Littérature

Ce vain combat que tu livres au monde

Dans son précédent roman, "Les tribulations du dernier Sijilmassi"1, Fouad Laroui s’intéressait, avec l’humour qui le caractérise, à l’itinéraire social d’Adam, un jeune cadre supérieur marocain, tenaillé soudain par des questions existentielles, incapable de gérer les deux cultures qui l’avaient façonné. Modernité et tradition opposaient deux visions du monde difficilement conciliables.
A partir d’un autre itinéraire, celui d’Ali et de Malika, "Ce vain combat que tu livres au monde" poursuit, avec beaucoup plus de gravité, la réflexion de Fouad Laroui sur cette question interculturelle. Comment la vie de ce jeune couple marocain, deux trentenaires brillants, modernes, progressistes, parfaitement intégrés en France, promis à une existence sans encombre va-t-elle virer au cauchemar, prise dans la tourmente idéologique qui, au soir du 13 novembre 2015, aboutira aux massacres du Bataclan et des terrasses des restaurants parisiens ?

de Fouad Laroui - Editions Julliard, rentrée littéraire 2016, 275 pages

Comme point de départ, Fouad Laroui nous invite à suivre la vie à la fois paisible et enthousiasmante d’Ali. Ce brillant étudiant marocain a réussi un parcours jalonné de succès et son début de carrière n'est pas en reste. Ali est le fruit de la francophonie et de l’éducation nationale française, il voue une grande admiration et un grand amour à la France [Paris… Il l’avait tant aimée cette ville… « Qui n’a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine ! » Cette phrase du Père Goriot, Ali s’en était souvenu avec émotion au moment où il était arrivé à Paris. Par une coïncidence extraordinaire, l’école d’ingénieurs où il venait d’être admis se trouvait alors rue des saints-Pères et la Maison des mines, où il logeait comme la plupart de ses condisciples, se dressait au 270 de la rue Saint-Jacques ! En d’autres termes, l’étudiant marocain qui ne connaissait rien du monde –ou qui n’en connaissait que ce qu’en disent les livres-, ce jeune homme qui venait tout juste de débarquer de son Atlas natal, se trouvait d’emblée jeté dans un territoire mythique…] P 86

Malika, jeune institutrice parisienne d’origine marocaine est la compagne d’Ali. Elle représente cette jeunesse française qui adore ce que lui offre la vie, et Paris [Malika était penchée à la fenêtre. Jamais la résidence du Pressoir n’avait autant ressemblé à une oasis, à l’orée du XXe  arrondissement. Dans l’immense jardin qui constituait le cœur, les enfants jouaient, certains se faufilaient entre les arbres, se poursuivaient en piaillant, d’autres faisaient de la bicyclette dans les allées, d’autres encore, un peu plus grands jouaient au ballon sous le regard vigilant d’adultes qui bavardaient çà et là, par petits groupes, dans des idiomes divers, en une cacophonie paisible. Toutes les ethnies du monde semblaient s’être donné rendez-vous là, au cœur de cet ensemble d’immeubles érigés il y a un demi-siècle, à l’époque des « utopies urbanistiques »- l’expression lui revint en mémoire. Elle sourit à l’idée qu’elle habitait dans une utopie…] P 69

Soudain, un événement va dérégler l'existence du jeune couple. Notre jeune et brillant ingénieur en informatique va être profondément affecté par ce qu’il va considérer comme une mesure discriminatoire à son encontre. [On sonna à la porte. Malika alla ouvrir. C’était Ali, qui rentrait du travail. Elle se jeta à son cou, encore enivrée par cet instant de grâce vécu à la fenêtre. Il ne réagit pas. Elle se dégagea étonnée, et le regarda. Il avait l’air sombre, le regard éteint.] P 70 Le monde d’Ali, celui dans lequel depuis l'adolescence il s’était projeté, va lentement se décomposer, l’entraînant dans la dépression. Brahim, le cousin fondamentaliste qu’Ali ignorait jusque-là, saura alors être à son écoute et lui proposer une autre voie.

Du Paris des Lumières à Raqqa aux mains d’un islam obscurantiste, l'écrivain ausculte la dérive d’Ali et le désarroi de Malika face à  la métamorphose de son compagnon.  Le roman à plusieurs voix est fidèle au style singulier et foisonnant auquel Fouad Laroui nous a habitués. Le lecteur y interpelle l’écrivain, à son tour l’écrivain narrateur prend le lecteur à témoin, le pousse sur les pas d'Ali et Malika dans le Paris actuel, avant de l’emmener dans le Moyen-Orient du début du XXème siècle, pour lui montrer comment le cyclone géopolitique que nous connaissons aujourd’hui s’y formait. Car l’histoire de Malika et d’Ali laisse régulièrement place à la grande Histoire. Celle du Moyen-Orient en ébullition. Fouad Laroui rappelle le séisme que vécut cette partie de la planète il y a tout juste un siècle, lorsque la France et la Grande Bretagne, puissances occidentales, remplacèrent la mainmise qu’exerçait l’empire Ottoman sur ces vastes territoires, par la leur. De l’accord de Sykes et Picot en passant par l’échec de Lawrence d’Arabie et plus tard du rêve panarabe du Raïs égyptien Nasser, jusqu'à la catastrophique et inconsciente intervention américaine en Irak, on en arrive à l’éclosion de l'Hydre Daesh.

Fouad Laroui insère donc, la grande Histoire dans celle d’Ali et de Malika, victimes aujourd’hui, de l’onde de choc d’alors et qui, un siècle plus tard, continue à se propager sur la planète et n'en finit pas d'y faire des ravages. Il balaie l'histoire du XXe siècle en s'attardant sur les épisode marquants et décisifs qui nous éclairent sur l'état (d'esprit) du monde arabe. Il mène petite et grande histoires en parallèle en faisant fi des protestations du lecteur qui pourrait l'interpeller ainsi : [Pourquoi ressortir des vieilleries ? Pourquoi remuer toute cette …Qu’est-ce que cela a à voir avec Ali et Malika, ce roman que vous nous promettez, c’est écrit sur la couverture, et qui s’interrompt comme ça de temps en temps, au gré de vos humeurs ? Où est-ce que vous voulez en venir ? Abattez vos cartes, monsieur !
Soit, abattons nos cartes ! De jeu, de géographes, de stratèges, d’hommes politiques…
Voici : il y a deux récits du monde. Il y a une infinité de récits du monde. Autant que d’êtres qui arpentent la planète. Mais il y en a deux qui, ici, nous intéressent.
] P 43
Comme dans Les tribulations du dernier Sijilmassi, l'auteur s'emploie à juxtaposer l'histoire vue par les Européens et les mêmes épisodes vus du côté des Arabes. Fouad Laroui nous invite à écouter leur récit du monde et s’emploie à décrypter, pour le lecteur occidental, des événements qui ont marqué le XXe et ce début de XXIe siècle, en exhumant cet autre récit arabe auquel il n'a jamais eu accès. Fouad Laroui, est bien placé pour être ce trait d'union entre eux. Il porte en lui plusieurs cultures. La marocaine, tout d’abord, elle-même multiforme à l’image du pays, avec ses diverses composantes notamment arabe et berbère ; la française2 ensuite, qui au début du XXè siècle a imprégné le Maroc, l’a détourné un temps de l’Afrique, l’a attiré  vers l’Europe lui imposant un nouveau regard et l’englobant dans les relations Nord-Sud naissantes. L’œuvre de Fouad Laroui est marquée par les multiples aspects interculturels3 fruits de la confrontation, ou de la simple rencontre, entre ces cultures et qui sont à l’origine de moments graves, difficiles, délicats, et d’autres cocasses ou franchement drôles.
Mais, surtout, de par son statut d’intellectuel à la fois africain, arabe, francophone, musulman et européen, Fouad Laroui s’interroge de plus en plus sur le monde tel qu’il va aujourd’hui, pris dans la tourmente qui s’étend à partir du Moyen Orient et frappe maintenant également l’Europe.

Avec Ce vain combat que tu livres au monde l'écrivain marocain nous propose une nouvelle fois une lecture intelligente qui sonde notre monde et nous aide à le décrypter. pourquoi ne pas la déguster au cours de cet été 2017 ?

 

 

 © Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

 Notes

1. "Les tribulations du dernier Sijilmassi" paru chez Juliard en 2014 et présenté dans le Français & vous

2. Lire Une année chez les Français (2010). Le jeune Mehdi Khatib (Fouad Laroui), élève brillant d’un village au pied de l’Atlas, reçoit une bourse pour poursuivre ses études au lycée Lyautey. II va découvrir l’étrange culture des Français.

3. voir la fiche pédagogique portant sur une nouvelle de Fouad Laroui

 

Voir la présentation de Ce vain combat que tu livres au monde par l'auteur. Interview de Fouad Laroui réalisée par Maxime Reychman - Production BBM

 

 

 

 

Partager

Nos autres coups de coeur littérature

Après avoir enseigné la sociologie à Strasbourg de 1973 à 1982 et publié cinq essais salués par Roland Barthes, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida…

Nous avons tous nos souvenirs de bancs d’école puis ceux que nos parents et nos grands-parents nous ont contés. Chaque génération a connu ses joies…

Le conflit qui, depuis 2011, déchire la Syrie n'est plus à présenter, pas plus que ses funestes conséquences ni les commentaires et analyses plus…

Grande nouvelle pour les fans de la première heure comme pour tout amateur de science-fiction : la série des Valérian, close après 21 tomes et 40…

Le 3 janvier dernier Daniel Pennac a ravi ses lecteurs en nous livrant Le Cas Malaussène I - Ils m’ont menti, la suite des aventures de la famille…

Paru en août 2016, Petit Pays de Gaël Faye a, depuis, reçu le prix du roman Fnac, le prix Goncourt des lycéens, le prix du premier roman et tout…

Ce recueil de textes choisis mêle des lettres de civils, des textes d’écrivains ou d’historiens, des discours de personnalités politiques ou encore…

Peu connu du grand public, Francis Schull a été un proche de quelqu'un de bien plus connu, un humoriste acerbe et lettré disparu en 1988 et qui…

Une grande nouvelle pour la littérature française et francophone est tombée le 9 octobre : Jean-Marie Gustave Le Clézio a obtenu le prix Nobel de…