Cinéma

Les Gardiennes de Xavier Beauvois

2018 nous rappelle un conflit terminé il y a 100 ans et dont nous n'avons pas encore fini de payer les conséquences1. Avec son film Les Gardiennes, adapté du roman éponyme écrit en 1924 par Ernest Perochon (prix Goncourt 1920), Xavier Beauvois nous fait retourner aux années 1914-1918 avec un environnement totalement différent du champ de guerre... mais où la guerre est omniprésente. On connaissait le réalisateur, notamment pour son film magistral Des Hommes et des Dieux, Grand Prix du Festival de Cannes en 2010.

de Xavier Beauvois - Date de sortie : 6 décembre 2018
Janvier 2018

Nous sommes donc pendant la Première Guerre mondiale dans la campagne du Limousin : tandis que les hommes valides sont mobilisés sur le front, les femmes doivent « tenir » les fermes contre vents et marées. Hortense (Nathalie Baye) doit donc gérer la ferme du Paridier, ses fils étant partis au combat, avec sa fille Solange (Laura Smet) dont le mari a lui aussi été mobilisé. Pour les moissons, elles vont avoir besoin d'une aide et c'est Francine (Iris Bry), une jeune orpheline, qui va être embauchée pour effectuer la besogne. La jeune fille trouvera-t-elle enfin une famille ? Tout laisse à penser que oui, mais la guerre a ses raisons auxquelles les meilleurs sentiments ont du mal à résister...

La place aux héros féminins est parfaite sans pour autant en faire un film féministe hors contexte. On a un drame, une bonne intrigue où la guerre ne reste que sur un plan éloigné, laissant donc pleinement la place aux héros. L'histoire de ce monde rural est touchante et les émotions sont transmises le plus justement possible.
Les hommes ne sont pas en reste même s'ils ne sont présents qu'épisodiquement, lors de leur permission. A travers eux, on en sait un peu plus de cette guerre qui fait des hommes de la chair à canon...et des hommes cassés obligés de repartir, peut-être à jamais. Il en sera ainsi d'un des fils d'Hortense, Constant (Nicolas Giraud). Toutefois, quand les hommes sont présents, la pression sociale retombe et les dialogues brisent le silence. Quand ils repartent les couleurs de la vie s'effacent. Clovis (Olivier Rabourdin), le mari de Solange et Georges (Cyril Descours), le deuxième fils d'Hortense et l'amoureux de Francine portent à eux deux cette réalité des poilus, ces soldats sacrifiés à l'autel de l'absurdité guerrière.

Les images du film sont somptueuses. On aura rarement aussi bien montré la richesse et la complexité de la vie à la ferme. Xavier Beauvois filme les visages comme des paysages et les paysages comme des visages ! Sa directrice de la photo, Caroline Champetier, élève ses lumières depuis la grande peinture : on pense à Van Gogh reprenant les séries de Millet, Les Travaux des Champs, Les Quatre Heures du Jour, mais aussi les portraits de paysannes de Hollande à la palette sombre...

La bande-son est superbement travaillée, ajustée à l'intimité des personnages et la musique, rare, de Michel Legrand est très justement amenée.

Un film à ne pas manquer, tant pour son intérêt historique que pour son aspect esthétique.

  

 

 1. En séquence d'ouverture du film de Lucas Belvaux, Chez nous, sorti sur les écrans en février 2017, le jour se lève sur un paysage du nord de la France : Un laboureur découvre un obus sous les griffes de son tracteur. Sans la moindre panique, il s'en saisit et va le déposer parmi d'autres obus en bordure du champ. La scène paraît insolite mais, en réalité, elle est plutôt banale pour les populations du nord et de l'est de la France qui habitent les anciens champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Des obus non explosés, il s'en retrouve presque tous les jours sur l'ancienne ligne de front qui court à travers 11 départements de la mer du nord à la frontière suisse... et le travail de déminage de l'ensemble des munitions non explosées (500 tonnes détruites chaque année) devra durer encore plusieurs siècles, rappellent les quelque 300 démineurs répartis sur tout le territoire. (D'après Déchets de guerre, un travail photographique et documentaire que mène Olivier Saint-Hilaire depuis 2013.)

                                                                  

© Sylviane Colomer - Centre International d'Antibes

 

Voir notre précédent coup de cœur pour Xavier Beauvois : Des hommes et des Dieux

 

 

 

 

 

 

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