Littérature

L'Art de perdre, Prix Goncourt des lycéens 2017

L'Art de perdre, une saga familiale qui fait entrer les harkis[1] dans le champ romanesque français, a valu à Alice Zeniter, 31 ans, le prix Goncourt des lycéens le jeudi 16 novembre 2017. Un récit puissant sur les non-dits de la guerre d'Algérie[2] racontant le destin d'une famille française dont le grand-père fut harki. En proposant aux lecteurs tout ce pan de l'histoire par la fiction, Alice Zeniter leur fait connaître cette histoire d'une manière qui n'est pas polémique mais sensible.

de Alice Zeniter Edition Flammarion paru en août 2017

Alice Zeniter  aborde cette longue saga de presque 500 pages en trois parties pour y conjuguer la transmission d'un savoir historique et  l'évocation sensible des trois générations de cette famille. Elle est accompagnée dans cette quête par Naïma à la recherche de ce passé familial.

La première partie est celle de L'Algérie de papa, consacrée à son grand-père Ali, un homme silencieux, replié sur sa honte. [Hamid regarde la gêne courber la nuque de son père. Comme il le voit de dos, il a l'impression que sa tête disparaît lentement dans les épaules larges, se fait absorber par leurs sables mouvants.] p. 174 Ali ne sait pas écrire, il doit l'avouer au moment même où il accepte de garder la nationalité française.

Et pourtant, son histoire avait commencé comme un conte... au passé simple : [Alors ils sortirent le pressoir de l'eau, le remirent en état et l'installèrent dans leur jardins.][...] [Bientôt ils furent suffisamment riches pour acheter leurs propres parcelles. Ali put se marier et marier ses deux frères. La vieille mère s'éteignit quelques années plus tard, heureuse et apaisée.] p.21

Et pourtant, [Depuis 1949, Ali est le vice-président de l'Association des anciens combattants.] p.39 Il était de ceux qui, sous le drapeau français, [ont avancé si vite qu'entre 1943 et 1945 ils ont traversé l'Europe : France, Italie, Allemagne] p. 41

Quand Ali rêvera d'indépendance, son rêve n’excédera pas [les limites de son univers immédiat.] car [Ali porte à bout de bras son monde, sa famille, son exploitation, en retenant son souffle pour que rien ne se renverse, que rien ne bouge.] p. 53

Et pourtant, quand l'Algérie accédera à l'indépendance, Ali devra « bouger », prendre le bateau avec les siens et quitter la Kabylie. Son univers se renversera, il sera tenu pour [le représentant et le responsable de tous ceux qui seront bientôt les Algériens d'Algérie mais dont lui, pourtant, ne fera jamais partie.] p. 158

La deuxième partie, La France froide, est consacrée à son père Hamid, avec sa féroce volonté de laisser l'Algérie derrière lui.

Au mois de septembre 1962, Ali et sa famille mettent le pied en France. Cette France dont [on ne leur a pas ouvert les portes, juste les clôtures d'un camp.] p. 172 Le camp de Rivesaltes des Pyrénées orientales où Hamid apprendra à taire [l'année des fèves], celle où il est né, pour [donner un âge chiffré, calculé à partir d'une date de naissance, dont rien ne prouve qu'elle soit vraie] p. 185

Puis ce sera le départ pour Jouques, un hameau de forestage des Bouches du Rhône ; quand ils quittent le camp, Hamid , encore petit garçon, [réalise avec stupeur qu'ils viennent de passer huit mois à Rivesaltes. A l'exception des variations météorologiques, il a l'impression de n'avoir vécu qu'une seule journée sans cesse répétée.] p.191

Et ,[Quand ses filles lui demanderont plus tard à quel moment il a cessé de croire en Dieu, il parlera de son adolescence et de Marx, avec une certaine emphase, mais tout en tenant un discours raisonnable, il verra ressurgir quelques images plus anciennes : le sang, la laine, et les trous à ses semelles.] p. 200 Hamid s'est éloigné très tôt des pratiques culturelles de sa famille, lors du premier Aïd el-Kébir[3] fêté depuis leur départ d'Algérie, peu de temps après leur installation au Logis d'Anne à Jouques. Sa position est sans appel : [Il se moque de la taille du mouton, il aurait voulu une paire de chaussures neuves.] p.200

Paris est une fête, la troisième partie de cette histoire, est consacrée à la fille et petite-fille Naïma qui finira par vouloir en savoir plus.

Née en France, [Naïma est fière d'avoir fait des études qui ne servaient à rien d'autre qu'à la nourrir intellectuellement] p.372  [Naïma a étudié l'histoire de l'art à l'université pendant cinq ans.] p.373 ... En dépit de l'obsession de son père, devenue une plaisanterie entre les quatre sœurs, qui rêvaient pour ses filles de « cursus insupportables ».  [Elle a passé des années à chercher à s'approprier la culture dominante qu'elle a longtemps appelé « la culture », tout simplement,] p.372 ... en dépit d'une enfance qui ne lui en ouvrait pas les portes.

L'Algérie ? Hamid devait y amener ses filles quand elles seraient un peu plus grandes mais, en 1997, pendant la décennie noire, il décide de ne plus rentrer au pays après la mort d'un couple de cousins. Cette explication raisonne, pour Naïma, comme un couplet qui [évite d'aller patauger du côté des fonds troubles de l'Histoire, ceux dont Naïma n'a pu remonter que des morceaux : un grand-père harki, un départ brutal, un père élevé dans la peur de l'Algérie.] p.368

Et quand elle  veut en savoir un peu plus sur son grand-père, [ce qu'il a fait Ali, pendant la guerre] p. 405 , son père reste évasif : [Il faudrait peut-être que tu demandes à ta grand-mère, moi je ne me souviens de rien.] p. 405 et sa mère lui donne une réponse plus convaincante : [Mais une chose est sûre : ton père s'en voudra toute sa vie de ne pas savoir.] p.406

Naïma va creuser ce silence peu à peu... L'écrivaine, née à Alençon, d'une mère normande et d'un père lui-même fils de harki, aurait pu écrire ce livre à la première personne...[pour échapper à certains déterminismes et choisir sa vie], concède l'auteure.

Un récit bouleversant, passionnant, foisonnant, prenant et vivant de bout en bout. Un bel ouvrage à lire sans idées préconçues.

 

© Sylviane Colomer - Centre International d'Antibes

 

Notes

[1] Les harkis étaient des supplétifs musulmans engagés par l'armée française dans l'Algérie coloniale.

[2] La guerre d'Algérie ou guerre d'indépendance algérienne est un conflit armé qui s'est déroulé entre l'armée française et les Algériens indépendantistes de novembre 1954 à mars 1962.

[3]L'Aïd el-Kébir est une fête musulmane signifiant la fête du sacrifice pour marquer la fin du hadj, le traditionnel pèlerinage annuel à la Mecque.

© Sylviane Colomer – Centre International d'Antibes

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