Edito du mois

La France va-t-elle enfin aimer sa jeunesse ?

La société française semble fâchée avec sa jeunesse et c’est l’un des problèmes majeurs auxquels elle est confrontée. La France pourra-t-elle renouer avec ses jeunes et leur réserver une meilleure place en son sein ? Le plus jeune président de la République a cinq ans pour réussir là où les autres ont échoué. C’est un des grands chantiers à haut risque qu’il s'apprête à ouvrir.

Un désamour qui ne date pas d’hier

Le désamour de la France envers sa jeunesse ne date pas d’hier et ne concerne pas uniquement celle issue des quartiers qui, il y a tout juste 12 ans, fut la protagoniste des émeutes des banlieues. Hormis les jeunes de familles privilégiées dont l’avenir est tout tracé, comme ceux filmés par Lisa Azuelos dans LOL1  - fréquentant certains lycées prestigieux avant d’entamer leurs études supérieures dans des Grandes écoles réputées - tous les jeunes de France savent, et depuis longtemps, combien leur parcours vers une vie professionnelle stable sera difficile.

Les gouvernements se sont succédé et la situation des jeunes n’a cessé de se détériorer. Le dernier président  a eu beau faire du problème de la jeunesse, la priorité de son quinquennat, et placer la jeunesse au cœur de son projet politique, il a échoué comme les autres. Pour pasticher le célèbre slogan publicitaire d’une grande marque japonaise, François Hollande en avait bien rêvé, mais il ne l’a pas fait.

Déjà il y a 10 ans, un rapport de l’Académie des Sciences morales et politiques avait fait grand bruit. Il portait le sceau de deux anciens premiers ministres respectés, Pierre Messmer et Raymond Barre. Son titre sévère : La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse2 résumait les faits constatés. Parmi les critiques formulées, on pouvait lire celle-ci concernant l’acquisition de l’indépendance : [Le parcours traditionnel d’indépendance  en trois temps – formation, emploi, logement –  devient un luxe, souvent réservé aux garçons munis de diplômes universitaires et aux enfants de cadres supérieurs. La situation des jeunes filles est quelque peu différente. Alors qu’autrefois elles quittaient généralement leur famille pour se marier, aujourd’hui seules les moins diplômées n’accèdent à l’indépendance que par la vie en couple, avant emploi.]P 93

Entre autres raisons qui expliquent ces difficultés à accéder au statut social qui devrait aller de pair avec l’entrée dans l’âge adulte, on constate, et ce depuis longtemps, que ce sont les générations plus âgées et beaucoup plus aisées qui bloquent les plus jeunes. Laissez-nous passer !  criait, ou plutôt chantait, Danny Brillant en 2011 sur un air de salsa en s’adressant aux aînés :

[Vous nous avez dit d'apprendre  / De sagement étudier /
Mais on n'en peut plus d'attendre / On voudrait bien commencer]   
[On est plein d'espoir, de rêves. / Vous seriez bien étonnés
Laissez donc à la relève / La fraîcheur de nos idées]

Car la jeunesse française, dans toutes ses composantes, est pleine d'envie et prête à s'engager de manière volontaire comme le déclarait également Grand Corps Malade dans sa chanson Ca peut chémar (marcher):

[Pour devenir maître de mon devenir j'ai frôlé la crucifixion / Mais j'en ai conclu que nos rêves sont à  notre portée
Encore faut-il accepter de souffrir pour les mériter / Alors si tu doutes et qu't'en as marre surtout n'enterre jamais l'espoir]

Fin 2014, Christophe Barbier, célèbre éditorialiste de l’hebdomadaire L’Express reprenait la dénonciation de Danny Brillant et dans son éditorial du 13 novembre n’hésitait pas à parler de guerre des générations : [La France n'offre pas de travail à sa jeunesse, ne lui facilite pas assez la création d'entreprise et ne lui donne pas de seconde chance en cas d'échec. La France aide et aime mal sa jeunesse, parce que s'y déroule une guerre des générations. Celle de Mai 68 a pris tous les pouvoirs, mais a verrouillé la société dans l'inégalité et les privilèges de castes.]

Le 14 février 2017, une étude du Conseil général de l'Environnement et du Développement durable3 annonçait, en ce jour de la Saint Valentin, que les jeunes restaient les mal aimés et que la guerre des générations était plus que jamais d’actualité. Parmi les principaux résultats, il s’avérait qu’en 43 ans, les inégalités entre les jeunes et les plus âgés étaient devenues abyssales : de 1970 à 2013, le revenu moyen de la tranche d’âge 60/69 ans avait progressé de 152%, celui des 20/29 ans ne l’avait été que de 3%, et celui des 70/79 ans, de 148 %.

Dans son éditorial, Christophe Barbier considérait qu’un Français de 20 ans n’avait qu’une solution : s'expatrier pour échapper à l’horizon ténébreux qui l’attend dans l’Hexagone. Avant d’alerter sur la menace de déstabilisation sociale que cette situation fait peser sur la France: [A celles et ceux qui sont nés sous Jacques Chirac de conquérir un futur que François Hollande échoue à leur offrir. Et de le conquérir, s'il le faut, par la rue.

Descendre dans la rue, c’est ce que de plus en plus de jeunes font, optant pour des actions de contestation profonde, rejetant des projets de société comme celle concernant la lutte contre la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes près de Nantes, ou celle, très virulente, contre la nouvelle loi Travail qui s’est déroulée au cours de l’hiver et du printemps 2016. Deux partis du hors système  réussissent mieux que les autres à capter l’engagement  déterminé de ces jeunes: La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et le Front National de Marine Le Pen.

L’autre alternative, s’expatrier, c’est ce qu’ont fait des dizaines de milliers de jeunes face au manque de perspectives, à l’instar de Felix Marquardt, fondateur du mouvement Barrez-vous !

 

Nouveau quinquennat, nouvel espoir

C’est pourtant Felix Marquardt qui, le 6 avril 2017, dans le journal Libération disait entrevoir d’autres perspectives d’avenir et l’espoir que suscitait l’éventuelle victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, n’hésitant pas à titrer sa tribune « Si Emmanuel Macron gagne on rentre » justifiant ainsi cette prise de position [S’il est élu, bon nombre d’entre nous qui sommes partis hébétés par la provincialisation du discours public français et démoralisés par la vue du naufrage auquel nous assistons depuis quarante ans, auront à cœur de rentrer au bercail pour tâcher, humblement, de contribuer au renouveau de la France, qui simultanément redeviendrait le premier laboratoire démocratique du monde.] L'espoir est  grand et l'envie toujours là. Régulièrement des sondages montrent à quel point les jeunes âgés de 18 à 24 ans sont prêts psychologiquement à s'engager pour réussir à intégrer la vie active. 

Le gouvernement semble vouloir mener ses premières réformes au pas de charge. Après la réforme du travail, et du code du travail à coup d’ordonnances, ce sont d’autres chantiers qu’il va ouvrir. Ils concerneront la réforme de l’apprentissage, de l’orientation scolaire, les conditions de la poursuite des études à l’université afin d'optimiser les parcours. Quant à la formation professionnelle continue, elle devra prouver, à travers l’obtention de labels de qualité, le bien-fondé du contenu de ses programmes et la réalité des débouchés. Un vaste programme de réformes censées accompagner les jeunes et créer un environnement favorable et un défi majeur pour ce nouveau quinquennat. Car les attentes sont immenses et ne viennent pas que des jeunes, puisque les parents sont les premiers inquiets face à l’avenir précaire qui se dessine aujourd'hui pour leurs enfants.

 

Notes

1. LOL film de Lisa Azuelos, avec Sophie Marceau et Christa Théret, sorti en février 2009

2. La France prépare mal l'avenir de sa jeunesse. 2007  - Editions du Seuil, Collection l’histoire immédiate – 118 pages

3. Le conseil général de l’Environnement et du Développement durable (CGEDD) est chargé de conseiller le Gouvernement dans les domaines de l’environnement, des transports, du bâtiment et des travaux publics, de la mer, de l’aménagement et du développement durables des territoires, du logement, de l’urbanisme, de la politique de la ville et du changement climatique. Il est rattaché au ministre Nicolas Hulot, ministre d’État, ministre de la Transition écologique et solidaire

 

 © Alexandre Garcia – Centre International d'Antibes

 

 

 

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