Littérature

Pas pleurer

Lydie Salvayre, fille de républicains espagnols, est née en France, près de Toulouse, en 1948. Diplômée de médecine et après avoir exercé dans une clinique psychiatrique de Marseille, elle se lance dans l’écriture. Elle obtient le prix Hermès du premier roman pour La Déclaration, le prix Novembre pour La Compagnie des Spectres et le prix François-Billetdoux pour BW. En novembre 2014, son roman Pas pleurer est couronné par le prix Goncourt. Dans cette œuvre émouvante, elle nous propose une vision originale de la guerre civile espagnole en faisant entendre les témoignages de sa mère Montse, exilée espagnole,  et de l’écrivain Georges Bernanos, contemporain actif de l’événement. Cependant, c’est par la voix de la fille aimante, de la psychanalyste et de l’héritière de la culture espagnole que le lecteur revoit et réévalue cette époque.

img1c1000-9782021116199_1458Pas pleurer est un roman qui nous fascine par la multiplicité des lectures possibles de ce même texte. Les facettes de la vie d’une femme, les enthousiasmes et les désillusions d’un peuple, les interrogations et les dilemmes d’un grand intellectuel s’entremêlent dans le récit envoûtant de Lydie Salvayre. [Dans le récit que j’entreprends, je ne veux introduire, pour l’instant aucun personnage inventé. Ma mère est ma mère, Bernanos l’écrivain admiré des Grands Cimetières sous la lune et L’Eglise catholique l’infâme institution qu’elle fut en 36.] p.15.

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L’auteure semble approcher ses lecteurs par des structures tridimensionnelles. En effet, tout le long du roman, nous entendons trois voix : celles de Montse, de Bernanos et de l’écrivaine. Ces voix résonnent dans trois registres distincts du français : le "fragnol" de la "modeste" fille de la campagne, l’éloquence de l’immense penseur que fut Bernanos, la langue de la narratrice, à la fois littéraire et scientifique. Elles nous projettent dans trois sphères, trois mondes, trois réalités objectives et subjectives. Le lecteur pénètre dans le domaine intimiste où les personnages qui peuplent l’univers de Montse se rencontrent, s’affrontent, s’aiment  ou  se détestent. D’autre part, il est invité à revoir le contexte historico-politique de l’Espagne en 1936 lorsque [La guerre civile est sur le point d’éclater.p.11 Toutefois, ce contexte est souvent sublimé pour faire naître une image plus universelle de l’être humain habité par des pulsions et des contradictions inhérentes à sa nature.

 

A travers une série de portraits d’une surprenante justesse psychologique et comportementale, Lydie Salvayre compose l’entourage de son héroïne de mère. Elle nous présente la famille de Montse : ses parents, des quasi-caricatures d’une Espagne traditionaliste où la mère court [se réfugier dans sa cuisine] p.80 pour cacher ses sanglots et où le père destine [des coups de ceinturon à sa femme et à ses enfants et, au-delà d’eux, à tout ce qui qui l’épuise et qui l’oppresse, et qu’il oublie un peu en les frappant.] p. 81; son frère José , balloté entre l’enivrement des idées libertaires et le désenchantement, entre l’opposition oedipienne à son père et l’amour filial qu’il éprouve à son égard. Plus tard, nous rencontrons les personnages de la vie matrimoniale  de Montse : son mari Diégo dont la vie et les convictions sont fonctions d’un combat inavoué contre les complexes d’un enfant roux et illégitime animé par [une jalousie trouble, énigmatique, sauvage…dont il ne savait se défaire.] p.161 Son beau-père, Don Jaime à qui la lie [une forme de sympathie discrète,] p.221… une complicité inédite et joyeuse…p.222 ; La très pieuse Dona Pura avec [son soutien indéfectible … aux nationaux] p.90 et son [amour tout aussi indéfectible pour Franco.] p.90 ; Dona Sol, sa belle-mère, et son mal d’enfant…

Cependant, au-dessus de tous ces personnages, se détachent les figures de ceux qui sont l’Amour pour Montse. Car si, par moments, elle surprend par sa froideur, elle sait aussi aimer [entièrement et pour toujours] p.148 Ce sentiment profond et exclusif est réservé pour très peu d’êtres : André, son premier et seul amour, son frère José et ses enfants.

[Je t’aime, me dit ma mère en me prenant la main] p.245.  L’immense tendresse qui lie la narratrice à sa mère parcourt les pages du roman et contrebalance la cruauté des images évoquées par la voix de Bernanos.

La vision du contexte politico-historique que nous propose Lydie Salvayre  déstabilise le lecteur par le détachement avec lequel l’auteure y pénètre. D’une part, elle rejoint Georges Bernanos dans son [dégoût innommable] devant [cette hypocrisie immonde] p.71 avec laquelle [l’épiscopat espagnol, vendu aux meurtriers, bénit la terreur], [comme si de rien n’était…] p.70 D’autre part, elle bouscule les certitudes en démontrant qu’aucun acteur de ces événements n’agit de manière désintéressée, guidé seulement par des convictions politiques. Cette année 1936, est une année de [pur enchantement] p.120 pour Montse, d’[horreur] p.137 pour Bernanos. Lydie Salvayre reconnaît avoir occulté cette période car elle n’avait [jamais eu… le désir de [se] rouler (littérairement) dans les ressouvenirs maternels de la guerre civile ni dans les ouvrages qui lui étaient consacrés.]p.104 Lorsqu’elle décide de regarder les événements de cette époque, elle le fait sans implication, sans prendre parti ,[de la manière la plus précise possible].p.105

[Regarder… cette parenthèse libertaire qui n’eut je crois d’autres équivalents en Europe, et que je suis d’autant plus heureuse de réanimer qu’elle fut longtemps méconnue, plus que méconnue, occultée par les communistes espagnols, occultée  par les intellectuels français…, occultée par le président Azana, qui espérait en la niant trouver un appui dans les démocraties occidentales, et occultée par Franco qui réduisit la guerre civile à un affrontement entre l’Espagne catholique et le communisme athée.]p.105

Les faits historiques évoqués par l’écrivaine respirent l’authenticité grâce aux citations des documents de l’époque : extraits de presse –La Pravda du 17 décembre 1936-, passages des écrits de Bernanos, la lettre collective de l’épiscopat espagnol de juillet 1937…

Par ailleurs, l’auteure observe les événements et l’histoire avec son œil de psychiatre et de psychanalyste. Elle dépeint avec la même subtilité la transformation des âmes, les chancèlements des esprits et des mentalités, les vagues de sentiments et de passions. Ce sont les acteurs de l’histoire - hommes politiques, clergé, intellectuels – qui, chacun depuis son angle de vue, témoignent des vécus et des convictions de cette époque. En contrepoids, vient la vision de celle qui n’était qu’une femme dans la tourmente. Cette mosaïque de regards procure au récit une indéniable véracité.

Pas pleurer est aussi un roman d’approche inattendue de la langue. Qui eût cru que ce «fragnol», ce mélange iconoclaste de français et d’espagnol, parlé par Montse ne dérangerait pas le lecteur?

Bien au contraire, le personnage de Montse acquiert davantage de couleur, de relief lorsqu’elle s’exprime dans [ce français bancal dont elle use, qu’elle estropie et que sa fille s’évertue constamment à redresser.] p.111-112. La langue de Montse  nous enchante par son côté délicieusement incorrect et en même temps précieux : [Tu l’as comprendi ma chérie, me dit ma mère, dona Pura, dans sa rigidesse et sa rancœur de catholique offendée, était une Sainte Femme, … elle qui dédiquait tous ses efforts  au perfectionnement de son  l’âme par l’aplastement de tous les plaisirs et de toutes les voluptés terrestres.] p.86

Lydie Salvayre crée une harmonie entre les citations en espagnol, les paroles de sa mère et les hispanismes structurels qu’elle introduit volontairement dans son récit : utiliser «lequel» à la place de «qui», placer le pronom réfléchi devant tout le groupe verbal – [une révolte qui se pouvait guérir] p.243

Toutefois, lorsque l’auteure nous introduit dans des sphères différentes, d’autres «langues» se font entendre. Le dégoût et le désespoir de Bernanos sont décrits au moyen de mots et de phrases forts, claquant comme des gifles alors que la voix de l’écrivaine lydie-salvayre-low-3f-tt-width-604-height-403-bgcolor-000000_403émerge dans des passages emplis de cette subtile ironie dont Lydie Salvayre est maîtresse.

[Diego se montrait plus clément aux dires des commères, lesquelles expliquaient ce changement d’humeur par les effets émollients bien connus de l’amour.] p.187

Pas pleurer se lit et se relit avec un immense plaisir. Aujourd’hui, dans la lumière des tristes événements qui agitent notre monde, cette œuvre nous émeut par son universalité et par la clairvoyance politique qu’elle enferme. La condamnation de tous les fanatismes, soient-ils religieux ou idéologiques, nous rappelle que plus que jamais nous devons nous unir pour combattre [cette saloperie des hommes lorsque le fanatisme les tient et les enrage jusqu’à les amener aux pires abjections.] p.105 Toute aussi importante est la note d’optimisme par laquelle se termine le roman. Montse a oublié beaucoup de dates, beaucoup de «petits événements», mais elle garde toujours en mémoire cet été de 1936 où [la vie où l’amour la prirent à bras-le-corps.] p.278. Le désir de vivre lui a permis de survivre à l’enfer de la fuite. Par cet hommage empli d’amour, de tendresse et d’admiration pour sa mère, Lydie Salvayre nous adresse un message de profonde humanité.


© Ventche Crémieux – Centre International d'Antibes

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