elle. Sa destination est donc cet  amphithéâtre plein où elle entre. Les étudiants écoutent religieusement l’enseignant à son micro. Las, son retard et son entrée ne plaisent pas au professeur Pierre Mazard qui officie dans ce cours de première année. L’homme en costume, la soixantaine, interpelle la retardataire encore debout au milieu de l’allée. Il la force à lui donner son nom : Neïla Salah. Mazard la provoque, la juge d’après ses habits, lui lance des piques sur la banlieue d'où assurément elle vient... le professeur de droit parle bien, manie l’art du phrasé et de l’ironie blessante ; le voilà qui doute à présent du sérieux de cette jeune fille ; considère qu’elle fera sans aucun doute partie des 30% d’étudiants qui abandonnent avant la fin de la première année de droit ; le duel est inégal : la jeune fille d’origine maghrébine, mal fagotée, face au grand Pierre Mazard. Tout les oppose. Elle se défend pourtant avec ses mots, sa verve et son sens de la répartie à elle, ceux des cités. Les étudiants prennent parti. Les portables sont dégainés, l'échange enregistré. Mazard ose une dernière phrase sur ses  origines et le voilà quelques jours après convoqué : Ce qui s'est passé dans cet amphi est intolérable, les réseaux sociaux  se gargarisent de ce qui devient l’affaire Mazard. On condamne ses saillies racistes. Assas, trop souvent considérée comme réactionnaire doit réagir.

C’est ainsi que Pierre Mazard (superbement interprété par Daniel Auteuil) devra faire amende honorable pour ce dérapage et accepter la proposition de sa hiérarchie, seule condition pour éviter le conseil de discipline. Le voilà obligé de coacher et de présenter la jeune victime de son irascible autorité, au fameux concours d’éloquence du barreau.

Le réalisateur Yvan Attal joue des multiples oppositions que la rencontre entre les deux personnages révèle. Au-delà des lieux symboliques forts dans lesquels il nous plonge tour à tour: Panthéon du savoir et beaux quartiers / banlieue ; ce sont les codes  sociaux notamment vestimentaires et langagiers qui disent aujourd’hui comme hier, la différence. Comment maîtriser ces derniers codes alors qu'on en est culturellement éloigné ? Son film explore les secrets de l’éloquence. Le jeu complexe et subtil du langage au service de la pensée, son pouvoir pour dire précisément, et surtout, pour imposer son point de vue et convaincre. Ce qui explique que l’art de l’éloquence est une discipline pratiquée surtout par les maîtres du barreau.

La France et l’oralité, ou l’un des paradoxes français

Discussions passionnées à la télévision ou autour d’un verre entre amis. La France apparaît  au visiteur étranger comme terre de débats. Le goût pour le verbe est ancré dans l’histoire de France depuis le Moyen Age. Ses troubadours et trouvères furent les plus célèbres acteurs, passeurs, de cette tradition orale qui allait traverser les siècles. A Versailles du temps de Louis XIV et jusqu’à la révolution, le beau langage était une arme. Savoir manier le bon jeu de mots et briller en public par son éloquence ou sombrer dans le ridicule, comme le montre si bien le film de Patrice Leconte1.
Combien de chansons du patrimoine national, aux auteurs anonymes, sont nées dans la campagne ou dans les rues, livrées à un colportage oral ? Jusqu’au début du XXème siècle, la rue parisienne servait de scène à la chanson. Certaines se répandaient en quelques semaines dans tout Paris.
Aujourd’hui, le slam, le rap et plus communément la tchatche des cités si bien analysée par David Lepoutre2, vérifient ce goût des Français pour la verve et rappellent et revendiquent même, une filiation avec les célèbres joutes oratoires3 nées il y a des siècles dans le midi.

Le Français est donc ancré dans la culture de la parole. Nous avons horreur du silence. Il nous pèse et, quand il fait mine de s’installer entre nous, on meuble de peur que l’échange ne se tarisse. Comment expliquer alors ce malaise si largement répandu qui peut devenir frayeur au moment de prendre la parole devant une assistance ? Pourquoi en France est-on si mal armé pour affronter l’oral en public ? Pourquoi y a-t-il si peu de tribuns y compris parmi les personnalités politiques que l’on voit la plupart du temps accrochées à leur écrit ? Cette phobie de l’oral se rencontre partout et déjà sur les bancs de l’école. En classe et dans toutes les disciplines, y compris celle des langues étrangères que nous essayons d’apprendre pendant de si longues années pour un résultat plus que médiocre au regard des études internationales qui nous placent parmi les cancres.

L’oral, reste le parent pauvre de notre système éducatif

Tout au long du parcours scolaire, l’enseignement fait la part belle à l’écrit et n’a de cesse d’exiger de l’élève, du collégien, du lycéen puis de l’étudiant de l’enseignement supérieur la maîtrise de l’écrit, de l’orthographe, le respect d'une méthodologie pour fournir des productions écrites aux maints aspects : rédactions, dissertations, rapports de stages, mémoires... Le résultat est que l’oralité échappera au jeune Français qui redoutera moins les épreuves écrites que celles où il devra se présenter face à un jury de baccalauréat ou de concours. A chaque stade de la scolarité, il est répété que la pensée doit être structurée selon une méthode précise et surtout, qu'elle se doit d’être couchée par écrit.
Il est vrai que la France est le (ou plutôt l’un des) pays des belles-lettres. Les philosophes et écrivains français ont laissé leurs empreintes et font partie du patrimoine français et pour certains, mondial4.

Pourtant, aujourd’hui, le travail de l’oral semble revenir en grâce comme moyen d’apprentissage. La réforme du baccalauréat promise par le candidat Emmanuel Macron pendant la campagne électorale est sur les rails. Elle prévoit pour la session de 2021, de réserver une place importante au contrôle continu, de réduire à quatre les épreuves finales avec, en plus pour tous les candidats de toutes les filières, l’obligation de passer un "grand oral", devant un jury de trois professeurs. Il comptera pour un tiers à l’examen. Cet oral  qui existe dans d’autres systèmes éducatifs dont l’italien, constitue une révolution comme le titrait Le Parisien-Etudiant dans son édition du 23 janvier5.

Savoir bien parler est un  vecteur de réduction des inégalités et un moyen d’échapper aux déterminismes sociaux comme le prouve le remarquable travail fait à Saint-Denis à travers le programme Eloquentia6. Dès ses premiers pas dans la fac de droit, Neïla Salah (parfaite et surprenante Camelia Jordana7 dans ce premier grand rôle au cinéma) prend conscience de ne pas être socialement à sa place. Un sentiment largement partagé, aujourd'hui comme hier, parmi les jeunes issus de milieux modestes, à l'image de Sarah, l'héroïne d'Olivier Adam dans Le Cœur régulier8. Neïla est immédiatement sur la défensive face à tous les clignotants qui lui indiquent qu'elle est en train d'empiéter sur un territoire qui n'est pas le sien. Son agressivité et ses réflexes d'autodéfense disparaîtront à mesure que son vocabulaire et sa syntaxe évolueront et que les marqueurs de son identité banlieusarde s'estomperont. Mais, Yvan Attal le montre bien, cela ne va pas sans risque, celui d’être incomprise, voire rejetée par les siens, ses amis d’enfance de la cité, si elle se positionne résolument du côté parisien en oubliant qu'elle vient de l'autre côté du périph9. Saura-t-elle concilier ses deux identités ? C'est aussi là, le propos de ce beau film intelligent et positif qui nous parle de la France d'aujourd'hui.

                                             

© Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes

 

Notes

1. Ridicule film de Patrice Leconte - 1996 voir le dossier pédagogique : https://www.ac-caen.fr/dsden61/ress/culture/cinema/college_cinema/archives/2009-2010/dossier_ridicule.pdf

2. David Lepoutre, Cœur de banlieue. Codes, rites et langages. Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, 362 pages

3. Claude Sicre et Jean-Marc Enjalbert, alias Ange B, forment les Fabulous Trobadors de Toulouse : https://www.youtube.com/watch?v=xLmaqF-edv0
https://lerapenfrance.fr/le-rap-au-moyen-age-troubadours-joutes-verbales-et-justifications-decriture/

4. Outre les grands noms que la France a donné à la littérature mondiale au cours des siècles, 15 écrivains français ont remporté le Prix Nobel de littérature depuis sa création en 1901, aucun pays n'a fait mieux.

5. Le Parisien-L'Etudiant : "Le grand oral, dont le principe semble déjà acté, est dans l’air du temps. Toutes les grandes écoles ont leurs oraux d’entrée, et les formations à la prise de parole en public se multiplient, en classe comme dans les entreprises. La gouaille et le verbe font même recette au cinéma : le film « le Brio », qui met en scène une étudiante (Camélia Jordana) formée par son prof de fac (Daniel Auteuil) à l’art du verbe haut, a dépassé le million de spectateurs."

6. Eloquentia : https://eloquentia-saintdenis.fr/

7. Camélia Jordana : Camélia Jordana

8. Je plongeais dans les couloirs de la fac en apnée. J’étais la seule à venir de la banlieue sud, la seule à ne pas habiter à Paris Neuilly ou Versailles, la seule à ne pas avoir un père directeur financier, une mère responsable de la communication dans une « agence », la seule à n’avoir en poche que la somme exacte du repas pris au resto U et pas un centime de plus, la seule à porter des vêtements achetés sur les étals du marché le dimanche, la seule à ne pas voir en Alain Madelin une figure d’avenir, en Balladur un sauveur, en Juppé une relève, la seule à me promener avec au fond de mon sac les poèmes de Dylan Thomas, et dans mon walkman les premiers albums de Leonard Cohen. Je sais que c’est faux. Que je n’étais pas la seule. Mais c’est le sentiment que j’avais alors. Et c’était un sentiment de déplacement total, social, intime, culturel. " P 166 - Sarah dans Le Cœur régulier  

9. Pour rappeler un autre film sur l'opposition entre Paris et sa banlieue : De l'autre côté du périph de David Charhon, 2012 :  https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=192314.html

 

 

 

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