Cinéma

Trois souvenirs de ma jeunesse

Ce dixième long-métrage d'Arnaud Desplechin, Trois souvenirs de ma jeunesse, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, raconte l'étonnant parcours de Paul Dedalus, joué par le remarquable Mathieu Almaric. Cet anthropologue rentre en France après un séjour au Tadjikstan. A la douane, il est arrêté pour un problème d’identité. Tout bascule alors dans sa mémoire et ses souvenirs fusent. Ainsi, nous retrouvons les clés de voûte à son histoire, à son imaginaire aussi, sa famille, ses amis, et surtout Esther sa passion de jeunesse. Un film troublant par sa justesse de ton et l’authenticité de ses acteurs dont deux jeunes révélations. Une passion adolescente magistralement filmée.

affiche_souvenir_de_ma_jeunesse_1_600_04Avec Trois Souvenirs de ma jeunesse, Arnaud Desplechin tisse un film de croisements où ressurgissent des atmosphères de ses films passés tels que La Sentinelle et Rois et Reine. Son personnage aux multiples visages mais au même patronyme, Paul Dédalus, joué par Mathieu Almaric, existait déjà en 1996 dans Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) tout comme le rôle d’Esther tenu par la remarquable actrice Emmanuelle Devos. Paul était aussi dans Un conte de Noël en 2008. Un souvenir d’Ulysse de James Joyce ?

Mais qui est donc ce Paul Dédalus?

C’est justement en passant la douane au retour du Tadjikistan que Paul, anthropologue, photo_souvenirs_3_640_03rencontre un problème d’identité. Il apprend qu’un Russe, réfugié en Israël et décédé en Australie, avait aussi cette identité. Ainsi, par ce jeu de masques, le réalisateur va lancer sa machine à remonter le temps et nous faire découvrir l’histoire intime de son personnage en déclinant ces trois souvenirs comme des chapitres de roman.

Nous rencontrons Paul enfant, à Roubaix, qui a une relation conflictuelle avec sa mère folle. Un univers familial trop violent qu'il fuit pour se réfugier chez sa tante. Sa mère décède et son père reste cet homme étrange incapable d'exprimer ses émotions, interprété par Olivier Rabourdin. Quand on bascule dans son adolescence (Quentin Dolmaire joue Paul jeune), nous découvrons  son frère Ivan, sa sœur Delphine, son cousin Bob, sa bande de copains. Puis, nous retrouvons sa passion dévorante pour Esther (interprétée par Lou Roy-Lecollinet). Elle est voluptueuse, déroutante et elle obsède Paul autant qu’elle intrigue et affole son entourage. Ils vivent une relation fusionnelle durant des années traversant autant de déchirures que de bonheurs. En cela, la mise en scène et le jeu des acteurs sont remarquables parce qu’ils révèlent la dimension à la fois exceptionnelle et tragique de cette passion adolescente. La beauté de ces jeunes acteurs, remarquablement filmée, intensifie la sensualité de certaines scènes.  Leur authenticité de jeu pour exprimer l’obsession amoureuse qui les dépasse, renforce la confusion des sentiments. Entre les souvenirs de Paul et ses rêves, la frontière se brouille. La scène où Esther apparaît à la fête dans une robe rouge ressemble presque à un rêve sensuel et éblouissant que ferait Paul. Leurs échanges épistolaires accentuent cette confusion entre réalité et imaginaire jusqu’à faire dire à Paul en parlant d’Esther : «  Si tu existes, ça veut dire que je ne suis pas dans un rêve. »

Comment avancer avec son identité, se construire dans ce dédale de sentiments ?

D’ailleurs Paul dit à Esther : «Un jour j’ai donné mon identité, je ne sais plus si je suis le bon.» Encore un clin d’œil du réalisateur dont photo_souvenirs_de_ma_jeunesse_1_640_01les dialogues fusent avec finesse, soulevant des pistes de réflexion, de souvenirs, nous incitant à suivre l’aventure extraordinaire de son personnage en quête de lui-même. On y découvre son voyage scolaire à Minsk qui révèle une autre clé pour cerner cette troublante et double identité. Tout un monde qui s’entremêle, celui de l’imaginaire de son auteur, celui de ses héros, celui de l’intimité des sentiments. On suit ainsi progressivement les mouvements de son âme vers l’homme qu’il est devenu avec ce flottement des identités, cette complexité à se définir. Cette recherche de soi demeure un des thèmes qui traverse le cinéma de Desplechin. Un réalisateur qui choisit des acteurs aux climats intérieurs impressionnants et qui révèle avec ce nouveau film deux espoirs pour le cinéma français.

On comprend que ces jeunes talents aient déjà impressionné le public durant la photo_souvenir_4_750Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Arnaud Desplechin a immédiatement repéré Lou Roy-Lecollinet lors du casting en indiquant : « Je ne m’étais pas trompé. Mon regard avait buté sur son visage dès le départ. »; quant à Quentin Dolmaire, il précise que : « […] Quentin remplit l’écran. Il a une photogénie naturelle […] ». Pour lui, son idée de départ était de vouloir écrire un teen movie en essayant de faire vivre des personnage entre 11 et 19 ans.

A l’arrivée, c’est un film troublant par sa justesse de ton pour traduire la liberté que soulève un tel amour, audacieux par la construction de son scénario et magistralement porté par ses acteurs dont l’impressionnant Mathieu Almaric qui nous confirme bien que le cinéma a un acteur d’exception. Un voyage au cœur de Paul Dedalus, au cœur du monde de Desplechin, un monde qui n’a pas oublié les lanternes magiques ni les romans de Joyce, un univers de cinéma aussi mystérieux que populaire.

Voir la bande annonce

Retrouvez également notre coup de coeur cinéma sur le film Tournée de Mathieu Almaric

 

©Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes

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