Le Français et Vous

Le magazine pédagogique du Centre International d'Antibes

https://www.cia-france.com/francais-et-vous/

Littérature: Rue des Voleurs

Pour avoir eu une relation avec sa cousine Meryem dont il est amoureux, Lakhdar, 17 ans,  est accusé d’avoir commis une faute impardonnable. Chassé du foyer familial, il fuit Tanger et va connaître des mois d’errance et de misère dans les rues de Casablanca [On devient l’équivalent humain du pigeon ou de la mouette, les gens nous voient sans nous voir, parfois ils nous donnent des coups de pied pour que nous disparaissions et peu, bien peu imaginent sur quel bastingage, sur quel balcon nous dormons, la nuit.] P 18 avant de se résoudre à retourner dans sa ville natale. Là, Bassam, son ami d’enfance lui vient en aide en le présentant à un groupe d’amis qu'il a récemment rencontrés dans la mosquée du quartier et qui ont la particularité d’être tous barbus et d’avoir des idées bien précises sur la société qu’ils comptent bâtir.

cvt_rue-des-voleurs_5524_810.Contrairement à Bassam, Lakhdar, malgré son jeune âge, fait preuve d'une grande maturité et est instruit. Il parle bien le français appris en autodidacte grâce à sa passion pour les livres et plus précisément les polars, en particulier des écrivains marseillais Jean-Patrick Manchette et Jean-Claude Izzo qu’il achète chez le bouquiniste du quartier. Cette proximité avec le monde des livres lui vaut d’être recruté par le Cheikh Nouredine, le leader de ce groupuscule islamiste qui le charge de s’occuper de leur librairie  "La Diffusion de la Pensée coranique" abondamment approvisionnée depuis l’Arabie Saoudite.

[L’année a passé vite, et quand les manifestations ont commencé en Tunisie, il y avait plus d’un an que j’étais là. Ma tranquillité a un peu été mise à mal par ces événements, je dois le dire. Le Cheikh Nouredine et tout le groupe étaient comme fous. Ils passaient leur temps devant la télé (…) Quand la contestation a débuté au Maroc le 20 février, ils ne tenaient plus en place (…) Ma librairie était devenue un QG de campagne : le groupe voyait les révoltes arabes comme la marée verte tant attendue. Enfin, de vrais pays musulmans du Golfe à l’Océan, ils en rêvaient la nuit.] P 27

Lakhdar va éviter, autant que possible, de s'investir dans cette nouvelle idéologie radicale et préférer observer tout ce remue-ménage autour de lui [J’avais hâte que toute cette agitation se termine pour pouvoir reprendre ma routine de lectures et retrouver ma tranquillité. Le groupe était un vrai tas de bestioles en cage, ils tournaient en rond en attendant le soir et le moment de l’action. Ils avaient décidé de profiter du désordre, des manifs et des flics pour entreprendre le "nettoyage du quartier"] P 29 dont l’une des premières victimes sera son cher bouquiniste.

Tanger est un balcon sur la Méditerranée d’où l’on aperçoit les côtes européennes et le ballet des ferries qui s’y rendent. Les exactions commises par les islamistes répugnent de plus en plus le jeune homme et l’incitent à penser que [Tanger était une impasse sombre, un corridor bouché par la mer ; le détroit de Gibraltar une fente, un abîme qui barrait nos songes ; le Nord était un mirage. Je me suis vu perdu une fois de plus, et la seule terre ferme qu’il y avait sous mes pieds  et derrière moi, c’était d’un côté l’immense Afrique jusqu’au Cap et vers l’est tous ces pays en flammes, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, la Palestine, la Syrie.] P 34

La rencontre avec Judit, jeune Espagnole de passage à Tanger va stimuler son envie d’ailleurs. Mais au contact de la jeune étudiante en arabe c’est une autre réalité que Lakhdar découvre : [Nous avons parlé de Révolution, de Printemps arabe, d’espoir et de démocratie, et aussi de la crise en Espagne, où ça n’avait pas l’air d’être la joie – pas de travail, pas d’argent, des coups de matraque pour ceux qui avaient la prétention de s’indigner.] P 49

Après de nombreuses péripéties et difficultés, le jeune Marocain parviendra à Barcelone, ville natale de Judit et ville européenne par excellence. [L’autobus a descendu l’avenue Diagonal, les palmiers caressaient les banques, les nobles immeubles des siècles passés se reflétaient dans le verre acier des bâtiments modernes, les taxis jaune et noir étaient d’innombrables guêpes qui s’égaillaient sous les coups de klaxon du car ; les piétons élégants et disciplinés attendaient patiemment aux carrefours, sans user de la supériorité que leur donnait le nombre pour envahir la chaussée ; les voitures elles-mêmes respectaient les passages cloutés et laissaient passer, soigneusement arrêtées devant un feu orange clignotant, ceux qui  allaient à pied, leur tour venu. Les vitrines me paraissaient toutes luxueuses ; la ville était intimidante.] P 175

Peu à peu, Lakhdar se fait une place dans Barcelone. Il trouve refuge, dans une rue misérable de la vieille ville, carrer Robadors  (rue des Voleurs) d’où il observe les multiples cultures qui se croisent, celles des touristes, chaque fois plus nombreux, cohabitant avec la cohorte de naufragés arrivés là,  portés par les vents économiques et politiques contraires qui soufflent sur la planète. Le jeune homme va aussi se rendre compte de la lutte entreprise par la jeunesse de ce côté-ci de la Méditerranée à travers le mouvement des Indignés, dont fait partie Judit. [ une multitude de jeunes, compacte et mouvante, avançait contre deux fourgons de police en leur balançant les hampes de leurs drapeaux, des canettes, des détritus, puis refluait en désordre quand les véhicules se mettaient en mouvement, deux grosses bestioles bleu marine aux yeux couverts de grilles de métal qui ont vite craché leurs occupants, casqués, masque à gaz sur le nez (…) L’affrontement était inégal et me rappelait un combat de conquistadors, avec armures  et arquebuses, contre une troupe de civils mayas ou aztèques dont j’avais vu une gravure dans un livre d’histoire ] P 208-209

Lakhdar, déconcerté, réalise ce qui est en train de se jouer en Europe et qu’il n’imaginait pas lorsque, à Tanger, les lumières aperçues sur les côtes espagnoles le faisaient rêver. [Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas : l’Europe admettait-elle qu’elle n’avait pas les moyens de son développement, que ce n’était qu’un leurre, qu’en fait l’Espagne était un pays d’Afrique comme les autres et tout ce que nous voyions, les autoroutes, les ponts, les tours, les hôpitaux, les écoles, les crèches n’étaient q’un mirage acheté à crédit qui menaçait d’être repris par les créanciers ? Si c’était le cas  beaucoup allaient déchoir ; mourir jeunes faute de soin] P 204

Il comprend qu’il est le témoin des soubresauts d’un monde qui semble en perdition [On voyait bien que l’Espagne était au-delà de la politique, dans un monde d’après, où les dirigeants ne prenaient plus de gants avec personne, ils annonçaient juste la météo comme le Roi de France au temps de Casanova : les amis, les caisses sont vides, aujourd’hui ce sont les fonctionnaires qui vont trinquer. Ils ont trop bien vécu pendant des années, leur heure a sonné. Demain, sale temps pour la santé. Orage sur l’école. Mettez vos enfants dans le privé. Les derniers ouvriers de l’industrie lourde qui ne sont pas morts du cancer sont virés. Nous avons flexibilisé le marché de l’emploi, réformé les contrats. La période d’essai est portée à un an (…) Déjà le prix plancher de l’heure du travail est au niveau du Maroc, qui vient de le réviser à la hausse.] P 203

 

000743989_800Mathias Énard, né le 11 janvier 1972 à Niort,  a fait de nombreux séjours dans les pays du Moyen-Orient avant de s’établir à Barcelone où il enseigne l’arabe à l’Université autonome. Ecrivain français, il se singularise donc par une parfaite érudition du monde arabe et un profond intérêt, tant pour les civilisations du côté africain de la Méditerranée que pour l'Espagne. Ceci explique l’attention extrême qu’il a prêtée à la fois aux mouvements sociaux lorsqu'ils ont surgi en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie et qui ont incité le Maroc à réformer son régime constitutionnel1, et à la façon dont la société espagnole affronte les turbulences économiques actuelles.

Le plus arabe et le plus espagnol des écrivains français était le plus à même de livrer cette passionnante chronique des années 2009-2012. Cette fiction intelligente, ouverte sur notre monde est le témoin d'une réalité complexe que nous avons du mal à appréhender. Le lecteur qui trouvera dans quelques décennies, le roman de Mathias Énard aura une parfaite vision des problématiques sociales, économiques, politiques, idéologiques et des enjeux qui s'enchevêtraient, de part et d'autre de la Méditerranée.
Mathias Énard a mis tout son talent au service de son héros qu'il a voulu résolument positif. A travers l’itinéraire social de Lakhdar raconté à la première personne, c'est un regard lucide sur l’Histoire en train de se faire qui nous est livré. En ce sens, Rue des Voleurs est un roman à caractère hautement pédagogique. Il vient d'obtenir, le 31 octobre, le premier prix Liste Goncourt/Le Choix de l'Orient organisé à Beyrouth à l’initiative de l’Institut Français et du Salon du livre francophone de Beyrouth et attribué par un jury d’étudiants francophones issus des principales universités des pays du Moyen-Orient. Rappelons que son précédent roman dont l’action se déroulait à Istanbul, avait été primé par d’autres jeunes puisqu’il avait obtenu le prix Goncourt  des lycéens français.

 

Voir la présentation de Rue des Voleurs par Mathias Énard

1. Face aux manifestations massives du 20 février 2011, dans les plus importantes villes du royaume, le roi Mohammed VI accepte de proposer une nouvelle Constitution qu'il soumet à référendum et qui est largement approuvée le 1er juillet. Désormais ce sont les urnes qui détermineront le choix du premier ministre par le monarque. Le 25 novembre, le Parti islamiste Justice et développement (PJD) remporte les élections législatives et son leader, M. Abdelilah Benkirane, devient le chef du gouvernement.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes