Edito du mois

Le fabuleux parcours d’un petit livre de trente-deux pages

Voici venu le temps de boucler cette année scolaire 2010-2011. Le Français & Vous se retire et reviendra à la rentrée avec son numéro de septembre.
Au moment de revenir sur l'actualité qui a marqué ces dix derniers mois, le rôle joué par le petit livre de Stéphane Hessel nous interpelle. Sorti bien à propos à l'automne 2010, il est actuellement l'un des moteurs du vent nouveau qui souffle en Méditerranée.

La fin de l’année 2010 avait commencé sans aucune surprise : une rentrée sociale agitée. Une crise économique persistante. A l’automne, des centaines de milliers de personnes arpentaient la rue française, protestant contre la réforme des retraites. La vie politique hexagonale continuait à nous servir : d’un côté, le spectacle d’un parti gouvernemental poursuivant en vain ses laborieuses manœuvres pour tenter de freiner l'exode de ses électeurs vers le Front national, de l’autre, celui d’un parti socialiste toujours aussi léthargique et confus ; crut-il soudain sortir enfin de l’ornière en s’en remettant à son nouveau champion : un Dominique Strauss-Kahn auréolé de la stature internationale que lui procurait son rôle au FMI?

Dans ce contexte, le désarroi des Français était palpable. Il se nourrissait d’une déception politique et d’une fracture de plus en plus manifeste entre les citoyens et ceux qui devraient les représenter. Une faillite des valeurs qui est sans doute à l’origine du très récent rapprochement des Français à Marine Le Pen, et à leur auto-proclamation en tant que champions du monde du pessimisme.


En France, un vieux sage s’emploie à réveiller les consciences

empoert-stephane-hessel_860Un panorama morose qui voit soudain un livre minuscule d’à peine 32 pages s’introduire dans la vie de centaines de milliers de Français. Paru fin octobre 2010, publié loin de l’épicentre éditorial qu’est Paris par une maison d’édition montpelliéraine confidentielle, les éditions "Indigène", l'opuscule se mit à circuler à la vitesse d’aujourd’hui, celle des réseaux sociaux. Quelques mois, plus tard "Indignez-vous ! " était un phénomène d’édition, dépassant le million et demi d’exemplaires vendus en France.

Son auteur Stéphane Hessel, 93 ans, ancien déporté, membre du Conseil National de la Résistance nous raconte comment, lorsque les régimes fascistes s’abattirent sur l’Europe, l’indignation devint le moteur de l’engagement qu’il partagea avec beaucoup. Il rappelle les valeurs sur lesquelles reposait l’esprit de la Résistance. Elles allaient permettre à la France de renouer avec sa tradition pour forger, après la victoire des alliés, une société qui mettait l’homme au centre de ses préoccupations. Démocratie, justice et solidarité allaient ainsi accompagner les Trente glorieuses sur le chemin du progrès social.

Soixante cinq ans plus tard, l’ancien corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme s’émeut de voir les dégâts causés par la course  au « toujours plus »,  et la Finance Internationale gouverner le monde, tandis que les progrès sociaux issus de la Résistance (retraites, sécurité sociale…) sont remis en question. Pour Stéphane Hessel, aujourd’hui, comme jadis, les raisons de s’indigner ne manquent pas même si elles paraissent moins nettes que du temps du nazisme. Son Indignez-vous ! se veut la mémoire des jeunes qui osèrent se lever contre le fascisme. Il enjoint les jeunes citoyens d’aujourd’hui à s'approprier l’héritage humaniste de la Résistance, à le revendiquer pour lutter contre le saccage de la planète et la détérioration des conditions de vie au sein d’une société où le pouvoir de l'argent et des puissants prend le pas sur l'intérêt général.


Sur l’autre rive de la Méditerranée, les Tunisiens réveillent le monde arabe

Au moment même où sortait le livre de Stéphane Hessel, une indignation identique à celle qui l’avait gagné en 1940, était sur le point de soulever la jeunesse d’autres pays. Si l’indignation sert de ciment idéologique, courage et détermination constituent la méthode avec laquelle les jeunes générations de Tunisiens, souvent surdiplômés, mettent en fuite une famille qui avait mis en coupe réglée son propre pays.
Les jeunes Egyptiens renouent alors avec la tradition du forum romain et prennent le relais de leurs voisins. Le Forum du XXIème siècle se tient sur la place Tahrir du Caire. Il se nourrit de nouvelles technologies. Les réseaux sociaux permettent d’organiser une riposte massive à la censure et au verrouillage des libertés publiques. A la surprise générale, le contrôle social impitoyable installé par le pouvoir est rapidement débordé. Ce nouvel épisode, comme le premier, pourrait s’intituler « Comment se libérer en moins de 20 jours et, de manière pacifique, d’un vieux tyran ». Partout, jusqu’en Chine, d’autres peuples espèrent à leur tour. Des pouvoirs se crispent, d’autres muent.

Après leur victoire, les jeunes Cairotes se montrent une nouvelle fois exemplaires : délaissant l’ordinateur et le téléphone portable pour le balai, ils  accomplissent de manière civique un frénétique et symbolique ménage de la place qui avait servi de théâtre à leur exploit politique.

Tout ceci bouscule certaines certitudes, voilà que le sud de la méditerranée donne des leçons de démocratie et de civisme au versant nord faisant, au passage, chez nous,  une victime politique de marque en la personne de la ministre des Affaires étrangères Michelle Alliot Marie.


Place Tahrir + Stéphane Hessel = Los indignados de la Puerta del Sol

couverture-hessel_1_1_copie_4134Par ricochet, voilà qu'une autre capitale de la Méditerranée va bientôt être touchée à son tour. A Madrid, le ferment du mouvement de la jeunesse est à la fois issu de l’injonction de Stephane Hessel et de l’espoir retrouvé dans le forum cairote.
En février "Indignaos !", la traduction en castillan, est publiée. Dans le pays, meurtri par le chômage des jeunes - là aussi souvent surdiplômés - qui se sentent abandonnés par leurs dirigeants politiques, le mouvement apparaît à la veille des élections municipales du 22 mai, porté par les réseaux sociaux des Facebook et autres Twitter.
Les jeunes Espagnols suivent le vieux sage lorsque, le 15 mai, ils envahissent leur forum au coeur de Madrid qui a pour nom Puerta del Sol et s’autoproclament Los Indignados de Sol. Bientôt les places des grandes villes du pays ont leurs propres Indignados qui rejoignent le mouvement du 15 M, devenu national. Suscitée d'abord par la jeunesse, l'indignation gagne d'autres composantes de la société civile convaincue du bien fondé des revendications et de la méthode non violente retenue.

L'indignation s'étend : au Portugal et en Grèce on assiste à la contagion du mouvement du 15 M. La télévision nous montre des jeunes se concentrant à leur tour sur leurs places en arborant un drapeau espagnol pour rappeler la filiation des mouvements. A Paris, la place de la Bastille voit des jeunes indignés s'y concentrer. Puis c'est la place Taksim d'Istambul qui est occupée...
Dans les pays de l'Europe méditerranéenne, la lecture de la crise incite la Commission européenne et le FMI à exiger des mesures pour lutter contre les déficits publics.  De fait, celles-ci détricotent davantage l'Etat-providence qui fait partie de notre identité culturelle. Cette spécificité européenne est, en effet, le fruit de notre histoire, d'une très longue réflexion intellectuelle dont les origines remontent aux écrits des philosophes des lumières. Particulièrement productif en France dès le début du XVIIIème siècle, ce mouvement de pensée entendait oeuvrer en faveur de la liberté et du progrès social. C'est sur cet héritage, fait de recherches intellectuelles et de luttes sociales pour la conquête progressive de droits jugés fondamentaux, que la génération de Stéphane Hessel s'appuya au lendemain de la guerre pour définir les contours d'un nouvel Etat démocratique assumant solidarité sociale et justice sociale.

2011 restera comme une année qui renoue avec cette quête initiée jadis. Certes, on ne peut mettre sur un plan identique la volonté et le courage nécessaires pour mettre en fuite des tyrans qui ont pillé, terrorisé et muselé leur pays pendant des décennies, et des manifestations de rejet dans des pays à forte tradition démocratique. Comme il est déraisonnable de mettre sur le même plan des systèmes démocratiques rodés et des systèmes politiques obstinément antidémocratiques.

Cependant trop nombreux sont les points de liaison entre ces mouvements pour les ignorer. A commencer par leur concomitance, ainsi que l’espace chargé de symbolique où ils se déroulent : les places des cités tout autour de la Méditerranée, berceau de notre civilisation ;  les moyens de communication modernes mis en œuvre ; la filiation revendiquée entre les mouvements … et évidemment,  c'est une même révolte vécue par des hommes et des femmes, face à une société bloquée, qui peine,  de ce côté-ci de la Méditerranée, à faire une place aux jeunes, ou qui est totalement confisquée par les tyrannies gériatriques, sur l’autre rive. C'est cette indignation civique, comme dirait Stéphane Hessel, qui s'exprime au cœur des différentes places.

Car voilà la magnifique leçon que nous donnent ces jeunesses auxquelles, partout, se sont joints de beaucoup moins jeunes: Indignez-vous ! résonne,  comme un cri de ralliement à cette « insurrection pacifique » cherchant à préserver (ou à bâtir) les piliers qui fondent une société démocratique et solidaire.
"Eteignez la télé, rallumez votre cerveau !" Prônait un slogan espagnol.  La quête d’avenir et de justice sociale a réhabilité le débat public. Sur les différentes places, la démocratie directe  était vécue dans une célébration populaire, collective, civique, parfois festive, en parfait accord avec l’injonction que le vieux sage lança en octobre 2010.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

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