Edito du mois

L'école face à la nouvelle orthographe, une réforme qui fait polémique

En novembre 2015, le Bulletin Officiel annonçait, au sujet des nouveaux programmes d’enseignement à l’école que, « l’enseignement de l’orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal Officiel  de la République Française du 6 décembre 1990 ».
26 ans plus tard, à la rentrée 2016, les manuels scolaires devront les appliquer. La nouvelle orthographe fera ainsi son entrée officielle à l'école. Il faudra s'habituer et ne plus sursauter en lisant disparaitre sur une ile.

Les origines de la réforme

Ces programmes font référence à la réforme de l’orthographe en vigueur, établie par le CSLF1 en accord avec l’Académie Française. Depuis 1990, les deux orthographes, la traditionnelle et la rectifiée, sont acceptées dans les copies d’examen. Cette réforme rectifiée, mieux appliquée en Suisse et en Belgique, n’est mentionnée dans les textes officiels en France qu’en 2008, date à laquelle la nouvelle orthographe est devenue la référence de l’Education Nationale.

ob_069600_chomage-sans-accent_960L’orthographe française étant une des plus compliquées au monde,  elle exige de nos enfants le déploiement d’une grande énergie pour la maitriser et il semble que depuis 1990, ces difficultés n’aient cessé de croître .
Ainsi en juin 2015, le baromètre du Projet Voltaire2 signalait que, des 84 règles d’orthographe de référence, les Français n’en maîtrisaient que 45% alors qu’en 2010,  ils en maitrisaient  51%.

Cette constatation amènera le 18 septembre 2015, l’actuelle Ministre de l’Education Nationale, Najat Vallaud-Belkacem à imposer  une dictée quotidienne  dans les classes primaires afin d’améliorer la maitrise (maîtrise) de la langue et de l’orthographe3.

Les conclusions d’études démontrent, en effet, que la transparence de l’orthographe facilite l’apprentissage de la lecture. Il en résulte que la rectification de certaines incohérences de notre orthographe permettra un apprentissage plus aisé de la lecture et de l’écriture pour tous les enfants, en particulier pour ceux qui sont le plus en difficulté.

Le jeudi 4 février 2016, il a été décidé que la nouvelle orthographe circulerait dans les nouveaux manuels scolaires à partir de la rentrée de septembre.

Cependant, si les manuels « appliquent les rectifications orthographiques proposées par le Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française et publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990», cette nouvelle orthographe n'est pas obligatoire. Les deux orthographes seront permises et île pourra continuer à porter son petit chapeau tout comme disparaître pourra le porter sans que l'enseignant ne sanctionne la non application des rectifications orthographiques.

 

Quelques  exemples  en 5 points de la réforme

 

5515759_soc-orthographe-francais-vecto-01-new_1280* Simplification de la graphie de certains mots :

Ainsi, par exemple « oignon » et « nénuphar » deviennent « ognon » et « nénufar ».

* Les accents circonflexes : disparaissent sur le  « u » et le « i »  sauf dans le cas où il indique une nuance cruciale :

Ainsi, par exemple « coût » s’écrira « cout » et   « paraître » s’écrira « paraitre ».

* Suppression des traits d’union des mots composés :

Ainsi, par exemple « Contre-indication » devient « contrindication » ; « extra-terrestre » devient « extraterrestre » ; « porte-monnaie » devient « portemonnaie ».

*Simplification de la règle des participes passés :

Le participe passé devient invariable dans le cas de « laisser »  suivi d’un infinitif  quand le sujet est le même pour les deux verbes

« elle s’est laissée mourir » devient «  elle s’est laissé mourir ».

* changements d’accent :

Ainsi, par exemple, «  événement » s’écrit  « évènement » et  « réglementaire » s’écrit désormais « règlementaire ».

 

Alors, pour ou contre la réforme ?

 

je-suis-accent-circonflexe-720x393_698Les réseaux sociaux se sont enflammés  pour dénoncer cette réforme et certains n’ont pas manqué de laisser sur Twitter : « Je suis circonflexe » à la manière de « Je suis Charlie ».

D’aucuns se demandent si cette réforme n’est pas obsolète face au problème général de la perte d’intérêt pour l’orthographe, de l’appauvrissement du vocabulaire, des barbarismes et pléonasmes, fautes de liaisons des journalistes actuels, le tout  véhiculé dans les medias en France.

D’autres arguent que faire des modifications de règles logiques et précises  gérant l’écriture et le parler d’une langue pourrait déstabiliser cet ensemble logique et compliquer son apprentissage surtout pour les étrangers.

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Retenons également les réflexions d’Alain Bentolila, linguiste, éminent spécialiste de l’apprentissage de la lecture et du langage chez l’enfant, professeur à l’université Paris-Descartes dans un article intitulé « La Bataille de l’othographe aura-t-elle lieu ? » publié dans le Figaro.fr le 05/02/16 : « On nous propose aujourd’hui une réforme profonde (plus de 2500 mots modifiés) de notre système orthographique censée donner une chance nouvelle aux élèves nés du mauvais côté du périphérique (….) Peut-on imaginer que le fait d’écrire ognon au lieu de oignon, Nénufar au lieu de Nénuphar, changera en quoi que ce soit le destin scolaire des élèves fragiles (….) réformer l’orthographe ne coûte rien ou si peu et permet de faire semblant de changer les choses. Tandis que les vrais modifications, celles qui transformeraient l’école en profondeur seraient coûteuses et vraisemblablement  impopulaires. (….) ».

 

Quant à nous, nous estimons que  même  si certaines modifications sont acceptables car elles restituent une cohérence  comme c’était le cas avec le chariot face à la charrette, l’orthographe  fait  partie de notre identité culturelle  et la langue française telle qu’elle est aujourd’hui parlée et écrite,  révèle une part de sa propre histoire qu’il serait regrettable de  balayer d’un revers de main.
En effet, certaines particularités telles que l’orthographe a priori  injustifiée du mot « oignon » ou l’utilisation  prétendument  inutile de l’accent circonflexe ont l’avantage de témoigner de l’ancienne  prononciation « maistre » pour « maître »  ou « fenestre » pour « fenêtre » et la prononciation régionale d’ « ouagnon »   pour le mot « oignon ».

Il nous semble que  supprimer ces témoins  revient à amputer la langue française d’une partie de son histoire, laissant ainsi les générations à venir dans une ignorance dont nous serons coupables.les-enfants-ont-la-parole-1454698251_400

Cependant, la langue est un corps vivant qui ne saurait  cesser d’évoluer et le français courant s’est régulièrement enrichi au cours des siècles de mots italiens, espagnols, arabes et aujourd’hui de plus en plus anglo-américains.

Les dictionnaires sont toujours à refaire. En effet,  si l’on parcourt les gros volumes du Ménage ou du Furetière, autorité au XVII ème siècle, on aura le sentiment d’être entré dans un monde oublié. A contrario,  si un érudit du XVII ème siècle  avait la possibilité d’accéder à notre Larousse ou Robert, il risquerait d’être passablement déstabilisé.

En matière de langage, comme en matière de culture,  il faut se garder de l’immobilisme et  des combats d’arrière-garde. Une langue doit évoluer pour ne pas s’étioler sous peine de s’affaiblir et disparaître.

Mobilisons-nous pour que notre langue ne meure pas de sa propre faiblesse.

 

©  Frédérique Benzaquen – Centre International d'Antibes

 

1. Le CSLF, est le Conseil Supérieur de la langue Française, organisme  mis en place en 1989 par le Premier Ministre  Michel Rocard et constitué de ressortissants français, québécois, belges, suisses et marocains. En 2006, le CSLF a été supprimé et ses missions ont été transférées au sein de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF).

2. Consulter le Baromètre Voltaire: Les Français et l'orthographe - juin 2015

3. A la rentrée 2016, le grand retour de la dictée à l'école primaire


Lire aussi :

- Le Robert 2009 préfère l'imbécilité

- Quand le langage SMS envahit les copies du Bac

- Guide pratique de l’othographe rectifiée . Danielle Blevenec et Liliane Spenger-Charolles CNRS et Université Paris Descartes

- Libération : Réforme de l'orthographe, l'Académie française met les points sur les i

- Le Figaro.fr : Article de Alain Bentolila : La bataille de l’orthographe aura-t-elle lieu ?

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