Littérature

Desproges bande encore

Peu connu du grand public, Francis Schull a été un proche de quelqu'un de bien plus connu, un humoriste acerbe et lettré disparu en 1988 et qui nous manque énormément. Un provocateur qui maniait la plume comme d'autres l'épée, qui assassinait qui lui déplaisait à coups de phrases bien senties, de piques, de jeux de mots -et jamais d'autre chose-. Cet homme, à qui le livre est consacré, c'est Pierre Desproges.

DESPROGES BANDE ENCORE de Francis Schull, Les Echappés, Paris, 2016

Pierre Desproges s'était fait connaître dans une émission humoristique, Le petit rapporteur, puis à la radio, sur France Inter dans Le tribunal des flagrants délires. Il publia également des livres, tels que  Vivons heureux en attendant la mort, ou le Manuel à l'usage des rustres et des malpolis. Il monta également sur scène à plusieurs reprises. La maladie l'emporta alors qu'il commençait son troisième one man show. Découvrons ou redécouvrons ici, le personnage.

 

Ce n'est pas un secret, Pierre Desproges reste l'humoriste le plus apprécié encore aujourd'hui du public cultivé. Si le niveau et la richesse de sa langue lui valaient un popularité moindre que celui d'un Coluche (1), son succès -tardif- ne s'est jamais démenti. Personnalité hors norme, épidermique, passionnée, Desproges aimait Mozart, le vin, les femmes et détestait les endives et le football, sans nuances. Grand soutien du Charlie Hebdo des premiers temps (qui expira en 1982), ami de Cavanna, son fondateur, et du chanteur Renaud, Desproges n'hésitait pas fustiger juqu'aux Restos du coeur, fondés par Coluche, avec un mélange de lucidité et de mauvaise foi "asssumée", comme on dit de nos jours.

Il y a quelques années, un livre "hommage" avait paru, comprenant des textes de Desproges ainsi que quelques témoignages de ceux qui l'ont connu. Plus récemment encore, une intégrale de ses textes a été publiée. Le but du présent livre n'est pas d'inviter  une cérémonie officielle à la gloire du disparu -le principal intéressé aurait peu apprécié- mais de donner quelques éclairages de la part de ceux qui l'ont connu, aimé et fréquenté. On y trouvera un témoignage assez rare de son ex-femme, Hélène, aujourd'hui décédée; de ses filles, également. D'autres proches ont aussi apporté leur contribution. Ainsi, on évoque ses débuts à L'Aurore et au Petit Rapporteur (2), son succès foudroyant qui lui valut les foudres du directeur de l'émission, Jacques Martin, jaloux, puis son départ en plein succès et son retour à L'Aurore.

Tout cela, on le savait déjà. En revanche, on découvre, par petites touches, au fil des témoignages, son goût pour le Trivial pursuit (où il aimait déformer les réponses), qu'il a taillé en pièces le lit d'un ami afin d'alimenter le feu d'un barbecue, ou encore que, le jour de son mariage, il est venu déjeuner à la cantine du journal où il travaillait. Un des plus amusants et émouvants passages du livre reste l'anecdote d'une amie de Desproges, elle aussi atteinte par un cancer, et qui sur son lit d'hôpital lisait une livre de l'humoriste, Vivons heureux en attendant la mort. Entre alors une infirmière qui, ne sachant pas qui était l'auteur, demande à la patiente : "Souhaitez-vous une aide psychologique ?"

  On attendait bien sûr le témoignage de la femme de l'humoriste, qui confirme la maniaquerie obsessionnelle de son mari, maniaquerie dont il savait rire sur scène -il en avait fait un sketch-. On apprend aussi que Desproges, avant de connaître son épouse, menait une vie dissolue de fêtard, et aurait probablement sombré dans l'alcoolisme -le parcours inverse de celui de Gainsbourg, en somme- sans cette rencontre.
 Le récit des filles de Pierre Desproges, Perrine et Marie, laisse l'image d'un papa poule, chaleureux, mais qui dispensait aussi sa moquerie mordante à ses enfants : "Superflue ? Ça veut dire inutile, comme toi", dit-il un jour à sa cadette -qui écrit, elle aussi. Aussi tendre que vache. Et pas toujours simple à vivre, pour preuve ses frictions avec son acolyte Luis Rego, à l'époque de l'émission Le tribunal des flagrants délires, qu'ils animaient en commun.

Depuis sa disparition, les journalistes essaient de temps à autre de lui trouver des successeurs, Stéphane Guillon ou Christophe Alévêque (3), par exemple, mais le fait est que Desproges n'a laissé aucun continuateur véritable. On lui cherche en vain un héritier.

 

Un professeur de français pourrra trouver des pistes intéressantes pour exploiter des textes de Pierre Desproges : en piochant dans Les étrangers sont nuls, il trouvera matière à faire parler les étudiants sur les clichés en tous genres. Il faudra sélectionner un peu, notamment en écartant quelques références à l'actualité de l'époque, peu parlantes aujourd'hui. On peut citer également une interview de Françoise Sagan par Pierre Desproges, ou encore l'émission absurde La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède.

Sans douta aussi sera-t-il bon de jauger ce que le public peut supporter des charges de Desproges, qui ne faisait pas dans  la demi-mesure...

  Si le livre de Francis Schull n'évite pas toujours le travers, un peu agaçant, qui consiste à vouloir parler de Desproges en tenant d'imiter maladroitement son style, précieux et burlesque, il permet de connaître l'humoriste sous des éclairages nouveaux grâce à de nombreux témoignages inédits. Un regret cependant : Guy Bedos, (4) qui avait incité Desproges à monter sur scène, qui l'appréciait même s'il le jalousait, a refusé de répondre à Francis Schull. Même mort, et même près de 30 ans plus tard, Pierre Desproges continuerait-il de contrarier son monde ?

 

© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes

 

Notes

1. Comique français devenu très populaire par son talent, sa personnalité, et qui le reste encore malgré sa disparition en 1986.

2. Émission à succès des années 70, qui traitait l'actualité sous l'angle de la satire. Le titre joue sur l'homophonie entre "reporter" (journaliste) et "rapporteur" (c'est ainsi qu'on appelle, dans un français plutôt familier, un élève qui "rapporte" tout au professeur, à commencer par le comportement des camarades de classes "perturbateurs".

3. Humoristes et chroniqueurs. Le premier s'est fait connaître sur France Inter et Canal+ au début des années 2000. Le deuxième, à la même période, a percé grâce à ses one man shows.

4. Provocateur et cynique, Guy Bedos est un humoriste et un acteur diversement apprécié.

 

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