Littérature

Danbé

La traduction la plus approchante du malinké danbé serait le français  « dignité ». La dignité est la vertu cardinale, le pivot autour duquel ma mère entend articuler notre existence. Sa propre mère le lui a transmis comme code de conduite. Elle s’y est tenue, nous nous y ferons. Elle est persuadée que le reste viendra, l’honnêteté, le courage, le goût du travail. Le danbé ne nous demande ni obéissance ni même volonté. Il doit nous imprégner, nous modeler  assez profondément pour s’imposer à nous. Il n’a pas d’âge pour se conduire dignement, ni de circonstances qui vaillent] P 50
Aya Cissoko. La petite fille de la cité HLM de Ménilmontant, dans le XXe  arrondissement de Paris, est aujourd’hui étudiante au sein du prestigieux Institut d’études politiques de Paris, après avoir mené une exceptionnelle carrière sportive, couronnée par plusieurs titres de championne du monde de boxe. La trajectoire, à la fois singulière et exemplaire, d'Aya nous est transmise par ce beau livre, fruit de la rencontre entre l’écrivaine Marie Despléchin et Aya Cissoko, aujourd’hui âgée de trente et un ans.

Danbé est donc l'histoire d'Aya, une petite fille née en France de parents maliens arrivés, comme beaucoup de compatriotes, à Paris, attirés par les perspectives d’une vie meilleure. La vie des quatre enfants et de leurs parents, bien que difficile, est heureuse [Rien ne nous manque. Nous n’avons pas faim. Ma mère prépare de grands mafés que nous mangeons assis par terre, dans un même plat et à la main. La vie est simple, balisée. L’école, le parc, les repas (…) Tous les soirs mon père nous donne, à mon frère et à moi, une pièce d’un franc avec laquelle nous courons à la boulangerie. Le petit sachet de bonbons avec lequel nous repartons semble énorme. Dans le même temps il lui arrive de mettre sa montre en gage, à la boucherie, contre un peu de viande à mettre dans le mafé. Le plus étonnant c’est encore que le boucher accepte. L’air est aussi plus doux qu’aujourd’hui, les gens moins craintifs, les crises n’ont pas ruiné la confiance que l’on peut se porter. Dans les années qui suivent, la relégation et la misère nécrosent le tissu. Il durcit. J’imagine que plus personne ne prendrait aujourd’hui, la montre de mon père  en gage d’une livre de bourguignon.] P 26

L'enfance baignée de douceur et d'insouciance s’achève lors d’une tragique nuit de novembre 1986. Un incendie criminel embrase l’immeuble du 22 rue de Tlemcen. Parmi les huit personnes qui meurent cette nuit-là, Sagui, le père d’Aya et Massou, cinq ans, sa petite sœur.
Ce crime impuni s’inscrit dans une longue série [En un an c’est le quatrième immeuble parisien habité par des familles immigrées qui est détruit par le feu (…) dans les dix ans qui vont suivre, une quinzaine d’immeubles brûlent encore. Pour la seule année 2005, dans les trois incendies d’immeubles vétustes de la capitale, quarante-huit personnes trouvent la mort.] P 40

A partir de ce moment, c’est Massiré, la maman, qui va faire front et veiller sur ses enfants, soutenue dans ses moindres décisions par le danbé. La première d’entre elles sera douloureuse puisque Massiré décide de rester en France contre l’avis des Pères de la communauté malienne qui finiront par l’en exclure. [Pendant qu’elle était à l’hôpital, les Pères lui ont rendu visite. Ils avaient pour elle une feuille de route. Reprendre ses petits, rentrer au pays, se placer sous l’autorité de la famille de son mari. Pas de discussion envisageable, pas de négociation. Les Pères décident, on obéit. De son lit, Massiré, qui n’a pas encore trente ans, refuse. Elle a deux raisons de tenir tête. Les trois enfants qui lui restent vont à l’école en France et elle entend leur donner une chance de réussir, là où ils sont nés. Le traitement qu’elle suit à l’hôpital l’empêche de mourir. Elle vit sous hémodialyse en attendant une greffe de rein. Les médecins sont clairs : si elle repart au village, elle est condamnée] P 47

Danbé raconte le quotidien qui va suivre où, guidée par cette mère courage, et toujours avec le danbé pour boussole, la petite Aya va tracer son surprenant chemin qui commence par son parcours scolaire. [Je suis à l’école, une élève appliquée. J’obtiens de bons résultats. Je n’ai pas le choix. Nous sommes condamnés à filer droit. Ma mère nous le rappelle sans cesse : nous sommes seuls, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes] P 55

La vie d’Aya va alors se construire à force de ténacité, de vaillance et de belles rencontres qui sont autant de marchepieds vers un itinéraire hors du commun. [Au fur et à mesure que je reconstruis notre histoire, je retrouve les figures lumineuses de ceux qui nous ont aidés. Parmi elles, celle de Marc, qui travaille comme assistant social à l’hôpital de Tenon. Il a connu Massiré comme patiente puis comme collègue. Personne ne l’oblige à s’occuper de ses intérêts. Mais il n’arrive pas à admettre qu’aucune indemnité ne lui ait été accordée après l’incendie. Il pourrait se résigner, comme  elle l’a fait, à la chose jugée. Mais non. Il cherche un avocat qui accepte de reprendre le dossier. Personne ne veut de notre dossier pourri. Il rencontre alors Serge Beynet, avocat à la cour. Son cabinet est spécialisé dans l’indemnisation des victimes. Débarque chez lui tout ce que la malchance, la violence et l’injustice fabriquent de malheureux et d’estropiés (…) Le cabinet de Serge Beynet reprend un dossier pour lequel rien n’a été vraiment entrepris. (…) Le 13 décembre 1996, un arrêt de la cour d’appel de Paris nous rend raison. Puisqu’il est établi que mes parents possédaient des cartes de résidents, que leurs enfants étaient français, et que l’incendie était d’origine criminelle, nous remplissons aux yeux de la loi les conditions nécessaires. L’indemnisation nous sera versée par le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et autres infractions.
Rien ne viendra jamais réparer la catastrophe. La mort de Sagui et de Massou ne peut pas être mise en balance avec une quelconque indemnisation. C’est tout autre chose qui naît de cette impossible association : Le sentiment de justice. La justice ne nous rendra pas ceux que nous avons perdus. Mais elle restaure le lien avec le vivant, avec les vivants. Elle me confirme aussi dans mon appartenance avec mon pays. Sa loi me reconnaît. Il me juge et me protège comme l’une des siennes
.] P 113 à 115

Aya est une jeune héroïne d’aujourd’hui. Son histoire, en prise avec les réalités de la France actuelle, est positive malgré tout et constitue un témoignage chargé d'une très forte dimension d’exemplarité. En ce sens,  Aya n’a rien à envier à Laïla, la jeune  héroïne de Poisson d'or, le conte de Jean-Marie Gustave Le Clézio ni à la petite Malika, autre conte imaginé, lui, par Mabrouk Rachedi et Habiba Mahany.

Bien avant que Million dollar baby, le film de Clint Eastwood, n’agisse en faveur de la boxe féminine, Aya Cissoko, une jeune fille noire des cités de Paris, abattait en silence, l’un après l’autre, les obstacles et les préjugés qui s’élevaient devant elle et finissait par s’imposer dans un univers éminemment masculin.

La force de Danbé réside dans le fait qu'à la différence des oeuvres précédemment citées, la vie d'Aya, de son enfance à aujourd'hui, n’est pas une construction littéraire fictive mais bien une histoire réelle. La dimension romanesque du parcours d’Aya n’a cependant pas échappé à Marie Desplechin. L’écrivaine a publié une quarantaine de livres dont une trentaine destinés aux jeunes.

Car assurément, Danbé s’adresse surtout aux adolescents. Aussi, l’histoire d’Aya Cissoko mériterait-elle de voir les portes des écoles de France et d’ailleurs s’ouvrir pour l’accueillir.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

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