Littérature

EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE

Comment assumer sa différence dans un milieu rural, pauvre, où le modèle à suivre est celui du garçon macho, du "dur" et que "manquer l'école constitue une récompense" quand on se sent à l'opposé de cet univers ? C'est tout l'enjeu du récit d'apprentissage d'Edouard Louis qui veut en finir avec Eddy Bellegueule, celui qu'il n' a jamais pu être. Avec ce premier roman, salué par la critique et déjà vendu à plus de 90. 000 exemplaires, E.Louis lève le voile sur une France oubliée, celle d'une province picarde laminée par la crise, humiliée par la misère, où cet enfant Eddy devra finalement se révolter contre son racisme, sa violence, son homophobie, son ignorance pour trouver enfin son identité et accéder à des études supérieures. Toute la force de cet auteur est justement de ne pas chercher à détruire, mais à comprendre avec une lucidité déconcetante.

Edouard Louis, 21 ans, étudiant à l’Ecole Normale Supérieure en sociologie et philosophie a déjà publié en 2013 un essai,  Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage (PUF). Ce parcours d’études brillant tient déjà de l’exploit quand on apprend, grâce à ce finir-eddy-bellegueule-1472553-616x0_901roman, d’où il vient et le chemin douloureux qu’il a traversé pour y parvenir. Le regard porté sur son ultime choix, qui sera de fuir son milieu, est celui du sociologue : « En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car, avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi ».  C’est là aussi que réside tout le risque d’écrire un tel récit qui révèle sa part d’autobiographie. Il apparaît que la difficulté à échapper à son milieu, tout comme l’incompréhension violente qu’il a vécue, demeure, puisque dernièrement, le Monde des livres (14 mars 2014), précisait dans un article de Jean Birnbaum, que la famille avait réagi avec violence à cette parution, soulignant qu’elle ne s’y reconnaissait pas. Or, la remarquable force de cette écriture est justement de ne pas juger, mais de laisser enfin entendre la voix de celui qu’on étouffe et qui étouffe, celui d’ailleurs qui est le seul enfant asthmatique de cette famille.

Parler ou se taire ? Vivre ce qu’on est ou jouer toute sa vie un mauvais rôle ? Edouard Louis, au travers de ce texte, nous amène à découvrir toute la signification que peuvent soulever ces questionnements et à s’interroger finalement sur la portée d’un texte.

Dès les premières lignes, il situe habilement son regard de chercheur qui analyse et qui veut nous faire comprendre le poids menaçant du déterminisme social : « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître ».  [p 13]

Issu d’une famille pauvre, avec un père usé par son travail à l’usine, au chômage, qui passe ses journées devant la télé à boire des bières, et une mère qui tente ce qu’elle peut, soumise à la loi des hommes, qui s’occupe de personnes âgées pour ramener un peu plus d’argent, Eddy (son prénom venait d’une série américaine) au début de sa vie, tente désespérément de leur ressembler. Pourtant, depuis son enfance, ses parents marquent sa différence parce qu’il est chétif et a une voix aigüe, en le surnommant «  le squelette » puis il devient celui qui est trop maniéré qui « se comporte comme une gonzesse ». [p 27] Le père et les deux frères étaient fiers d’être obèses car « au village, le poids était une caractéristique valorisée ». A l’extérieur, il continue à être l’étranger  et dès son entrée au collège à 10 ans il est stigmatisé : « Dans le couloir ils m’ont demandé qui j’étais, si c’était bien  moi Bellegueule, celui dont le monde parlait […] C’est toi le pédé ? […] C’est la surprise qui m’a traversé, quand bien même ce n’était pas la première fois que l’on me disait une chose pareille. On ne s’habitue jamais à l’injure. » [p 16]

Il tente alors de prendre du poids et se met à manger tout ce qu’il a longtemps refusé, de peur de devenir trop gros, et prend vingt kilos en une année. Cela n’y changera rien, il sera encore humilié et frappé à l’école. Certaines descriptions dans ce livre, presque travaillées au scalpel,  pointent des détails insoutenables, crus,  notamment des passages évoquant la misère et le manque d’hygiène quand il parle de la naissance de son père : « Quand elle l’a mis au monde sa mère était sur le canapé imprégné de poussière, de poils de chiens et de chats, de saleté à cause des chaussures constamment couvertes de boue qui ne sont pas retirées à l’entrée. » [p 21] ou encore la fausse couche de sa mère qu’elle raconte amusée : « J’ai beau nettoyer, c’est jamais propre, ça donne pas envie de faire des efforts une baraque aussi pourrite. Il est tombé dans les chiottes » [p 73], du racisme que génère l’ignorance : « Mes parents veillaient à me donner une bonne éducation, pas comme les racailles et les Arabes des cités. » [p 101]

Ces extraits traduisent bien son constant recul, ce qui dévoile sa capacité à maitriser son émotion qui n’en devient que plus insoutenable pour le lecteur.  Ce style analytique rappelle parfois l’impression de traverser un roman de Zola. Pourtant, cela se passe bien aujourd’hui, dans notre société française. Alors, comme Eddy, comme son auteur, on réalise que nous nous négligeons les uns et les autres, plus exactement qu’en réalité, nous ne nous connaissons pas, que nous n’ avons qu’ une idée bien relative des autres univers, et que nous sommes tous victimes de ce déterminisme social. Et comme nous le rappelle ce narrateur-sociologue, nous imaginons ce que cela peut être, tant que nous ne l’avons pas rencontré : « Sans cesse assuré par ma mère de ma supériorité sur les Arabes ou nos voisins extrêmement pauvres, ce n’est qu’après avoir quitté le collège que j’ai pu me rendre compte que j’étais bien moins privilégié que je ne l’avais imaginé. Je savais, avant cela, qu’il existait des mondes bien plus favorisés que le mien. Les bourgeois que mon père insultait, l’épicière du village ou les parents d’Amélie. J’y pensais même régulièrement. Mais tant que je n’avais pas été directement confronté à l’existence de ces autres mondes, que je n’y avais pas été plongé, ma connaissance était restée à l’état d’intuition, de fantasme. » [p 102]

C’est ce sociologue actuel (qu’il est devenu) qui l’a aidé également à dépasser ce vécu, à le comprendre et à l’écrire. Sa fuite, d’ailleurs, est bien significative et prend tout son sens : «  J’ai voulu montrer ici comment ma fuite n’avait pas été le résultat d’un projet depuis toujours présent en moi, comme si j’étais un animal épris de liberté, comme si j’avais toujours voulu m’évader […] Comment la fuite a d’abord été vécue, comme un échec, une résignation. A cet âge, réussir aurait voulu dire être comme les autres. J’avais tout essayé. » [p 197] Grâce à un cours de théâtre qu’il suit au collège, il pourra opter pour un lycée en pensionnat, loin de ce village et de sa famille. Il n’aura plus honte de son homosexualité mais quand on le questionne sur l’état pitoyable de ses dents, il mentira encore sur ses origines, racontant que ses parents sont des intellectuels bohèmes, insouciants, qui avaient négligé des visites médicales.

La tendresse fuse par instants,  quand il remonte le temps et explore les histoires de famille, révélant des anecdotes sur son père, saedouardlous_400 mère, sa sœur, son cousin Sylvain.  Les silences sont particulièrement bien décrits, donnant une intensité singulière aux situations. Ils ponctuent leur quotidien  en indiquant  leur incommunicabilité, en soulignant l’impossibilité pour un homme (dans ce milieu) d’exprimer ses sentiments, en révélant une tension dramatique notamment dans la scène où sa grand-mère explique à Eddy son mal à l’aise face à Sylvain, juste avant son arrestation : «  Lui, il était là, comme une gueuge. A ce moment-là, y a eu un silence. Tu sais que dans ce moments-là, ils paraissent longs les silences. C’est presque comme si tu comptais les secondes, et comme si une seconde ça durait une heure. Ca fout mal à l’aise. Je veux dire d’habitude, je suis pas mal à l’aise avec Sylvain. Jamais. Je l’ai élevé alors les silences, au bout d’un moment, on oublie. […] Mais ce jour-là, ce jour-là c’était pas pareil ».  [p 131]  En effet, les femmes jouent un rôle de traductrices pour leurs hommes, sauvegardant ainsi une mémoire des sentiments, une lueur dans ces ténèbres sans voix.

Ce texte est remarquable par son invitation au voyage social, suscitant notre réflexion, sans nous enfermer dans un pathos facile et complaisant. Il nous place du côté de celui qui peut distancier, qui a cherché et qui a appris et pris la parole. Comme il le dit justement : « Ce livre est une tentative pour comprendre ».

 

©Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes

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