Le Français et Vous

Le magazine pédagogique du Centre International d'Antibes

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Littérature: Les eaux troubles du mojito

delerm_980Ces belles raisons d'habiter sur terre, elles sont nombreuses, et le message de Delerm est clair : il nous invite à prendre le temps de vivre chaque instant avec  bonheur,  à déguster un mojito « paradoxal », avec lequel [on ne domine rien. La dégustation devient fascination, et c'est lui qui commande. Le plus étonnant est cette persistance du sucré dans une mangrove aux tons si vénéneux] p.48 Les eaux troubles du mojito, à se souvenir du goût perdu du Guignolet : [Avant même de voir arriver la bouteille, on retrouve pourtant en mémoire l'idée sucrée de la cerise, alcoolisée juste ce qu'il faut pour ne pas sembler doucereuse.] p.42 Guignolet ou rien ! ou encore à savourer une pastèque « paradoxale » elle aussi : elle [n'a goût de rien, et c'est donc elle  qu'on désire en vain] p.9 Le mensonge de la pastèque, et comment résister à ce navet cru que l'on croque en cachette et qui [délivre en bouche un arôme légèrement fumé, une tonalité de noisette, quelque chose de secret qui semble aller à l'encontre de sa consistance.] p.92 Croquer un navet

Des instants aussi que l'auteur veut faire partager à ses lecteurs, comme le temps qu'il passe avec ses petits-enfants par exemple, dans deux de ses courts textes : Ses lèvres bougent à peine p.11 : [Souvent, en le croisant les gens souriaient, et on se sent plutôt fier d'avoir pour petit-fils un dévoreur de livres.] J'aime bien cet endroit ! p.57 [… il brûle sans l'avouer du désir de lire comme son frère, en épelant le monde au lieu de l'inventer.]

Le temps qu'il fait est une obsession, avoue Delerm, et il est vrai qu'on le retrouve dans plusieurs textes. Beaucoup de lumière d'abord avec Il pleut de la lumière p.45 [Ici (en Provence) bien sûr, la rentrée c'est encore l'été. Mais les regards sont aimantés, tout change sans changer. Il pleut de la lumière.] Des sensations aussi comme dans Les réponses de Monsieur Hulot p.75 [Oui, l'été se ressemble. Oui, le matin la vie est neuve ; si bonne à boire quand on se lève le premier. On marche, on regarde la mer, on attend le café. On fait son film.]p.77 Ou encore dans Le temps est une plage p.93 [On a mérité que le soleil soit là, que la chaleur décrispe, allège.(...) Parfois aussi et comme en contraste nécessaire, il faut un jour de pluie, il faut un peu d'ennui, des excursions et des K-way, des aquariums et des fromageries.] Il nous surprend même avec  cette petite humanité qui se fait et se défait dans Averse p.15, [Les autres se sont poussés pour accueillir le nouveau naufragé. On les remercie d'un hochement du chef qui signifie eh oui, on en est tous réduits audelerm_a0hermance_triay_c__959 même sort.]

Delerm aborde aussi les choses sous un angle singulier. Ainsi de la représentation du roi se meurt qu'il suit  Au troisième balcon p.71 : [Il faut tant se ramasser, se pencher en avant, se concentrer, faire effort, que l'on reçoit en retour une bulle de théâtre pur, débarrassée de tous les rites sociaux contingents, de toute la bourgeoisie.]

La liste de toutes ces tranches de vie est encore longue, nous vous laissons le soin de les découvrir dans leur intégralité.  La plume de Philippe Delerm est, dans tous les cas, légère, fine, drôle ou mélancolique pour donner à la vie les couleurs de l'émotion. Il porte toujours avec beaucoup d'acuité un regard lumineux sur les choses simples de la vie. Croquez donc ses textes comme des gourmandises !

 

© Sylviane Colomer - Centre International d'Antibes