Cinéma

Frantz de François Ozon

En Allemagne, à Quedlinbourg dans la Saxe, après l'armistice de 1918, Anna, vivant chez ses beaux-parents, fleurit la tombe de Frantz, son fiancé mort dans les tranchées de la Somme. C'est alors qu'elle surprend Adrien, un jeune Français venu aussi s’y recueillir. Il se présente comme l’ami de Frantz qu’il a connu à Paris avant la guerre. La rencontre avec cette famille allemande et en particulier avec Anna, la fiancée du défunt, va conduire Adrien au mensonge. Derrière cette apparente amitié entre lui et Frantz que cache-t-il ? Une intrigue habilement menée dont l’interprétation remarquable des acteurs offre un drame intense.

Sortie : le 7 septembre 2016 Réalisateur François Ozon
Novembre 2016

Après Sous le sable ou encore Une nouvelle amie, François Ozon révélait déjà les liens ambigus et douloureux entre vérité et mensonge, fantasme et réalité. Dans ce dernier long-métrage, inspiré du film de Ernst Lubitsch, Broken Lullaby (1932), il inaugure un style plus épuré, plus proche des classiques en noir et blanc que de la comédie fantasque et colorée de Potiche. Même si François Ozon a bien indiqué, lors de divers entretiens, que les raisons du noir et blanc étaient plus dues à une raison économique que voulues, ce manque de moyen a inspiré sa créativité et se révèle en parfaite harmonie avec le sujet et sa tension dramatique. Il souhaitait, après Angel, retrouver la grandeur des classiques et il voulait « un mélodrame au premier degré ». Frantz qui est à l’origine un texte de Maurice Rostand (fils du célèbre auteur Edmond Rostand) intitulé l’Homme que j’ai tué, trouve ici une résonnance singulière où l’issue des personnages est de trouver dans le pardon, un apaisement. En effet comment survivre après la perte d’un être cher, comment dépasser les atrocités d’une guerre et les crimes commis ? Comment pardonner à l’ennemi ? Des questions douloureuses auxquelles une mise en scène sans fard, laissant la fragilité guider ses personnages, répond avec lyrisme et poésie.

Franz 2 Pierre Niney (il incarnait Yves Saint Laurent de Jalil Lespert) interprète habilement Adrien, ce jeune homme fragile et ambigu dont la lâcheté est aussi déroutante qu’émouvante. Il s’accorde à merveille avec le jeu de Paula Beer, Anna, d’une justesse remarquable, troublante et belle. Bien évidemment, il est difficile de ne pas penser parfois à Romy Schneider. Cette jeune actrice allemande, connue pour son rôle dans Poll, sorti en 2010, a reçu le prix du meilleur espoir féminin aux Bayerischer Filmpreis (prix du film bavarois) et plus récemment pour son rôle dans Frantz le Prix Marcello Mastroianni du Meilleur Espoir au 73ème Festival de Venise. Ernst Stötzner (le père de Frantz appelé Hoffmeister) et Marie Gruber (la mère de Frantz, Magda) sont tout aussi bouleversants, chacun essayant de se raccrocher au moindre souvenir d’Adrien pour se rapprocher de leur fils et combler le vide de l’absence. L’intelligence est ce qui les caractérise sans doute le mieux et soulève dans ce film un questionnement. Le duo Adrien Anna tient ce drame avec finesse et intensité, où les dialogues s’écoutent autant par leurs paroles que par leurs regards. Une valse des sentiments où perdre la tête peut être dangereux.
Cette rencontre dont l’amitié se transforme en un amour interdit, est au cœur de leur apprentissage basculant lentement de l’innocence vers la Franrz 3 souffrance. Le mensonge qui les lie afin de préserver les parents de Frantz, est aussi l’histoire d’amour qu’ils y cachent et qui leur assure cette intime complicité, qu’eux-mêmes ont du mal à apprivoiser. Heureusement, l’Art devient ce pont où il est plus aisé de traduire ces émotions et se livrer sans crainte. C’est aussi là qu’on ne peut plus tricher et que les faiblesses se dévoilent. Les scènes où Adrien joue du violon pour faire plaisir aux parents montre bien la douleur qui le hante. Quant à Anna, elle ne peut plus accompagner Adrien et sa future fiancée au piano, lorsqu‘elle le retrouve dans son château en province.

En toile de fond, les rancœurs sévissent et les haines demeurent, incarnées par le personnage de Kreutz, amoureux déçu d’Anna. Alors, le père de Frantz Hoffmeister, médecin et bourgeois respecté de sa bourgade, ose dans un café où le patriotisme aveugle et la haine des Français vont bon train, rappeler avec un courage inouï à cette assemblée hostile de pères (ayant tous perdu un fils) leurs propres responsabilités dans cette guerre. Oui, il leur rappelle que ce sont eux qui ont poussé leurs enfants vers les armes et vers la haine.

 Un regard intéressant car il se place de l’autre côté des frontières, de l’intérieur des sentiments et des réflexions. Ainsi il les place face à une réalité incontournable : Français ou Allemands faisant mine de fêter une victoire en trinquant, ils lèvent en réalité leurs verres au-dessus des cadavres tombés sur les champs de bataille... Il rend hommage à son fils qui n’a jamais voulu cette guerre.

Pacifisme, c’est ce qui caractérise Frantz, et son amour de Paris et de la poésie de Verlaine en particulier. Sans Arts, comment trouver refuge dans ce monde noir où la barbarie a ravagé les hommes et défiguré leurs visages. La scène du train où Anna croise la face d’une « gueule cassée » (c’était le nom qu’on donnait aux soldats rentrés de 14-18 défigurés souvent par les éclats d’obus) tenant tendrement sa fiancée, est le signe d’un avenir possible car, en détournant son visage l’autre face est intacte, douce, aimante. Quelle face de ce visage voulons-nous voir et garder en mémoire ?

Le voyage d’Anna à Paris montrera que les mêmes querelles persistent en France car elle subira les mêmes affronts en retrouvant les mêmes peines, et le même aveuglement.

Le pardon, l’intelligence et l’espoir seront les sources d’une réconciliation. L’Art et ses promesses de partage véhiculé par la musique, par la peinture ou par la poésie demeurent des alliés précieux. Ainsi Verlaine et son poème Automne scande cette histoire tout comme la toile au Louvre du Suicidé de Manet. La scène où Anna récite à Adrien ce poème est très émouvante, d’autant que son léger accent donne encore plus d’intensité au texte français. Elle nous fait oublier un temps les haines et les morts tout comme eux-mêmes l’oublient.

En récitant le poète préféré de son fiancé, l’amoureux de Paris, elle offre un havre de douceur qui devient alors pour eux un moyen bien réel de se réconcilier et de s’apaiser. Un film qui insuffle l’ouverture d’esprit, l’espoir, si précieux en ces temps de fermeture et de repli sur soi.

 

© Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes

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