Edito du mois

La Charte de la laïcité affichée dans les établissements scolaires

Une charte de la laïcité arrive (enfin) à l’école.


Présentée le 9 septembre par le ministre de l’éducation, cette charte doit être affichée dans toutes les écoles, les collèges et les lycées. Composée de 15 articles, elle réaffirme la place et le rôle de l’école dans la collectivité, la charte stipulant que La Nation confie à l’Ecole la mission de faire partager les valeurs de la République.
Parmi ces valeurs, la laïcité y occupe une place centrale. Il était plus que temps que soit réaffirmé ce principe fondateur de la société française moderne.

La laïcité, fruit d’un long processus historique fondateur de l’identité française

La France d’aujourd’hui est l’héritière d’un très long parcours philosophique, social, politique et culturel, entrepris dans de nombreux pays en Europe à partir de la Renaissance. C'est à cette époque que surgirent les premières interrogations à la fois sur  l’univers, qui se présentait alors comme immuable car fruit d'un ordre divin, et sur la place qu’y occupait l’homme, au sein d’une société hautement hiérarchisée où la valeur de l’individu était déterminée dès sa naissance. L’église, depuis le Moyen-Âge, était le garant de cet ordre qu’il était inconcevable de chercher à remettre en question et elle entendait régir par la lecture du Livre les rapports sociaux et les rapports aux institutions.

L’identité de nombreux pays européens fut forgée au cours de leur histoire, précisément, par leur capacité à questionner ces dogmes. Parmi eux, la France y occupa une place à l’avant-garde. Elle qui fut surnommée La fille aînée de l’église se trouva bientôt à la tête des frondeurs qui entendaient bousculer certaines vérités et placer l’individu au cœur de son propre destin. Le chemin vers la démocratie fut très long, il traversa des siècles. Nombreux furent ses bâtisseurs : les philosophes de la Renaissance tel Descartes, plus tard ceux des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot…) dont le rôle fut décisif pour l’éveil des esprits et des consciences ;  puis vinrent les révolutionnaires qui détruisirent les fondements d’une société inégalitaire érigée sur des privilèges et sur les rapports sociaux établis par une église restée omniprésente, ralliée au conservatisme le plus rétrograde. La déclaration des Droits de l’Homme de 1789 scella cette toute nouvelle conception de la valeur de l’individu qui venait d'éclore.

Pourtant, la société française que décrirait Emile Zola vers la fin du XIX ème siècle était encore profondément inégalitaire. Le long julesferry_373processus qui devait permettre l’éclosion définitive de la France moderne et démocratique1 allait connaître d’autres étapes décisives, comme celle où fut instaurée l’instruction pour tous à travers les lois scolaires des années 1880 de Jules Ferry.

La France d’alors est un pays fragmenté, majoritairement rural, des régions entières, difficiles d’accès, vivent repliées sur elles-mêmes et très loin des réalités de Paris. En prévoyant la gratuité de l’école destinée à instruire garçons et filles de 6 à 13 ans, les lois de Jules Ferry vont, dès lors, concerner tous les enfants même ceux dans les campagnes reculées. La construction de la Nation française, cimentée par les valeurs de la République est en marche. Elle passe à la fois par la démocratisation de l’accès à l’école, et par un enseignement qui se chargera de répandre la langue française sur l’ensemble du territoire national et les valeurs de la Nation, les valeurs républicaines, à tous les enfants d’origines sociales diverses, rassemblés sur les mêmes bancs de l’école de France. Mais la pierre angulaire de cette émancipation des esprits est l’instauration de la laïcité dans la scolarisation des enfants2.

Le religieux occupait une place centrale dans la vie des Français et son influence demeurait toujours très forte en cette fin de XIXème siècle.   En 1870, après la débâcle de Napoléon III et la défaite de l’armée française face à la Prusse, les républicains revenus à la tête de l’Etat vont afficher, en la matière, une volonté constante au cours des décennies à venir, celle de mettre définitivement un terme à l’intervention de l’Eglise dans les affaires publiques et empêcher l’Etat de jouer un rôle quelconque dans les affaires religieuses. Outre les lois sur la réorganisation de l’instruction publique, c’est la loi du 9 décembre 1905 défendue par Aristide Briand qui relèguera définitivement la religion à la sphère privée. En réalité ce sont, outre le catholicisme, trois autres confessions présentes à l’époque sur le territoire français qui sont concernées. La loi de 1905 proclame la séparation de l’église et de l’Etat tout en garantissant la liberté de conscience et d’exercice des cultes : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes (Art. 1).

La laïcité, un regard nouveau porté sur le monde qui fera bouger les lignes

Conception progressiste de la vie des individus en société, la laïcité va permettre de poursuivre la longue transformation des esprits entreprise des siècles auparavant, cette toute nouvelle manière de voir le monde et les rapports aux autres prenait lentement forme, laicite_acad_500travaillant peu à peu et en profondeur, la société française tandis que se réduisait l'emprise exercée par l’église. Elle véhiculait d’autres changements d’attitudes qui allaient entraîner, quelques décennies plus tard, des changements sociaux gigantesques1. Le nouveau regard porté à la femme en est l’exemple le plus significatif. L’ordre naturel des choses l’avait placée, depuis des millénaires, en tant qu’être inférieur à l’homme. Jugée en toute bonne conscience, immature intellectuellement et donc incapable de porter un jugement cohérent en politique, la femme devaient être maintenue sous tutelle3 et ne devait pas avoir de rôle dans les affaires sérieuses du pays. Son statut social était donc légitimement pour l'époque, celui d'une mineure qui, par conséquent, ne pouvait prétendre au droit de vote ni à remplir une fonction éligible.

L'autre important bouleversement concerne le regard porté aux processus d'émancipation, de libération entrepris par les peuples colonisés. Long processus de décolonisation et long processus d’émancipation de la femme française sont, en effet, concomitants et relèvent tous deux d'une lente accession à une maturité politique.

Légitimée jusqu'au milieu du XXème siècle avec une parfaite bonne conscience - des Français et autres Européens pensaient aller se servir en occupant des territoires de « peuplades inférieures »  qu'il fallait  civiliser, quitte à les placer sous tutelle et administrer leurs biens -  la colonisation perdit peu à peu de son bien-fondé dans l’opinion publique française. Ces  « peuples indigènes » africains ou asiatiques dont, outrageusement, on exhibait encore naguère des individus lors de foires et autres expositions universelles, acquirent précisément une dimension humaine et devinrent des peuples, aux yeux de franges de plus en plus larges de l'opinion. Gräce à l'effet conjoint de l'instruction qui gagnait les masses et des valeurs républicaines de justice et d'égalité qui s'affirmaient à cette époque, on refuserait bientôt de continuer à se voir complices d’une opération d’asservissement de peuples, fussent-ils très lointains.

La laïcité enfin remise au coeur de nos valeurs

Il est regrettable qu'en 2005, le centenaire de la loi qui avait mis le religieux hors de la sphère publique, ouvrant ainsi des perspectives insoupçonnées, n'ait été célébré que trop discrètement, alors même que c’est sur cette séparation de(s) église(s) et de l'Etat que s'était construite intellectuellement notre société adossée aux valeurs de la République.

Aujourd’hui, huit ans plus tard, on constate qu’une pression de plus en plus insistante cherche à ce que le système éducatif se plie à c2019est-quoi-la-laicite_480.des exigences à caractère religieux et accorde toutes sortes de dérogations qui tiennent compte de l'appartenance religieuse des élèves4. De plus en plus d'enseignants, inquiets de constater l’intrusion de la religion dans l’école, s'interrogent quant au devenir de la laïcité. Il devenait essentiel et urgent de réaffirmer que l'espace public, et notamment l'espace scolaire, doivent rester à l'écart de toute emprise du religieux.

La Charte de la Laïcité est désormais abondamment affichée dans les écoles, collèges et lycées publics de France. La Charte est composée de deux parties :  La République est laïque et L'Ecole est laïque, autour desquelles s'articulent quinze articles. Ils expliquent les valeurs et principes d'émancipation, d'encouragement à l'acquisition de sa propre pensée, de respect des libertés individuelles et du vivre ensemble qui fondent le rapport à la société française et à sa devise républicaine de liberté, égalité et fraternité. 
Les articles 12 et 13 sont suffisamment explicites sur la situation à laquelle sont confrontés certains enseignants de nos jours. Nul doute que la Charte va permettre non seulement de les conforter dans leur mission de service public mais qu'elle servira aussi de support didactique pour enseigner et expliquer les principes sur lesquels se fonde la laïcité : elle ne doit stigmatiser aucune religion car, comme l'a souligné Vincent Peillon le ministre de l'Education, lors de la présentation de la Charte, la laïcité est un combat non pas pour opposer les uns et les autres mais un combat contre ceux qui veulent opposer les uns et les autres.

La laïcité est « un combat non pas pour opposer les uns et les autres mais un combat contre ceux qui veulent opposer les uns et les autres », - See more at: http://www.cia-france.com/francais-et-vous/sur_les_paves/179-will-be-title-of-ar.html#sthash.uoHMS43d.dpuf
La laïcité est « un combat non pas pour opposer les uns et les autres mais un combat contre ceux qui veulent opposer les uns et les autres », - See more at: http://www.cia-france.com/francais-et-vous/sur_les_paves/179-will-be-title-of-ar.html#sthash.uoHMS43d.dpuf

 

Voir la Charte et ses exploitations didactiques sur le site du ministère de l'Education nationale

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

1. Elle ne devait avoir lieu qu’après la deuxième guerre mondiale. La nouvelle lutte contre le fascisme fut associée, sous la férule du Conseil National de la Résistance, à la vieille lutte pour la dignité, une vie meilleure et la démocratie.

2. La loi du 27 février 1880 met ainsi un terme à la présence des représentants de l'Eglise au Conseil supérieur de l'instruction publique et aux conseils académiques.

3. Rappelons que la femme française acquit le droit de vote en 1944 et que ce ne fut qu'en 1965 qu'elle fut exemptée de l'autorisation maritale pour ouvrir un compte bancaire ou pouvoir exercer un travail.

4. Après la question du port du voile, remise en question de la participation des filles aux cours de sport et de piscine, contestation de certains points des cours dans certaines matières (français, sciences de la terre, histoire…).

 

 

La République est laïque

1. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi, sur l'ensemble de son territoire, de tous les citoyens. Elle respecte toutes les croyances.

2. La République laïque organise la séparation des religions et de l'État. L'État est neutre à l'égard des convictions religieuses ou spirituelles. Il n'y a pas de religion d'État.

3. La laïcité garantit la liberté de conscience à tous. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Elle permet la libre expression de ses convictions, dans le respect de celles d'autrui et dans les limites de l'ordre public.

4. La laïcité permet l'exercice de la citoyenneté, en conciliant la liberté de chacun avec l'égalité et la fraternité de tous dans le souci de l'intérêt général.

5. La République assure dans les établissements scolaires le respect de chacun de ces principes.

L'École est laïque

6. La laïcité de l'École offre aux élèves les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l'apprentissage de la citoyenneté. Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix.

7. La laïcité assure aux élèves l'accès à une culture commune et partagée.

8. La laïcité permet l'exercice de la liberté d'expression des élèves dans la limite du bon fonctionnement de l'École comme du respect des valeurs républicaines et du pluralisme des convictions.

9. La laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l'égalité entre les filles et les garçons et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l'autre.

10. Il appartient à tous les personnels de transmettre aux élèves le sens et la valeur de la laïcité, ainsi que des autres principes fondamentaux de la République. Ils veillent à leur application dans le cadre scolaire. Il leur revient de porter la présente charte à la connaissance des parents d'élèves.

11. Les personnels ont un devoir de stricte neutralité : ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuses dans l'exercice de leurs fonctions.

12. Les enseignements sont laïques. Afin de garantir aux élèves l'ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu'à l'étendue et à la précision des savoirs, aucun sujet n'est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme.

13. Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l'École de la République.

14. Dans les établissements scolaires publics, les règles de vie des différents espaces, précisées dans le règlement intérieur, sont respectueuses de la laïcité. Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.

15. Par leurs réflexions et leurs activités, les élèves contribuent à faire vivre la laïcité au sein de leur établissement.

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